Rares sont ceux qui se permettent de discuter le fait que le soutien offert pendant des décennies par l'Occident aux dictatures de rives méridionales de la Méditerranée est une souillure sur leur Histoire. Les révoltes arabes de ces dernières semaines mettent en déroute ces comportements, entre autres abjections. Cela ne signifie pas pour autant que les préoccupations qui motivaient cette politique occidentale n'étaient pas, et ne continuent pas d'être, fondées sur des dangers réels. Ce rêve de démocratisation du monde arabe est une idée enthousiasmante, mais qui avance sur un chemin bordé d'inquiétants précipices dans lesquels certains redoutent (et d'autres souhaitent) qu'il ne s'abîme.

La crainte la plus évidente et le plus abondamment discutée est que ces transitions facilitent l'arrivée au pouvoir de formations islamistes hostiles à Israël et à l'Occident. Pourtant, divers facteurs semblent éloigner cette menace, en tout cas à court terme. D'abord, la nature des manifestations de ces dernières semaines, menées par des légions de jeunes aspirant à vivre dans une société ouverte et tolérante, et dans lesquelles l'islamisme n'a pas joué un rôle de premier plan. Cela n'empêche pas certains, en Europe, de brandir le spectre de transitions instables, facteurs de terrorisme, de vagues d'immigration et de trafic de drogue, et menaçant la stabilité économique et l'approvisionnement en énergie.

Certains risques existent bien, mais certains experts insistent : il n'a pas lieu de les exagérer, car la probabilité de voir ces menaces devenir réalité reste très faible. Raison de plus de faire face avec courage aux risques inhérents au pari démocratique. Certains enjeux sont plus préoccupants que d'autres :

– Le terrorisme

Ces dix dernières années, les pays d'Afrique du Nord ont nourri en leur sein des cellules terroristes responsables d'attentats dans les régions côtières et d'un nombre croissant d'enlèvements d'Occidentaux dans le Sahel. Les groupes salafistes algériens se sont agrégés sous le nom d'Al-Qaida au Maghreb islamique. Pour l'heure, ces organisations ont été contenues et ne sont pas parvenues à semer la terreur en Europe. Mais la transition entre des régimes autoritaires, laïques et pro-occidentaux et des systèmes plus pluralistes, et sans doute moins stables et moins répressifs, crée aujourd'hui de nouvelles inconnues.

"Jusqu'à présent, les régimes arabes étaient à la fois le mal et le remède, estime Mathieu Guidère, Professeur d'université et auteur de plusieurs enquêtes sur le terrorisme islamiste*. L'absence de libertés, la répression et la corruption ont encouragé l'islamisme, mais les régimes luttaient efficacement en parallèle contre ce phénomène"* Et maintenant ? "Je suis pessimiste pour ces peuples mais optimiste pour la lutte contre le terrorisme. Je crois que les militaires vont canaliser ces explosions révolutionnaires et finiront par conserver le pouvoir : cela garantit la continuité de l'action antiterroriste," poursuit-il.

– L'immigration

Depuis la chute du régime Ben Ali,le départ désespéré de milliers de Tunisiens dans des embarcations de fortune vers l'Italie fait naître la crainte d'un exode massif de l'Afrique vers l'Europe. Mais l'interprétation la plus convaincante est que cette émigration tunisienne rassemble des fidèles du régime qui fuient par crainte de représailles, souligne Philippe Fargues, directeur du Centre des politiques migratoires à l'Institut universitaire européen de Florence.

Au-delà du cas tunisien, l'hypothèse d'un chaos prolongé, qui pousserait de nombreux individus au départ et entraînerait simultanément un relâchement du contrôle de l'émigration clandestine par les forces de police, constitue un plus large motif d'inquiétude."L'émigration venue d'Afrique du Nord s'explique par deux facteurs, commente Philippe Fargues*. D'abord un facteur économique, lié au chômage et à une rémunération insuffisante du travail. Ensuite un facteur politique, lié au manque de libertés. Sauf grande instabilité, la chute de régimes autoritaires ne devrait pas faire baisser la qualité de la vie civile ni, par conséquent, augmenter l'émigration."*

D'un point de vue économique, transition démocratique n'est pas synonyme de décollage économique. Mais il n'y a pas non plus de raison que la situation se détériore et que l'émigration progresse d'autant. "De plus, ajoute Philippe Fargues, même si le contrôle policier devait se relâcher, il faut rappeler que les départs clandestins constituent une émigration très médiatisée, mais en réalité extrêmement marginale : la plupart quittent leur pays avec un visa de tourisme !"

– L'économie

30 % des importations européennes de pétrole et de gaz proviennent des pays de l'arc arabo-persique. Un contexte de chaos et de violence prolongé pourrait de fait causer de graves problèmes d'approvisionnement. Mais une "simple" instabilité risque aussi d'avoir des conséquences. Le prix du baril de brent se situait autour de 91 dollars mi-décembre, avant que n'éclatent les révoltes. Le 18 février, la séance s'est close sur un baril à 103 dollars. Certains craignent par ailleurs des limitations du trafic par le canal de Suez, ou l'arrivée au pouvoir de régimes qui prétendraient renégocier les contrats ou varier leur portefeuille de clients. Autant d'hypothèses, toutefois, qui sont en fait assez peu réalistes.