La dégringolade de l’euro sur les marchés monétaires est un signe que l’Union européenne pourrait fort ne pas réchapper de la contagion de la dette souveraine sous sa forme actuelle. Malgré tout, les décideurs européens refusent d’admettre leur propre responsabilité dans ce naufrage et rechignent à prendre des mesures décisives pour limiter les dégâts.

Il est courant que les décideurs aient tendance à fuir leurs responsabilités. Une pratique que les fonctionnaires de l’UE ont perfectionnée, au point d’en faire un art à part entière. Ces dernières années, chaque fois que je m’entretenais avec des initiés des cercles bruxellois, j’avais droit à des sermons sur ces pénibles eurosceptiques britanniques. Dans les mois qui ont suivi le premier stade de la crise de l’euro, c’est à l’Allemagne qu’ils se sont mis à en vouloir. Soudain, la classe politique a été hantée par le spectre de l’unilatéralisme allemand. Parfois, ils allaient même jusqu’à suggérer que les Allemands cherchaient délibérément à transformer les difficultés économiques mineures de l’Europe en une crise majeure afin d’étendre et d’asseoir leur influence sur le continent.

Mais ça, c’était avant. Depuis quelques semaines, après la dégradation de la dette souveraine du Portugal au rang de "risquée", la rhétorique commune de l’UE s’est métamorphosée en une orgie d’invectives à l’encontre des trois grandes agences de notation américaines : Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch. Du jour au lendemain, voilà que l’on soupçonnait ces institutions de complot malfaisant pour détruire l’Europe. José Barroso, le président de la Commission Européenne, a été prompt à monter au créneau dans cette morne chasse à la tête de Turc. Il a condamné Moody’s, qui serait responsable des maux économiques du Portugal, et reproche à son analyse de la crise financière du pays d’être partisane et spéculative.

Barroso n’est pas le seul à refuser d’affronter à bras-le-corps la crise financière de l’Europe, étant rejoint en cela par une fraction importante de l’establishment politique de l’UE. Mais il est rare qu’ils se livrent à des dénonciations aussi virulentes. En fait, ces dernières semaines, j’ai eu le sentiment, en discutant avec les gens à Bruxelles, qu’ils comprenaient que la Grèce n’était que le début, et que ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’euro, mais l’ensemble du projet européen. Depuis cinq ans, je me rends régulièrement à Bruxelles, mais c’est la première fois que mes interlocuteurs avouent redouter que la crise européenne ne soit pas que financière. Peut-être est-elle également synonyme de la fin d’une époque, laissent-ils entendre.

Un mécanisme de prise de décisions coupé du monde

Depuis mon dernier passage à Bruxelles, l’euro a continué à dévisser sur les marchés monétaires, et tout semble maintenant indiquer que l’Italie pourrait être le nouveau Portugal, pour ne pas dire la nouvelle Grèce. Toutefois, ce qu’il y a de vraiment fascinant dans ces derniers développements, ce n’est pas la crise financière, mais la paralysie politique dont sont affligés les décideurs de l’UE. Immanquablement, les politiques se montrent du doigt les uns les autres. Le président italien Silvio Berlusconi est entré ouvertement en conflit avec son ministre des Finances Giulio Tremonti, bien que tous deux soient sans doute d’accord quand il s’agit de prétendre que la faute en revient à une agence de notation américaine, qui a révélé dans quel état de décrépitude se trouvait l’économie italienne.

Ce discours de rejet de toute responsabilité chez les décideurs de l’UE est lié au fait qu’ils ont compris que leur institution n’avait ni l’autorité ni les ressources politiques pour répondre à la crise en cours. Il ne faut pas oublier que l’UE est une institution technocratique qui a toujours réagi aux défis en improvisant des accords conclus à la hâte derrière des portes closes. Dès sa création, l’UE a été un projet managérial élitiste capable de développer et d’imposer ses priorités sans avoir à tenir directement compte de la pression populaire. Jamais les décisions ne sont le fruit d’un débat public, et la majorité des lois de l’UE sont formulées par les centaines de groupes de travail secrets établis par le Conseil de l’UE. La plupart des séances du Conseil des ministres sont privées, et la Commission Européenne, organe qui n’est pas élu, est la seule à avoir le droit de proposer des projets de lois.

Ce qui distingue en particulier la gouvernance de l’UE, c’est qu’elle dépend systématiquement de mécanismes de prise de décision coupés du monde. Pendant des décennies, la hiérarchie politique de l’Union a piteusement mis en place des institutions capables de lui éviter d’avoir à répondre aux formidables pressions dont fait l’objet un parlement démocratique. Ce processus de prise de décision invisible a permis à toutes sortes d’intervenants politiques à Bruxelles, et dans les capitales d’Europe, de ne pas endosser la responsabilité de mesures impopulaires. Sur le plan pratique, les décideurs n’avaient pas à rendre compte des conséquences de leurs décisions.

Admettre les conséquences négatives du déficit démocratique

Pour faire face au déclin de l’euro, il faudrait que les dirigeants politiques prennent en main la gestion de la crise. Pour cela, il faudrait qu’ils acceptent de parler franchement, qu’ils s’exposent afin d’obtenir le soutien des populations en faveur des mesures douloureuses mais nécessaires à la restauration de la stabilité économique.

Une véritable direction politique n’est pas seulement souhaitable, elle est essentielle. Car si l’on ne parvient pas à convaincre une partie importante de l’électorat européen, les institutions européennes éprouveront les pires difficultés pour rétablir l’ordre financier sur le continent. Malheureusement, l’establishment de l’UE en est incapable. Des décideurs habitués à manœuvrer en coulisses sont rarement à même de se muer en dirigeants persuasifs.

Ironie du sort, en ce moment même, on trouve encore de nombreux défenseurs de l’UE qui refusent d’admettre les conséquences négatives du déficit démocratique de l’Union. Amartya Sen, professeur à Harvard et lauréat du prix Nobel d’économie, s’en est récemment pris aux agences de notation, qu’il accuse de saper les gouvernements légitimes, mais aussi de marginaliser la tradition démocratique de l’Europe. Il s’oppose avec vigueur au pouvoir incontesté des agences de notation et à leur capacité à imposer leur diktat. Et, évidemment, il ne dit rien des diktats de Bruxelles.

Certes, les agences de notation ont sans doute leurs propres priorités, et elles ne sont clairement pas plus démocratiques que la Commission Européenne. Mais on ne peut que les féliciter d’avoir contraint l’UE à regarder la réalité en face.