"Le 31 août, l'air sera gorgé de liberté", promet Robert Wilson – le metteur en scène de théâtre de renommée internationale – dans les pages de l'hebdomadaire Wprost. Le 31 août, son spectacle "Solidarność – Ton Ange s'appelle Liberté" sera le point d'orgue d'une série d'événements célébrant le trentième anniversaire de la signature des accords d'août 1980 à Gdańsk, qui avaient ouvert la voie à la fondation de Solidarność, le premier syndicat indépendant du bloc communiste. Un trentième anniversaire célébré sur fond de débat passionné sur l'héritage de Solidarność en tant que mouvement populaire, et sur son rôle aujourd'hui en tant que syndicat.

Solidarność ne comprend pas sa propre identité

Gazeta Wyborcza a demandé à quatre jeunes sociologues, nés avec le syndicat, ce qu'il en restait aujourd'hui à leurs yeux, et s'il était encore important. Pour Agata Szczęśniak, 30 ans, Solidarność incarne l'utopie, "la croyance en la possibilité d'un changement social radical et soudain", tandis que pour Michał Łuczewski, d'un an son aîné, Solidarność a surtout laissé derrière lui "l'idée d'une révolution morale, régulièrement redécouverte puis oubliée dans l'histoire polonaise". Karolina Wigura remarque quant à elle qu'il existe deux versions du mythe Solidarność, qui s'excluent l'une l'autre. "Dans la première, [le Solidarność du début des années 1980] correspond à une époque festive pendant laquelle les Polonais sont parvenus à surmonter leurs divergences". La seconde version place le pluralisme avant l'unité, et met en avant la lutte pour la liberté d'expression et la tolérance.

Dans un entretien, Newsweek a demandé à Józef Pinior, grande figure du syndicat dans les années 1980, pourquoi le potentiel de Solidarność avait fait long feu et pourquoi ce symbole de tout un pays s'était transformé en argument politique du parti conservateur Droit et Justice (PiS). "Il existe une raison fondamentale à cela", analyse Józef Pinior. "Solidarność a été incapable de répondre à la question de savoir ce qu'il était exactement, de comprendre sa propre identité. Il a sombré dans la confusion après la percée de 1989 et n'a pas été en mesure de bâtir un parti politique capable d'exprimer les intérêts des groupes sociaux qu'il représentait".

"Qui aurait rêvé de cela il ya 30 ans?"

Pour Tomasz Lis, rédacteur en chef de Wprost, le paradoxe de Solidarność réside dans le fait que ceux qui ont participé à la construction du syndicat – des ouvriers de grandes entreprises publiques, l'intelligentsia ouvrière, et l'Eglise – ont, au bout du compte, été les plus grands perdants du changement qu'il a initié. Mais Solidarność lui-même et la solidarité ont perdu plus encore. Les coups les plus rudes portés à Solidarność l'ont été par ses fondateurs : par Lech Wałęsa, qui s'est identifié au syndicat, par les "vrais patriotes", qui ont identifié Wałęsa à un agent de la police secrète, par l'ancien président Lech Kaczyński et l'ancien Premier ministre Jarosław Kaczyński, qui se sont présentés comme les meilleurs représentants de la tradition du syndicat, alors que leur vision d'une Pologne "solidaire" n'a fait qu'aggraver les clivages au sein de la société.

Dans Gazeta Wyborcza, Mirosław Czechdresse toutefois un tableau moins négatif. Il écrit que la "génération Solidarność" a passé avec succès le test du pouvoir lors de la construction du nouvel Etat polonais, devenant ainsi la première génération victorieuse dans l'histoire contemporaine de la Pologne. "Ils n'ont pas été les témoins forcés de l'échec des insurrections et peuvent se permettre de conduire une politique mesurée : améliorer le bien-être national et renforcer la position de la Pologne au sein de l'UE. Peut-être n'est-ce pas là la réalisation de tous nos rêves aujourd'hui, mais qui aurait rêvé d'une situation comme celle-ci voilà trente ans ?", conclut-il.