La Chine envahit l’Europe. Notamment la Belgique. Volvo Gand, le plus important centre d’assemblage automobile, est chinois, depuis que Geely Automobile Holding a pris le contrôle de Volvo. Ce mardi, le nouveau "boss", Li Shufu, patron de Geely, effectuait sa première visite à l’usine gantoise. Huawei, un des principaux fabricants d’équipements pour réseaux de téléphonie mobile, a signé des contrats de fourniture avec Proximus, Mobistar et Base [opérateurs téléphoniques belges].

Et la Flandre compte sur un repreneur chinois pour sauver Opel Anvers [dont la fermeture a été annoncée par GM Europe le 4 octobre]. Tandis que la Grèce a accueilli avec soulagement la main tendue de Pékin début octobre, qui a promis de l’aider à financer son énorme dette publique. Mais le soutien chinois – apporté par le Premier ministre, Wen Jiabao, en personne – n’est pas désintéressé : la Chine veut faire de la Grèce la principale porte d’entrée de ses produits sur le grand marché européen.

Cette offensive chinoise est considérée avec quelque inquiétude. Et pour cause : Pékin négocie durement pour faire valoir ses intérêts. Le 4 octobre, au forum Asie-Union européenne, à Bruxelles, WenJiabao a refusé de discuter de la valeur de la monnaie chinoise, le yuan, que les Européens, comme les Américains, jugent sous-évaluée – maintenu par Pékin à un niveau très bas afin de favoriser les exportations chinoises.

Or, le déficit commercial vis-à-vis de la Chine s’est sensiblement accru au cours des dix dernières années : nous importons plus de produits chinois que nous n’exportons de produits européens en Chine. Wen Jiabao a même contre-attaqué, dénonçant le… protectionnisme européen. Pourtant, s’il est vrai que l’Union impose des taxes à l’importation sur quelques produits chinois, comme les chaussures en cuir ou les vélos, le marché européen est l’un des plus ouverts au monde.

Faut-il avoir peur de la Chine ? Sa main-d’oeuvre mal payée, sa monnaie sous-évaluée, le dumping social et fiscal de ses entreprises menacent-ils notre prospérité ? La Chine nous fait-elle une concurrence déloyale ? Option, une entreprise de Leuven qui produit (en Chine et en Irlande) des modems USB, en est convaincu : "Nos concurrents chinois vendent leurs produits à des prix anormalement bas et sont subsidiés par l’Etat, dit Jan Poté, porte-parole de l’entreprise, qui a porté plainte devant la Commission. Je ne dis pas que toutes les entreprises chinoises pratiquent une concurrence déloyale, mais j’affirme que certaines le font".

L’expérience de l’entreprise louvaniste ne peut qu’alimenter les soupçons. "L’Europe a longtemps privilégié le dialogue avec la Chine. Mais avec assez peu de résultats. Plus récemment, la situation s’est tendue. Et l’Europe est peut-être en train de comprendre qu’elle a été sans doute trop naïve", explique Antoine Sautenet, chercheur associé à l’Ifri (Institut français des relations internationales, Paris).

Les contentieux sont nombreux : qu’il s’agisse de l’ouverture du marché, des investissements directs ou de l’accès aux marchés publics, la réciprocité n’est pas la règle. Au contraire. "Les entreprises chinoises n’ont aucun problème pour soumissionner aux marchés publics en Europe. L’an passé, elles ont obtenu le contrat de la rénovation et de la construction d’autoroutes en Pologne. En revanche, la Chine n’a pas ouvert ses propres marchés publics."

Et l’on sait que la Chine impose des conditions draconiennes, voire léonines, aux entreprises européennes qui veulent investir en Chine, surtout en matière de transferts de technologies dont la Chine est avide. "L’Europe a beaucoup à demander, mais peu à offrir. La Chine n’a pas besoin d’accords commerciaux pour accéder au marché européen. Ce que Pékin demande, c’est que l’Europe lui accorde le statut d’économie de marché. Mais l’Europe est divisée. Tant que la Chine ne dispose pas de ce statut, l’Union peut plus facilement imposer des mesures anti-dumping aux produits chinois, ce qu’elle fait assez peu si l’on compare avec les Etats- Unis. En 2016, la Chine obtiendra automatiquement ce statut. Plus le temps passe, plus la valeur ajoutée d’un accord se réduit, du point de vue de Pékin".

L’Union, explique Pierre Defraigne, directeur exécutif de la Fondation Madariaga- Collège d’Europe, ne parle pas d’une seule voix, alors que les grands pays se disputent le marché chinois, notamment les marchés publics. "La Chine va devoir changer sa stratégie de croissance : son développement, soutenu par les exportations, devra reposer de plus en plus sur la demande intérieure et, en particulier, la consommation des ménages, et sur les investissements environnementaux. Il y aura donc une moindre pression de la Chine sur nos marchés et des opportunités pour nos entreprises exportatrices. À condition que l’Europe investisse dans le développement technologique, notamment les technologies augmentant l’efficience énergétique, dont la Chine a terriblement besoin. Mais l’Europe n’a pas de grand programme technologique. La Stratégie de Lisbonne, c’était du vent. Et la Stratégie 2020ne vaut pas mieux. Ce dont nous devons avoir peur, c’est moins de la Chine que de notre faiblesse organisée."

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