C'est une initiative sans précédent depuis 1989. Un groupe d'anciens dirigeants – présidents, Premier ministres ou membres du gouvernement – de ce que l'on appelait autrefois le bloc soviétique a adressé un avertissement, sous forme de lettre ouverte, au président américain afin de signaler que l'alliance entre leurs pays et les Etats-Unis, autrefois jugée comme une évidence, était aujourd'hui sérieusement mise à l'épreuve.

"A l'heure où l'administration Obama définit ses priorités en matière de politique étrangère, les Américains ont largement cessé de se préoccuper de nos pays. De fait, nous avons parfois l'impression que la stratégie américaine dans la région a été couronnée d'un tel succès que bon nombre d'Américains considèrent tous les problèmes définitivement réglés et sont prêts à passer à d'autres questions plus urgentes. Nos pays entretiennent des relations tellement étroites [avec les Etats-Unis] que des deux côtés de l'Atlantique, beaucoup estiment que l'atlantisme, ainsi que la stabilité et la prospérité de la région sont désormais acquises. Ce jugement est prématuré".

Nettement plus abrupte que le traditionnel langage diplomatique, cette lettre a été présentée ce 16 juillet à Washington lors d'une conférence. Outre Lech Walesa et Václav Havel, elle a été signée par les anciens chefs d'Etat de Lituanie (Valdas Adamkus), de Roumanie (Emil Constantinescu), de Slovaquie (Michal Kovacz) et de Lettonie (Vaira Vike-Freiberga).

L'inaction de l'Alliance atlantique

La majorité des signataires sont réputés pour leurs sympathies pro-américaines. Cette lettre vient probablement en réaction à un récent refroidissement des relations entre les Etats-Unis et cette région de l'Europe. Bon nombre de spécialistes pensent, en effet, que l'Europe centrale et orientale ne figure pas parmi les priorités de l'administration Obama. A cela s'ajoutent les sondages qui montrent un déclin constant du soutien de l'opinion vis-à-vis de l'alliance avec Washington.

Les auteurs de la lettre signalent que l'Europe centrale et orientale se trouve aujourd'hui "à la croisée des chemins et que la région est en proie à une certaine nervosité", notamment après avoir constaté "l'inaction de l'Alliance atlantique" face aux "violations" du droit international et de "l'intégrité territoriale" de la Géorgie qu'a perpétrées l'été dernier la Russie. Ces anciens dirigeants politiques ne se bercent pas non plus d'illusion sur les objectifs à long terme de Moscou.

Bouclier antimissile

"Notre espoir d'entretenir de meilleures relations avec la Russie et de voir notre indépendance et notre souveraineté pleinement reconnues par Moscou a été déçu, même après notre entrée dans l'OTAN et au sein de l'Union européenne. En réalité, la Russie est redevenue une nation révisionniste affichant des ambitions du XIXe siècle avec des moyens du XXIe siècle", déplorent les auteurs de la lettre.

Mettant en garde le président Obama contre la tentation de "mauvaises concessions", ils soulignent qu'une "politique plus ferme et dictée par des principes vis-à-vis de Moscou permettrait non seulement de renforcer la sécurité de l'Occident mais aussi d'inciter le Kremlin à se montrer plus coopératif".

Dans ce contexte, le sujet le plus délicat pourrait bien être le projet américain de bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque. Les accords avec les gouvernements de Prague et de Varsovie ont été signés par l'administration Bush mais Barack Obama ne s'est pas encore prononcé sur la question. "En renonçant totalement à ce projet ou en y impliquant trop largement la Russie sans consulter la Pologne et la République tchèque, le gouvernement américain risque de se décrédibiliser aux yeux de toute la région", préviennent les auteurs.

Ces derniers appellent également à une coopération accrue entre l'Europe et les Etats-Unis dans des régions comme l'Afghanistan ou le Pakistan et souhaitent un retour de la politique de coordination avec la Russie au niveau de l'OTAN. Ils souhaitent également "une amélioration des relations stratégiques entre l'Europe et les Etats-Unis". [A leurs yeux], l'OTAN et l'UE ne devraient pas seulement parler d'une même voix face à la Russie mais également coopérer pour sécuriser l'approvisionnement en énergie de l'Europe.

Kwasniewski, Walesa, Adamkus, Vaclav Havel et d'autres jugent "absurde" l'obligation faite à certains de leurs ressortissants, notamment les Polonais et les Roumains, – qui représentent pourtant "les deux premières nations pro-américaines dans la région" -, de présenter un visa pour se rendre aux Etats-Unis. "Il est incompréhensible de voir qu'un militant anti-mondialisation aussi virulent que José Bové puisse entrer aux Etats-Unis sans visa alors que Lech Walesa, militant de Solidarnosc et prix Nobel de la paix, ne peut pas".