La paresse

Grèce – C’est la faute d’Angela Merkel, disent-ils. Si l’Europe bat de l’aile, c’est à cause de l’insensibilité de l’Allemagne. Telles sont les explications que les tabloïds donnent de la crise en Grèce, tels sont les slogans des manifestants et des leaders populistes.

Le problème ne vient pas de la dette, pour ces Grecs-là, mais du fait que des étrangers les rappellent à l’ordre, les pressent d’agir et leur font la leçon. En réagissant de la sorte, ils se mentent à eux-mêmes, et mentent à l’Europe.

On est frappé, à Athènes, par l’auto-indulgence des Grecs. Qui s’en prend aux responsables de la misère actuelle ? A savoir une société fondée sur la dette. A savoir les gens qui étaient persuadés que l’Europe serait toujours assez riche pour venir en aide à Hellas. Les corporations, qui se cramponnaient à leurs privilèges.

Les cheminots du public, qui touchaient des paies mirobolantes à la faveur de grilles salariales inextricables. Les familles, qui empochaient la retraite de leurs défunts. Les responsables politiques, qui embauchaient les neveux et les nièces de leurs électeurs.

Lesdits neveux et nièces, qui se laissaient embaucher. Les médias athéniens parlent de tout cela, bien sûr. Mais ce qui fait défaut, c’est une grande colère cathartique en Grèce à l’égard de ces Grecs.

A Athènes, les populistes cassent du sucre sur le dos d’Angela Merkel, mais font preuve de clémence à l’endroit des responsables locaux de la situation actuelle. Car ils préfèrent déblatérer sur un lointain épouvantail que balayer devant leur porte. C’est dans cette faiblesse, dans cette inaptitude à l’autocritique que réside la vraie crise de la Grèce. M.T.

Le recel

Suisse – Les sommes en jeu sont colossales. Tellement colossales qu’elles devraient normalement faire se dilater les pupilles des responsables politiques européens. Rien qu’en Suisse, les particuliers – européens pour la plupart – détiennent 1 560 milliards d’euros.

Ils en possèdent 1 400 milliards en Grande-Bretagne, essentiellement dans les îles anglo-normandes, 440 au Luxembourg, 78 au Liechtenstein. Tous ces pays se rendent ainsi complices d’évasion fiscale. Ils ponctionnent les richesses nationales de l’étranger et vivent sur les intérêts. Et comment réagit l’Europe ?

Au lieu de s’indigner d’une seule voix, les capitales européennes abordent ces pratiques pourtant scandaleuses comme de vieilles traditions, des affaires diplomatiques.

Concernant le Liechtenstein et la Suisse, de rares pays, dont l’Allemagne, ont voulu signer leurs propres accords de double imposition : l’idée est qu’une partie des dettes fiscales soit remboursée au pays d’origine des fonds au moyen d’un impôt forfaitaire.

Ce type d’approche compromet le projet de la Commission européenne d’instaurer des échanges automatiques d’informations visant à dépister les fraudeurs – un projet également rejeté par le Luxembourg. Ce même Luxembourg qui prône si volontiers la solidarité européenne. P.T.

La bigoterie

Allemagne – Peut-il exister une Europe dans laquelle un pays exporte et fait des bénéfices tandis que les autres consomment et s’endettent ?

Les Allemands sont fiers de leurs performances à l’export, qui servent à prouver la performance de leur économie.

Or, lorsqu’un pays vend plus à l’étranger qu’il ne reçoit, cela finit par poser des problèmes à tout le monde. Cette année, les exportations allemandes vers les pays de l’UE ont permis de dégager un excédent de 62 milliards d’euros.

Cela signifie ni plus ni moins que les marchandises produites en Allemagne ne sont pas échangées contre des marchandises étrangères, mais sont pour ainsi dire livrées à crédit. L’Europe du Sud s’endette donc auprès des Allemands pour leur acheter leurs produits.

En d’autres termes : la richesse de l’Allemagne repose sur les dettes de ses voisins. Or, qui sont les premiers à se lamenter au sujet de ces dettes ? Parfaitement. Les Allemands.

Un jour ou l’autre, la faillite menacera les débiteurs et les créanciers devront revoir leurs exigences de remboursement à la baisse. Ces dernières années, l’Allemagne a amassé près de 1 000 milliards d’euros en avoirs extérieurs – elle pourra dire adieu à une grande partie de cet argent le jour où le Sud ne sera plus en mesure de payer.

D’où les actuelles déclarations de la chancelière, qui veut que tout le monde devienne comme les Allemands. Autrement dit, les pays en question sont également censés exporter plus qu’ils n’importent. Et donc baisser leurs salaires, et donc maîtriser leur consommation.

Plus facile à dire qu’à faire. Car si tout le monde se mettait à ne plus faire que vendre, il n’y aurait plus personne pour acheter. Et l’économie marquerait le pas.

Si les Européens ne veulent pas inonder le reste du monde de leurs produits – ce que le monde ne laissera pas faire – il faut alors parvenir à l’équilibre au sein même de l’Union. Les Italiens doivent se serrer la ceinture – et les Allemands dépenser plus. M.S.

La gourmandise

Espagne – "Tu ne videras point de ses poissons la mer de ton voisin", pourrait enjoindre un des dix commandements européens, suivi de : "Tes agriculteurs ne vivront point sous perfusion des subventions européenne”.

Pour la période 2007-2013, l’industrie espagnole de la pêche s’est vu allouer plus d’un milliard de dollars [767 millions d’euros] par Bruxelles – soit bien plus que n’importe quel autre pays de l’UE.

Parce que les eaux européennes sont largement victimes de la surpêche, l’Espagne envoie ses flottes ultramodernes devant les côtes du Sénégal et de Mauritanie, ne laissant plus grand chose aux pêcheurs locaux et dépassant par-dessus le marché les quotas convenus.

Il faudrait lancer des procédures juridiques contre les entreprises concernées et signer de nouveaux accords de pêche entre l’UE et les pays africains. Le gouvernement espagnol s’oppose à ces deux propositions de longue date. Ainsi qu’à une nouvelle réforme du système européen de soutien au monde agricole.

Près de 50 milliards d’euros quittent chaque année les caisses de Bruxelles en direction de l’agriculture européenne. La majeure partie bénéficie directement aux agriculteurs des différents pays de l’UE, qui peuvent ainsi maintenir leur compétitivité dans un secteur concurrentiel qui mise sur des prix sacrifiés.

En attendant, une part considérable de la viande, des produits laitiers et des légumes à prix réduit d’Espagne, d’Italie, de France ou d’Allemagne, atterrissent sur les marchés africains.

C’est bien pour les pauvres, arguent les exportateurs. Sauf que les productions vivrières locales de pays comme le Ghana, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire s’écroulent.

Et que, en cas de hausse des prix des produits agricoles de base, ces pays ne peuvent plus se permettre d’importer du lait en poudre, des abats de volailles ou des céréales de l’UE.

Néanmoins, si cela devait déboucher sur une crise d’approvisionnement, voire une crise alimentaire, ils pourraient compter sur l’Europe : l’UE est le premier bailleur de fonds mondial en matière d’aide d’urgence.