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Racisme et forces de l’ordre : la police en Europe a-t-elle un problème ?

Pour des raisons historiques et politiques différentes, tous les pays d’Europe rencontrent un problème de racisme dans les forces de l'ordre. De l'Italie aux banlieues françaises en passant par la Grèce, l'histoire se répète (presque) toujours.

Publié le 8 janvier 2025

Le 24 novembre 2024, Ramy Elgaml est mort à Milan dans un accident de la route après une course-poursuite de huit kilomètres entre une voiture des carabiniers et le scooter sur lequel il circulait avec son ami Fares Bouzidi. Il n’a pas voulu s’arrêter à un contrôle de police et a tenté d’échapper aux agents lancés à sa poursuite. Elgaml avait 19 ans. Il est mort dans son quartier, Corvetto, où on trouve désormais un mémorial paré de photos et de fleurs à côté d'une banderole demandant “la vérité pour Ramy”, explique Martina Micciché dans Valigia Blu.

Sur le site de l'Agence S.I.R. (Service d'information religieuse), Lorenzo Garbarino dresse le portrait du Corvetto, un quartier qui ressemble à tant d’autres en Europe : habitat populaire, banlieue, exclusion, pauvreté, criminalité : “Les travaux d'assainissement sont terminés depuis longtemps et la concentration de la pauvreté matérielle et culturelle et le déracinement ont provoqué une dégradation lente mais continue de la zone”, écrit-il.

La même nuit, poursuit Micciché, “la première manifestation a commencé, avec des bennes brûlées et des affrontements avec les forces de l'ordre”. D'autres ont suivi, racontées dans les journaux à travers l'image d'un Corvetto littéralement en feu.

La scène fait écho à d'autres : des personnes en colère dans des quartiers en marge de la ville et de la politique. Elle rappelle également d'autres morts survenues ailleurs en Europe.

En France, la dernière à avoir résonné dans les journaux est celle de Nahel Merzouk, 17 ans, tué le 27 juin 2023 par un policier. Selon ce dernier, la voiture que conduisait le jeune homme ne se serait pas arrêtée à un contrôle et aurait foncé, qui aurait ouvert le feu pour se défendre. Cette version a été initialement reprise par les médias.

Les témoignages vidéo dans cette affaire sont pourtant nombreux et font plutôt état d'un meurtre : “Nahel Merzouk est un nouvel adolescent racisé, victime d’une police gangrenée par un racisme systémique. La goutte de trop pour des dizaines de quartiers populaires, délaissés par les services publics et ostracisés, et dont la jeunesse monte au créneau”, écrivait Tom Demars-Granja dans l'Humanité en octobre 2024, plus d'un an après les faits.

Le profilage racial, on connait

Les manifestations [à Corvetto] nous parlent de quelque chose de beaucoup plus profond que le non-respect d'un banal contrôle de police, à commencer par le profilage racial”, poursuit Micciché en ce qui concerne l'Italie.

nahel ramy bologna 2024
Marche pour Nahel et Ramy. Bologna, décembre 2024, Italie. | Photo : ©FB

L'Humanité (ancien organe du Parti communiste français, aujourd'hui indépendant mais très proche du parti et de la gauche) lui fait écho en rappelant que “Le 30 juin 2023, l’ONU [dénonçait] le racisme systémique et les pratiques discriminatoires constantes de l’Etat français. La réponse de ce dernier, le 8 juillet 2023 : ‘Toute accusation de racisme ou de discrimination systémique par les forces de l’ordre en France est infondée’.

Merzouk vivait dans la cité Pablo-Picasso à Nanterre, dans laquelle (selon des chiffres datant de 2019) près de la moitié des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.

Etre un jeune (en apparence) maghrébin, moyen-oriental ou africain en France expose à un risque 20 fois plus élevé d'être contrôlé par la police, selon des données de 2017.

Le média indépendant Basta ! passe en revue les décès survenus lors d'opérations de police en France depuis 1977 : “Un profil de la victime est récurrent. Il s'agit d’un homme âgé de moins de 27 ans, au nom à consonance africaine ou maghrébine qui habite un quartier populaire en périphérie d’une agglomération comme Paris, Lyon ou Marseille”.

Et ailleurs en Europe ?

Il n’est pas question ici de faire une liste exhaustive, mais plutôt de dresser un état des lieux d'un problème structurel.

En septembre 2024, en Grèce, Muhammad Kamran Ashiq, un migrant pakistanais de 37 ans, est mort en garde à vue. Son corps portait des traces de violence.

En juillet, quelques mois auparavant, le Comité anti-torture du Conseil de l'Europe, après une visite en Grèce, écrivait, selon Human Right Watch : “Nous avons à nouveau reçu plusieurs allégations crédibles et cohérentes de mauvais traitements physiques délibérés de ressortissants étrangers détenus par des officiers de police dans certains commissariats [Omonia et Kolonos] à Athènes”.

L'association britannique Inquest a publié un rapport affirmant qu'au Royaume-Uni, un homme noir a sept fois plus de chances de mourir en détention que le reste de la population.

Une enquête de Civio, menée dans le cadre du European Data Journalism Network (EDJNet) à laquelle Voxeurop a participé, nous apprend qu'entre 2020 et 2022, 488 personnes sont mortes en détention ou à la suite d'opérations de maintien de l'ordre dans 13 pays de l'UE. Les victimes sont principalement des migrants et des personnes atteintes de troubles mentaux.

Toujours sur Valigia Blu, Leonardo Bianchi écrit :

Le 27 septembre 2024, le Mécanisme international indépendant des Nations unies pour la promotion de la justice raciale et de l'égalité dans l'application de la loi a publié un rapport après une visite en Italie du 2 au 10 mai 2024. Ce rapport indique que la combinaison des politiques de criminalisation des drogues et du profilage racial soulève 'd'importantes préoccupations en matière de droits humains et affecte de manière disproportionnée les minorités et d'autres groupes vulnérables'. Akua Kuenyehia, président du groupe d'experts, a également déclaré que 'les préjugés raciaux, les stéréotypes et le profilage créent des associations néfastes et infondées entre le fait d'être noir, la criminalité et la délinquance'. Un autre rapport, publié le 22 octobre 2024 et compilé par la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI) établie par le Conseil de l'Europe – un organisme indépendant non lié à l'Union européenne qui s'occupe des droits humains – est parvenu à une conclusion similaire."

Le 9 septembre 2024, Mediendienst Integration, une plateforme allemande traitant de l'analyse de l'immigration, a publié les résultats d'une étude menée en accompagnant la police de Basse-Saxe lors d'opérations de routine. Contrairement aux précédentes analyses sur le racisme policier en Allemagne, qui se concentrent sur les attitudes ou le comportement individuel des agents, l'étude de Mediendienst se penche davantage sur les pratiques de ces derniers. Non pas l'individu, donc, mais la structure. Dans les habitudes de travail quotidiennes et les procédures,trouve-t-on des risques structurels de discrimination accrue à l'égard de certains groupes de la population ? Spoiler : oui.

L'équipe de recherche a constaté que les contrôles d'identité effectués par la police touchaient principalement les personnes (à priori) identifiables comme des migrants : en particulier les jeunes hommes, les personnes ayant des opinions politiques de gauche et les jeunes perçus comme arabes ou turcs (l'étude complète peut être consultée ici).

En 2011, un ouvrage de référence a été publié en France pour analyser le travail des policiers : La Force de l'ordre (éditions du Seuil), de l'anthropologue Didier Fassin, une enquête de terrain de près de deux ans (2005-2007) dans une BAC (Brigade anti-criminalité) de la banlieue parisienne. Fassin explique ce que signifie pour un jeune homme d'être systématiquement interpellé et contrôlé, plusieurs fois par jour – parfois par les mêmes policiers. Le chercheur analyse également les arrestations arbitraires, la disproportion des mesures adoptées, etc.

Son enquête dévoile également l'ennui des policiers, la pression exercée sur l'institution pour “faire du chiffre” (et donc, en fin de service, se mettre littéralement “à la recherche” de migrants). Enfin, Fassin donne à voir le racisme banalisé au sein des forces de l’ordre française, et l'influence considérable du contexte politique sur le fonctionnement de l’institution.

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