Dans la rue Zubalashvili se trouvait autrefois un café. Installé dans le centre de Batoumi, la deuxième ville de Géorgie, le Poni da Daini proposait des gâteaux et du café préparés dans du sable chaud, à la manière de cette localité prisée de la Mer Noire. Mais sa propriétaire, Indira Ebralidze, peinait à rester à flot. Elle possédait les locaux et gérait seule sans toutefois parvenir à en dégager de bénéfices. Selon elle, c’est autre chose qui l'a finalement contrainte à fermer : l'essor des cafés russes dans le quartier.
“La plupart des cafés de la vieille ville de Batoumi appartiennent aux occupants”, explique-t-elle, faisant référence à l'occupation par la Russie de 20 % du territoire géorgien après la guerre-éclair de 2008. “Les touristes russes savent où manger ; ils obtiennent les adresses à l'avance... L'année dernière a été une véritable catastrophe”, continue Ebralidze. “On a de la chance si on arrive à couvrir le loyer et les salaires. Je suis propriétaire des locaux, alors pourquoi devrais-je fermer ?”
Alors que nous marchons dans la rue, elle demande le prix du café en géorgien. On lui répond en russe : “Bonjour”, “Je ne comprends pas”, “Je parle un tout petit peu géorgien”.
Le café d'Indira Ebralidze n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont les entreprises russes ont remodelé des pans entiers de l'économie géorgienne, en particulier depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022. Ce que les autorités municipales ont salué comme une opportunité économique a en réalité entraîné la fuite des travailleurs géorgiens, faussé la concurrence et créé une économie parallèle qui profite rarement aux Géorgiens.

Les guides russes investissent le tourisme géorgien
Personne n'est surpris de voir un touriste russe ou un guide russophone en Géorgie. On peut les rencontrer pratiquement partout : à Tbilissi, en province, dans les montagnes et dans les stations balnéaires. Depuis 2022, le nombre de guides touristiques russes a fortement augmenté.
Les guides géorgiens travaillant à Tbilissi, Koutaïssi (la troisième ville du pays) et Batoumi affirment que les migrants russes ont rapidement pris le contrôle d'une part importante du marché et dominent désormais une grande partie du secteur.
Selon ces guides géorgiens, les Russes créent leurs propres itinéraires, cartes à l'appui, font la promotion de leurs circuits en ligne comme sur le terrain, et ouvrent leurs propres hôtels.
Lela Gogava, guide depuis 18 ans et secrétaire de l'association des guides certifiés de Géorgie, explique que les guides russes font désormais venir leurs propres touristes de Russie et de Biélorussie, laissant ainsi peu d'activité aux guides locaux. “Certains n'avaient jamais travaillé comme guides, mais ils ont réalisé que c'était lucratif et ont donc pris le contrôle du secteur. Les touristes russes préfèrent les engager, ce qui a considérablement réduit nos revenus. À Batoumi, de nombreux guides géorgiens russophones ont déjà perdu leur emploi.”
Au-delà de l'impact économique, une inquiétude plus profonde préoccupe les guides géorgiens : la désinformation. Selon ces derniers, les Russes déforment fréquemment les faits concernant l'histoire de la Géorgie, omettant toute référence aux territoires occupés tels que l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud et présentant l'impérialisme russe sous un jour positif. “Il n'y a aucun contrôle sur ce que disent les guides russes”, explique Lela Gogava. “Ils inventent des histoires et présentent la Russie comme une force bienveillante. Ils n'ont pas besoin de guides ou de chauffeurs géorgiens, nous sommes donc totalement exclus.”
Il est pratiquement impossible de recenser le nombre de guides russes. La Géorgie n'exige pas des guides touristiques qu'ils soient titulaires d'un certificat ni même qu'ils enregistrent le tourisme comme leur activité principale. Le secteur n'est pas réglementé ; n'importe qui peut proposer des visites guidées sans autorisation ni contrôle. “Personne n'a jamais été arrêté ou condamné à une amende pour avoir exercé le métier de guide”, explique Giorgi Dartsimelia, de l'Association des guides certifiés géorgiens.
Pendant ce temps, les guides russes multiplient les publicités sur des plateformes telles que Tripster, proposant des transports depuis Vladikavkaz, dans la république russe voisine d'Ossétie du Nord, et vantant les mérites de la “Géorgie ensoleillée” auprès du public russe. Leur présence croissante, combinée à l'essor des cafés, hôtels et agences de voyage russes, a transformé l'économie touristique de la Géorgie en seulement trois ans.
Les cafés et restaurants russes dominent le secteur de l'hôtellerie
En se promenant dans la rue Zandukeli, près de l'avenue Rustaveli, l'artère principale de Tbilissi, on aperçoit de nombreux cafés à la mode. Parmi eux, le David's Garden, un café de style italien ouvert à l'automne 2022 par cinq citoyens russes qui se sont installés en Géorgie après l'invasion de l'Ukraine. Certains d’entre eux possèdent toujours des commerces à Saint-Pétersbourg. Leurs premiers posts sur les réseaux sociaux étaient en russe ; aujourd'hui, ils communiquent en géorgien et en anglais, un changement que les restaurateurs locaux décrivent comme une tactique visant à attirer les clients géorgiens tout en consolidant leur part de marché.
Les propriétaires de cafés et de bars géorgiens affirment que la première vague de migrants russes fréquentait les établissements locaux malgré leur réticence face aux messages anti-guerre ou aux menus en géorgien. Mais dès que des Russes ont commencé à ouvrir leurs propres cafés et bars, la plupart de leurs compatriotes s'y sont rendus.
“Au début, ils venaient dans nos bars et certains étaient grossiers, protestant contre les menus en géorgien ou les slogans anti-Poutine”, explique Giga Tsibakhashvili, fondateur du bar Tsibakha. “Une fois qu'ils ont ouvert leurs propres établissements, ils ont cessé de venir chez nous. Ils ont créé leur propre économie. Au début, ils utilisaient des enseignes en russe, maintenant, elles sont en géorgien et en anglais – une stratégie pour conquérir le marché.”
La restauratrice et chef Keti Bakradze explique que les cafés russes se sont multipliés à Tbilissi et Batoumi, soutenus par un marketing agressif, une forte promotion sur les réseaux sociaux et des investissements. “Ils ont absorbé les petits établissements géorgiens. Ils paient peut-être des impôts, mais je n'en tire aucun bénéfice.”

Cette tendance est confirmée par les recherches de l'Institut géorgien de culture gastronomique. Avant 2022, les touristes russes dépendaient des guides, des restaurants et des hôtels géorgiens, note sa fondatrice Esma Kunchilia. Aujourd'hui, les services gérés par des Russes ont remplacé les services locaux. “C'est une économie qui n'utilise pas la langue officielle, emploie peu de personnel local et envoie la plupart de ses revenus à l'étranger. À Batoumi, nous assistons à une économie parallèle échappant à tout contrôle. Personne ne discute de la manière dont le capital russe est actuellement distribué en Géorgie.”
Les registres du commerce confortent ces inquiétudes. Treize chaînes de restaurants russes enregistrées depuis 2022 ont reçu un avertissement pour ne pas avoir soumis leurs rapports financiers, signe d'un faible niveau de conformité et d'une surveillance insuffisante.
Une croissance économique de façade
Lorsque la migration russe a augmenté, les députés pro-russes du parti au pouvoir, Rêve géorgien, ont assuré aux citoyens que les revenus provenant des arrivants russes seraient strictement contrôlés. Trois ans plus tard, les cafés, bars, salons de beauté, écoles, agences de voyage, sociétés commerciales et entreprises de logistique appartenant à des Russes ont prospéré, mais les bénéfices profitent principalement à la communauté russe.

L'économiste Giorgi Khotivari estime que les bénéfices allant à la Géorgie sont minimes : “Les Russes dépensent peut-être une partie de leurs revenus localement, mais les Géorgiens n'en tirent aucun bénéfice et le fisc perçoit peu d'impôts. Les Russes ont identifié toutes les failles permettant de payer 1 % ou 3 % au lieu des 20 % habituels. Ils emploient leurs propres ressortissants, achètent et vendent entre eux. Sur le papier, il y a une activité économique, mais les bénéficiaires sont les Russes.”
Au cours des trois dernières années, plus de 20 000 petites entreprises russes ont été enregistrées, la grande majorité d'entre elles bénéficiant de régimes fiscaux avantageux destinés aux entrepreneurs individuels. Les efforts visant à évaluer leur contribution fiscale ont échoué. Le fisc géorgien a refusé de divulguer le montant des impôts payés par les entreprises russes depuis 2022, invoquant des raisons de confidentialité.
Un pôle d’attraction pour les entreprises informatiques russes
Grâce à des incitations fiscales généreuses, la Géorgie est devenue un refuge pour les spécialistes informatiques russes. Sur les 21 000 entreprises de la tech opérant aujourd'hui en Géorgie, 57 % sont détenues par des Russes.

Ces entreprises peuvent être considérées soit comme des “sociétés internationales”, soit comme faisant partie de la “zone virtuelle”. Ces statuts réduisent considérablement l'impôt sur le revenu, l'impôt sur les bénéfices et l'impôt foncier, tout en exonérant de TVA les services informatiques exportés à l'étranger.
En 2023, le gouvernement a encore simplifié les règles en matière de séjour, permettant aux employés étrangers du secteur informatique d'obtenir des permis pour trois ans, renouvelables quatre fois. L'objectif déclaré était d'attirer les talents, mais les critiques affirment que le véritable motif était de soutenir l’apparente croissance économique.
Un exemple frappant est celui de JettyCloud, fondée en mars 2022 par le citoyen russe David Slonimsky, qui dirigeait auparavant des entreprises informatiques à Saint-Pétersbourg. En 2023, JettyCloud avait généré 51 millions de lari (environ 16 millions d'euros) de chiffre d'affaires et 36 millions de lari de bénéfice net (soit à peu près onze millons d’euros), tout en ne payant que 1,3 million de lari d'impôts. Forbes Georgia l'a classée 22e entreprise la plus rentable du pays.
Les experts avertissent que les informaticiens russes sont souvent payés en cryptomonnaie, ce qui rend leurs revenus difficiles à tracer. “Ils utilisent nos infrastructures pour servir des clients étrangers, mais ne produisent rien pour notre marché”, explique Giorgi Nakaidze, développeur web. “Ils emploient leurs compatriotes et créent un écosystème fermé. Les développeurs russes prospèrent ici, ce qui est dangereux. Si nécessaire, le FSB peut y accéder d'un simple clic.”
Des préoccupations croissantes en matière de sécurité nationale
Le gouvernement géorgien n'a pas les moyens de vérifier les motivations des ressortissants russes arrivés depuis 2022. Pour le spécialiste en sécurité Andro Gotsiridze, il s'agit d'une grave vulnérabilité. “L'arrivée de citoyens russes s'inscrit dans le cadre de la guerre hybride menée par la Russie. L'argent russe maintient les entreprises géorgiennes dans une situation de dépendance vis-à-vis de cette dernière. Leurs règles suivent leurs finances : assassinats, rackets, fusion des institutions étatiques avec des groupes criminels. C'est un cancer qui se développe pour les futurs gouvernements.”
Cet afflux ravive également le souvenir des pressions économiques passées. En 2006, la Russie a interdit le vin géorgien, causant la ruine des producteurs locaux. Beaucoup craignent que la dépendance actuelle ne donne lieu à de nouvelles pressions.
De nombreux Géorgiens se demandent si la souveraineté du pays peut se maintenir lorsque des secteurs clés deviennent dépendants des migrants provenant de la puissance occupante voisine.
Le petit café d'Indira Ebralidze à Batoumi a été l'une des premières victimes de ces changements. Mais son histoire fait écho à celle d'autres secteurs : des déplacements, des systèmes parallèles non réglementés et une incertitude croissante quant à l'orientation économique et culturelle de la Géorgie.
👉 Lire l'article original sur iFact
Vous appréciez notre travail ?
Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !
