“Le secteur des médias est attaqué”, alerte Rebecca Bonello Ghio. Pour cette chargée de projets et de politiques à la Fédération européenne des journalistes (EFJ), ce sont les travailleuses et les travailleurs du secteur qui en subissent les répercussions. L’EFJ est une organisation qui regroupe plusieurs syndicats de journalistes en Europe et qui représente plus de 296 000 journalistes répartis dans 75 organisations de 44 pays. Elle s’inquiète du “nombre de licenciements qui continuent de se produire, y compris dans les médias de service public”.
“Nous observons [aujourd’hui] dans les pays occidentaux les mêmes phénomènes que ceux vus dans d’autres pays ‘moins développés’ ou qui ne disposent pas d’une culture aussi forte en faveur du journalisme”, ajoute Bonello Ghio. Quels phénomènes ? La concentration des médias, l’apparition de nouvelles technologies, ou encore la crise des médias publics. Autre problème typique de l’époque, le fait que “la directive sur le droit d'auteur ne couvre pas les contenus utilisés pour entraîner les systèmes d'intelligence artificielle”, entraînant “une perte considérable de revenus pour les journalistes”, comme le fait remarquer la chargée de projets.
Les rapports de l’organisation Reporters sans frontières le démontrent : dans toute l’Europe, les signaux d’alerte se multiplient, de l’Allemagne à la France, de la République tchèque à l’Italie, en passant par la Pologne et la Lituanie.
“Il est difficile de parler au nom de tous les ‘journalistes’”, tempère Bonello Ghio, mais “d’après les conversations que nous avons eues, la question qui suscite le plus d’inquiétudes est d’ordre financier”. Une préoccupation commune aux pigistes et aux journalistes salariés, même si les implications diffèrent : “En Europe, les journalistes gagnent moins et cela leur porte préjudice”.
À cela s'ajoutent les conflits qui s'intensifient sur le continent, au cours desquels des journalistes sont tués, une réalité qui, tout comme les menaces en ligne, contribue à la pression à laquelle la profession est soumise.
La rémunération par article écrit varie énormément en Europe. Elle se situe entre 70 et 200 euros en Bulgarie, entre 200 et 250 en Croatie, entre 25 et 125 en Pologne, entre 50 et 130 en Italie, et autour de 100 en Albanie. Ces tarifs ressortent des discussions avec des pigistes ou des représentants des journalistes menées dans le cadre d’une enquête réalisée par Voxeurop.
“En Europe, les journalistes gagnent moins et cela leur porte préjudice” – Rebecca Bonello Ghio
En Italie, “six journalistes sur dix gagnent moins de 35 000 euros bruts par an”, écrit le magazine spécialisé dans la lutte contre la mafia et la corruption La Via Libera sur base de données de l’INPGI (Istituto Nazionale di Previdenza dei Giornalisti Italiani, la mutuelle des journaliste). “Près de la moitié des journalistes indépendants – qui sont souvent des collaborateurs précaires ou assujettis à la TVA – gagnent moins de 5 000 euros par an, et 80 % ne gagnent pas plus de 20 000 euros”.
Et les pigistes ? “Le montant le plus souvent signalé est de 50 euros bruts, qui peuvent parfois être versés pour des articles de fond pouvant nécessiter plusieurs heures de travail. Il existe également des brèves payées entre deux et dix euros bruts”, détaille Francesco Guidotti, fondateur de Lo spioncino del Freelance, un projet conçu pour apporter de la transparence dans le monde de la presse en publiant les tarifs des différents titres, créé sur le modèle du site français Paye ta Pige. “Il est rare que des rémunérations de 200 ou 600 euros bruts soient signalées, mais il s’agit souvent de reportages ou d’articles de fond pour lesquels les journalistes doivent se déplacer, faire des recherches et travailler pendant plusieurs jours”.
“Non seulement le journalisme en Italie est de plus en plus pauvre et vieillissant, mais il est aussi de plus en plus précaire”, regrette Alessandra Costante de la Fédération nationale de la presse italienne (FNSI, le plus grand syndicat de journalistes italiens, qui comptait 16 000 membres en 2023). Pour Costante, la précarité est le plus efficace moyen de museler la liberté, l'indépendance de l'information et l'article 21 de la Constitution italienne, qui consacre la liberté de la presse et de l'opinion.
La situation n’est pas meilleure en Espagne, où certains quotidiens nationaux paient entre 35 et 40 euros par article, comme le rapporte cette discussion sur X datant de 2024. Entre-temps, la Confédération nationale du travail (CNT) a publié un guide reprenant les tarifs de la plupart des médias.
“La précarité de l’emploi est la principale caractéristique des travailleurs des médias en Espagne”, déplore Ana Martínez, du syndicat Comisiones Obreras (CCOO). “Depuis la crise économique de 2008, les journalistes, cameramen, photographes et techniciens liés aux services d’information ont perdu entre 25 et 30 % de leur pouvoir d’achat : les salaires n’ont pas augmenté au même rythme que l’inflation”, résume-t-elle.
“Forced lancing” ou “freelancing” ?
Un sondage réalisé par le projet TakTak en collaboration avec Display Europe permet de mesurer la précarité des journalistes. Plus de la moitié des personnes interrogées (52 %) étaient des travailleurs indépendants ou travaillaient sous des contrats autres que des contrats de travail salarié ; elles faisaient état de faibles rémunérations, d’un manque d’avantages sociaux et d’une instabilité financière. 60 % des personnes interrogées avaient connu un épuisement professionnel ; tandis que 62 % étaient contraintes de compléter leurs revenus par d'autres types de travail pour joindre les deux bouts.
Irene Caselli a travaillé sur ce rapport lorsqu'elle était éditrice chez Worldcrunch, le média ayant fondé le projet TakTak. À la place de “freelancing”, il faudrait plutôt parler de “forced lancing”, selon elle. Etre freelance devient “le choix de ceux qui n’ont pas le choix, car les rédactions ne vous donnent pas d’autres options”. Il est également important d’évoquer les risques inhérents à un journalisme précaire, aux mauvaises conditions de travail et au fait que celles et ceux qui exercent le métier de journaliste doivent également “jouer le rôle de chargé de relations publiques, ce qui peut potentiellement donner lieu à toute une série de conflits d’intérêts”.
Si le sondage TakTak est particulièrement pertinent, c’est car il s’agit de la première enquête sur les journalistes indépendants en Europe depuis un rapport de 2015 de la Fédération européenne des journalistes.
Il n’en reste pas moins qu’il est compliqué de mener un débat cohérent au niveau européen sur les tarifs et les contrats, sans réglementation unique, ni tarifs communs, ni organismes de contrôle au niveau européen – ou même national.
Tout mène au même constat : la presse ne se porte pas bien. D’abord en raison de la crise structurelle qui touche le secteur, ensuite parce que les travailleuses et travailleurs qui la composent se trouvent dans la même situation.
Mais comment aborder la question du mal-être des journalistes de leur propre point de vue ?
Un angle d’approche possible est celui de la santé mentale. En collaboration avec The Self-Investigation, l’EFJ a réalisé une étude cruciale pour prendre le pouls de la situation de la profession intitulée Stronger Minds, Stronger Media: Why protecting journalists’ mental health is essential for journalism’s future. “La question de la santé mentale a été largement ignorée jusqu’à ces dernières années dans le secteur du journalisme, mais de plus en plus d’études et de données montrent que le stress lié à un environnement de travail hautement compétitif, avec un cycle d’information 24 heures sur 24, conjugué aux faibles rémunérations et à la précarité de l’emploi contribuent à des problèmes de santé mentale”, peut-on y lire. “Cela conduit au burn-out, à l’abandon de la profession et, dans les cas les plus graves, au suicide des journalistes”, écrivent les auteurs.
Intitulée “À peine journalistes, déjà épuisés” et menée auprès de journalistes de moins de 30 ans en France et en Belgique, une autre étude publiée en décembre 2025 met en évidence le même constat : “Les jeunes journalistes assument presque unanimement être très attentifs au risque d’épuisement, être soumis à un stress chronique et, pour certains, avoir vécu un burn-out”.
S’agit-il donc d’un problème structurel ?
Une industrie “prédatrice” ?
“Au vu des données historiques disponibles (même si elles sont fragmentaires), les recherches suggèrent que les caractéristiques les plus prédatrices de l’industrie des médias – des charges de travail constamment élevées, un ensemble de pratiques organisationnelles exclusives et pour le moins problématiques, et un manque de réciprocité entre ce que les travailleurs apportent au métier et ce que l’industrie offre en échange – ne sont pas un bug, mais une caractéristique d’un système soutenu par la passion de ses professionnels”, analyse Mark Deuze, enseignant et chercheur à l’Université d’Amsterdam, dans son article What Makes You Happy also Makes You Sick: Mental Health and Well-Being in Media Work.
Deuze, ancien journaliste et professeur d’études des médias, est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Life in Media (MIT Press, 2023), et Well-Being and Creative Careers: What Makes You Happy Can Also Make You Sick. Que ressort-il de ses recherches ? Que cette caractéristique “prédatrice” n’est pas une nouveauté, mais un aspect constitutif de cette industrie. “On pourrait soutenir que tous les systèmes économiques sont prédateurs dans une certaine mesure. Ce qui rend les secteurs créatifs ou médiatiques uniques, c'est qu'ils exploitent les passions des gens”, poursuit-il. “Cela inclut leur corps, leurs talents, leurs goûts et leurs compétences… Ce sur quoi l'industrie se concentre, ce qu'elle dit vouloir et promet de récompenser, ce sont les passions des gens.”
Sous ce vernis se cache une “exploitation profonde de la main-d'œuvre, un manque de professionnalisation et une absence d'engagements juridiques et moraux clairs de la part des employeurs envers leurs employés”.
Dans ses recherches, Deuze considère le journalisme et les médias comme faisant partie du secteur créatif (industrie culturelle, musicale, cinéma, jeux vidéo), identifiant des caractéristiques similaires tant dans les motivations qui poussent à y travailler que dans la structure des entreprises.
Dans tous ces domaines, un même schéma se répète : des travailleuses et travailleurs qui ne placent pas l’argent au cœur de leurs motivations et mettent en avant la passion “de raconter des histoires et d’être libres de le faire”. À ce dévouement s'ajoute – en ce qui concerne le journalisme – un objectif social, le métier étant censé être “un élément essentiel d'une démocratie saine”. Ce paradoxe est particulièrement criant dans “un monde qui dénonce la désinformation et la mésinformation, mais qui ne parvient pas à protéger et à soutenir les journalistes”.
Si l’exploitation n’est pas inédite, il y a bien une nouveauté, selon Deuze : “Aujourd’hui, ces professionnels sont plus enclins à s'exprimer, à protester, à signaler les problèmes et à s'organiser collectivement”.
“La grande différence réside dans cette combinaison inhabituelle de mouvements sociaux mondiaux pertinents, tels que #MeToo et Black Lives Matter, et la pandémie de Covid-19. Cela a incité de nombreuses entreprises médiatiques à rompre leurs liens avec les pigistes et à prendre des nouvelles de leurs employées et employés, pour constater que personne n'allait bien.”
L’avis du CESE, un outil légal ?
Un instrument juridique est actuellement en cours d’élaboration. “Le premier dont nous disposons et qui se concentre sur les besoins des journalistes sur leur lieu de travail”, assure Rebecca Bonello Ghio de la FEJ.
Le Comité économique et social européen (CESE) est un organe consultatif composé de représentants des professions et d’autres organisations de la société civile, institué par le traité de Rome (1957). Ses recommandations, qui ne sont pas légalement contraignantes, s’adressent au Conseil des ministres, à la Commission et au Parlement européens.
Le 23 janvier 2026, sur la base d'une résolution adoptée en décembre de l'année précédente, le CESE a en effet rendu un avis important. Intitulé “Les droits des journalistes et des professionnels des médias en matière de travail, en tant que garanties d’indépendance et d’information véridique”, il demande aux pouvoirs publics “de prendre d’urgence des mesures de protection contre l’insécurité croissante dont pâtissent les journalistes, et souhaite que la législation européenne sur la liberté des médias soit pleinement appliquée”.
À cela s’ajoute l’appel lancé à la Commission en faveur d’un “ensemble ambitieux de mesures stratégiques et d’investissements visant à favoriser des emplois de qualité dans le secteur des médias” ; Le CESE exhorte ensuite les gouvernements “à promouvoir le dialogue social et la négociation collective pour l’ensemble des journalistes, y compris les indépendants, en transposant, le cas échéant, la directive relative à des salaires minimaux adéquats”.
Est-il possible de changer de perspective ? Pour Mark Deuze, la précarité peut aussi “créer des opportunités, et celles-ci résident dans toutes sortes d'organisations collectives. Non seulement parmi les journalistes, mais aussi parmi les travailleurs créatifs en général, et parmi tous les travailleurs, qui vivent déjà cela depuis longtemps”.
Toute la passion, la joie et l’idéalisme romantique que l’on met dans son métier nous pousse à occulter – ou peut-être à ignorer – que ce dernier reste un travail. “Or, le travail est intrinsèquement politique. Il s'accompagne de lois, de règles sur les conditions de travail et du devoir de diligence des employeurs, ainsi que de protections, de droits et de responsabilités”.
Si les journalistes eux-mêmes viennent à changer de perspective, il leur sera peut-être possible de “ne pas oublier que ce n’est qu’un travail, et non leur identité”. Le romantisme est une chose magnifique qui doit être protégée, assure Deuze. “Une fois que vous intégrez l'idée que [votre travail] est ce que vous faites, et non qui vous êtes”, continue Deuze, “alors vous pouvez le critiquer efficacement”.
Combien y a-t-il de journalistes en Europe ?
L'absence de définition claire du terme “journaliste” rend difficile l'estimation du nombre de personnes exerçant cette profession. Selon les données d'Eurostat, 868 700 personnes étaient employées en Europe en 2023 en tant qu'auteurs, journalistes et linguistes — une seule catégorie statistique qui regroupe ces trois professions. L'Allemagne arrivait en tête avec 237 600 personnes, suivie de la France (92 800), de l'Espagne (74 200), de l'Italie (72 300) et de la Pologne (69 600). Un précédent recensement d'Eurostat (2020) estimait ce chiffre à 400 000, soit moins de la moitié du total actuel.
Ces chiffres sont difficiles à concilier avec les données nationales. En France, la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels a recensé 34 444 journalistes professionnels en 2023 – un chiffre basé sur les cartes de presse délivrées ou renouvelées cette année-là. En Italie, les données de l’Ordine dei Giornalisti datant de janvier 2024 font état de 94 086 journalistes inscrits auprès de l’ordre national : 26 086 classés comme “professionnels” exerçant de manière continue, et 68 000 comme “publicistes”, c’est-à-dire exerçant de manière non continue.
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