“Même les conditions difficiles que j’ai passé sans abri à chercher [un logement], maintenant c’est effacé”, raconte Rose. “J’ai trouvé une famille extraordinaire”, explique-t-elle en évoquant la famille bruxelloise qui l’accueille chez elle. Repensant au soutien que lui apportent Yvon, Nathalie et leur petite fille Charlie, Rose, réfugiée burundaise arrivée en Belgique en 2024, écrase une larme perlant au coin de son œil*.
Si Rose a pu s’installer dans cette belle maison d’un quartier tranquille de Bruxelles, c’est grâce à l’association SINGA Bruxelles, qui propose à des Bruxellois d’héberger temporairement des “nouveaux arrivants” – termes que l’organisation préfère à “migrants” ou “réfugiés”. Aiguillée par sa cousine, Rose a approché l’organisation après avoir cherché un logement sans succès.
En août 2025, elle a pu emménager dans la demeure d’Yvon et Nathalie, où elle réside depuis. Aujourd’hui, l’infirmière de profession suit une formation d’aide-soignante en dehors de Bruxelles, et espère, à terme, vivre en Belgique avec ses deux fils, qui résident toujours au Burundi.
Depuis 2016, l’association SINGA Bruxelles propose des activités de socialisation et un soutien pour les nouveaux arrivants. En 2019, elle a lancé son projet Cohabitations Solidaires. Sur un total de 900 personnes, ce dernier a permis de loger 235 nouveaux arrivants – soit à peu près 25 % de solutions trouvées. L’organisation propose également des colocations long terme.

C’est au terme d’une “longue réflexion” pourtant “assez naturelle chez nous” qu’Yvon et Nathalie ont décidé d’accueillir Rose via SINGA Bruxelles. Pour lui, ce processus de réflexion entre accueillants et accueillis reste essentiel afin d’établir des attentes et des limites – tout comme la nécessité de dépasser ses a priori avant de s’engager. “Je pense que globalement, nos sociétés ont besoin de croire en la bonté de l’être humain”, lance-t-il. “Ça peut paraître un peu naïf, mais je crois que se dire qu’à priori, [la personne] qui va venir chez vous ne va pas créer de problèmes, ça permet déjà de partir en confiance.” Croire au respect mutuel entre accueillants et accueillis est aussi une manière de rendre leur autonomie aux personnes réfugiées.
Dans une autre maison anonyme de la capitale belge vivent Metty, Milinthia et Naomi*, trois jeunes femmes burundaises. Âgées entre 20 et 35 ans, elles vivent depuis plusieurs mois dans cette demeure mise à disposition par son propriétaire via une Agence Immobilière Sociale (AIS) et trouvée par l’intermédiaire de l’association Convivial, qui lutte pour l’insertion des réfugiés et primo-arrivants en Belgique, notamment en les aidant dans leurs démarches et en leur proposant un logement temporaire.
Pour une durée allant de douze à 18 mois, elles disposent désormais d’un point de chute et d’un accompagnement pour assurer leurs démarches administratives, leur recherche de logement et d’emploi. “C’est pas juste un toit, ici, vraiment”, sourit Milinthia. “C’est vraiment pour souffler, [...] c’est le calme, c’est trop bien”. Elle qui dit stresser beaucoup face aux tâches administratives et à la recherche de logement, vante le point de chute dont elle dispose temporairement dans ce quartier. Elle suit aujourd’hui des études d’information et de communication, et rêve d’être journaliste.
Metty, quant à elle, a obtenu son statut de réfugiée il y a peu. Elle profite du repos offert par la cohabitation pour se recentrer. La recherche d’un logement “était très compliquée, j’étais vraiment à bout”, se souvient-elle. Les mots en français lui manquent pour décrire les épreuves passées ; Milinthia, attablée avec elle, traduit. “À chaque fois que je prie, je mets [l’association Convivial] dans ma prière”. Déterminée, Metty suit des cours de français et des formations qualifiantes, en espérant à terme travailler comme agent de propreté.
Bruxelles, ville en crise(s)
Au-delà des réfugiés, les personnes demandant une protection internationale en Belgique souffrent, depuis plusieurs années, du manque chronique de dispositifs mis à leur disposition. La “crise de l’accueil”, qui dure depuis maintenant plusieurs années, a laissé de nombreuses personnes demandant l’asile en dehors du circuit de logement, poussés à la rue dans des conditions parfois intenables – à Bruxelles, le souvenir des camps d’exilés de l’hiver 2023 reste vivace.
Selon les données officielles, Fedasil – l’instance belge chargée de l’accueil des demandeurs d’asile – fournissait 34 900 places au 1er novembre 2025. Le taux d'occupation était de 93 %, ce qui signifie que 32 334 personnes étaient hébergées par l'agence, principalement (87 %) dans des logements collectifs. Début novembre, la liste d'attente comptait 1 782 personnes.
Depuis 2013, Fedasil héberge également des réfugiés vulnérables. À ce jour, 5 275 réfugiés ont été accueillis en Belgique dans le cadre de ce projet.
En 2024, 39 615 personnes ont demandé une protection internationale en Belgique (+11,6 % par rapport à 2023). Parmi elles, 6 469 étaient des demandes renouvelées. Comme l'a déclaré l'ONG Médecins Sans Frontières (MSF) début 2025, les hommes ont été particulièrement touchés par le manque de place : “Le nombre d’hommes sur la liste d'attente pour l'accueil a fluctué entre 2 000 et 4 000 chaque mois [...] privés d'une place dans un centre d'hébergement officiel, beaucoup d'entre eux ont dû dormir dans la rue ou dans d'autres lieux précaires pendant quatre mois en moyenne”.
De nombreuses ONG partagent le même constat : plusieurs années après l’explosion de la crise de l’accueil, le gouvernement ne propose toujours pas suffisamment de places. Si le sort des demandeurs d’asile a su capter, dans une certaine mesure, l’attention des médias et des législateurs, les difficultés rencontrées par les titulaires d’un statut de réfugié, elles, restent moins connues – pourtant, ces derniers ne sont pas épargnés par les crises de l’accueil et du logement qui frappent le Plat pays.
La recherche de logement “ne se passe vraiment pas bien”, regrette Rose, dont le séjour chez Nathalie et Yvon est limité dans le temps. “Je visite des maisons, on me répond négativement. Et puis, j’ai l’urgence de trouver un logement pour accueillir mes enfants”. Une situation qui, selon elle, n’est pas spécifique à la capitale belge.
Metty rencontre elle aussi des difficultés dans sa recherche de logement, les visites se soldant habituellement par un refus quand les promoteurs demandent des fiches de paie dont elle ne dispose pas pour l’heure.
“Ça demande [d’avoir] une forme d’engagement [et] de passer certains obstacles qu’on se met parfois dans la tête d’ouvrir sa porte, d’accueillir quelqu’un chez soi” – Yvon
Si des initiatives comme SINGA Bruxelles ou Convivial aident à compenser les carences de l’Etat, elles ne peuvent pas s’y substituer totalement. Certaines opportunités d’aide restent contraignantes pour les accueillants : à Bruxelles, héberger légalement une personne chez soi peut impacter l’indexation des allocations familiales, du chômage ou des pensions de retraite, et donc au final affecter le revenu. Un problème peu connu qui peut empêcher certains de sauter le pas.
À cela s’ajoute une conjoncture économique défavorable pour ces organisations solidaires : SINGA Bruxelles, dont la petite équipe dépend de dons privés et d’aides publiques, attend un déblocage de budget de la part de la Région Bruxelles-Capitale, qui ne sera possible qu’une fois un gouvernement trouvé. À l’heure de la rédaction de cet article, la Région bruxelloise tient le record de la plus longue période sans gouvernement de plein exercice, avec plus de 580 jours au compteur.
| Ailleurs en Europe |
| En Irlande, l’augmentation du nombre de personnes demandant une protection internationale a mis le système d’accueil à rude épreuve. Depuis la pandémie de Covid-19, le mécanisme d’accueil répartissant les demandeurs d’asile dans des centres d’hébergement direct sur tout le territoire peine à assurer son rôle : selon des données des Services d'hébergement pour la protection internationale (International Protection Accommodation Services, IPAS), le nombre de personnes hébergées serait passé de 7 224 fin décembre 2021 à 19 104 à peine un an après. En 2025, ce chiffre plafonnait à 32 656 personnes, même si le nombre d’entrées sur le territoire irlandais cette année a baissé par rapport à 2024. Depuis la crise économique de 2008, l’Irlande est confrontée à une crise du logement dont l’une des conséquences a été l’explosion du sans-abrisme, un phénomène dont souffrent particulièrement les personnes migrantes. À cette difficulté à accéder à un logement s’ajoute une agressivité grandissante envers ces dernières. En octobre 2025, quatre enfants et un adulte ont dû être secourus dans un centre d’accueil à la suite d’un incendie criminel présumé. En novembre, deux hommes ont comparu devant le tribunal de district de Portlaoise, accusés de possession d’explosifs. Dans un message vidéo, ils assumaient leur intention de viser des mosquées, des centres d’accueil et des hôtels hébergeant des personnes migrantes. En Grèce, le seul hébergement fourni par l'Etat aux demandeurs d'asile se trouve dans des camps, situés pour la plupart dans d'anciennes bases militaires situées dans des zones industrielles ou agricoles, loin des villes et avec des liaisons de transport public limitées, voire inexistantes. Selon les dernières données officielles du ministère de la Migration et de l'Asile datant du 22 octobre, 22 427 demandeurs d'asile vivaient dans des camps gérés par le Service d'accueil et d'identification à travers le pays, avec une capacité totale réelle de 33 423 places d'hébergement à la mi-2025. Cependant, l'organisation Refugee Support Aegean (RSA) signale que les demandeurs d'asile se voient refuser la possibilité de séjourner dans des centres d'accueil. Dans son dernier rapport actualisé publié en décembre 2025, la RSA conclut : “Le modèle d'accueil grec actuel ne répond pas aux normes juridiques minimales et, en fin de compte, ne remplit pas son objectif qui est d'assurer une protection et des conditions de vie dignes aux personnes qui arrivent en Grèce en quête d'un refuge”. En théorie, les personnes hébergées dans les camps sont tenues de les quitter dans le mois suivant la décision rendue concernant leur demande d'asile. Dans la pratique, cependant, de nombreux réfugiés reconnus ont continué à vivre dans les camps avec la tolérance des autorités afin de ne pas être contraints de vivre dans la rue et de passer leurs nuits dans les parcs et les places de la ville. Des initiatives de soutien, telles que le programme d'intégration Helios+, offrent aux réfugiés ou aux familles 12 mois d'aide au logement, des cours de grec, des conseils en matière d'emploi et des liens vers le marché du travail. Helios+ est un programme du ministère de la Migration et de l'Asile, soutenu par l’UE et mis en œuvre par l'Organisation internationale pour les migrations en coopération avec les autorités régionales. Cependant, Helios+ “semble avoir été conçu à une échelle bien inférieure aux besoins de la population réfugiée en Grèce”, note le rapport de RSA et Pro Asyl. Le programme fournira des aides au logement à 4 323 réfugiés au cours des quatre prochaines années, soit environ 1 000 par an. Par ailleurs, 83 895 réfugiés reconnus bénéficient d'un permis de séjour spécial, accordé pour trois ans. Il y a également 32 572 bénéficiaires d'une protection subsidiaire qui disposent d'un permis de séjour spécial, accordé pour un an. Au cours de l'année précédant avril 2025, plus de 40 000 personnes ont été reconnues comme réfugiés. |
Ces initiatives, aussi limitées soient-elles, enseignent peut-être autre chose : le réflexe de la solidarité. Rose accueillera-t-elle des nouveaux arrivants à son tour, une fois installée avec ses fils ? Elle acquiesce. “Je dois le faire”, estime-t-elle en revenant sur l’accueil qu’elle a reçu. “J’ai vu que ça donnait une bonne image, [...] je veux le faire.”
Pour Yvon, il est aujourd’hui nécessaire de “démystifier l’accueil” : montrer aux personnes potentiellement intéressées mais craignant de sauter le pas qu’une cohabitation avec une personne réfugiée ne diffère pas d’une cohabitation avec une personne native. “Ça demande [d’avoir] une forme d’engagement [et] de passer certains obstacles qu’on se met parfois dans la tête d’ouvrir sa porte, d’accueillir quelqu’un chez soi.”
Rose accueillera-t-elle des nouveaux arrivants à son tour, une fois installée avec ses fils ? Elle acquiesce. “Je dois le faire”, estime-t-elle. “J’ai vu que ça donnait une bonne image, [...] je veux le faire”. Rendre l’accueil qu’elle a reçu elle-même à qui en aura besoin à son tour.
*Nous avons délibérément choisi de ne pas mentionner leur nom de famille pour protéger leur vie privée.
🤝 Cet article a été réalisé dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne visant à soutenir les collaborations journalistiques transfrontalières. Noel Baker (The Journal Investigates, Irlande) et Dimitris Angelidis (Efsyn, Grèce) ont contribué à sa rédaction.
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