Francesca Leonardi e Simona Pampallona Bologna Une image tirée du projet photographique "Casa Marielle Franco e le altre" ("La maison Marielle Franco et les autres") de Simona Pampallona et Francesca Leonardi.

À Bologne, l’histoire de la lutte pour les droits des personnes transgenres croise celle du système d'accueil

Casa Caterina, Casa Marielle Franco, Casa bell hooks, Casa Sylvia Rivera… À Bologne, où les luttes pour les droits des personnes transgenres sont déjà bien ancrées, plusieurs foyers d'accueil pour les personnes LGBT+ migrantes ont vu le jour, donnant naissance à un modèle qui s'est répandu dans tout le pays.

Publié le 7 janvier 2026
Francesca Leonardi e Simona Pampallona Bologna Une image tirée du projet photographique "Casa Marielle Franco e le altre" ("La maison Marielle Franco et les autres") de Simona Pampallona et Francesca Leonardi.

“En 2018, a été ouverte Casa Caterina, la première expérience en Italie de maisons d'accueil spécifiques pour les personnes transgenres dans le cadre d'un parcours migratoire”, commence Antonella Ciccarelli. Ce matin de novembre, la coordinatrice du département Société et Droits de la Coopérative d'accueil, d'assistance et de solidarité pour les personnes handicapées (Cooperativa Accoglienza Disabili Assistenza Solidarietà, CIDAS), m’accueille au siège de cette dernière, à Bologne.

À l'entrée, parmi la documentation disponible à la consultation, je trouve Casa Marielle Franco e le altre, un travail photographique de Francesca Leonardi et Simona Pampallona. Les deux artistes y racontent l'expérience de la Casa Caterina et des autres foyers d'accueil pour personnes transgenres et migrantes de la capitale de l'Emilie-Romagne.

Aujourd'hui, ces structures accueillent 28 personnes réparties dans sept foyers qui portent le nom de militantes féministes ou de défenseurs des droits des personnes LGBT+, telles que Marielle Franco, bell hooks et Sylvia Rivera.

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Casa Marielle Franco e le altre, un travail photographique de Francesca Leonardi et Simona Pampallona à l'entrée du CIDAS. | Photo : ©FB

L'expérience des foyers de Bologne s'inscrit dans le cadre du Système d'accueil et d'intégration (Sistema Accoglienza Integrazione, SAI) du ministère italien de l'Intérieur, qui travaille en collaboration avec les collectivités locales qui décident d'adhérer au projet sur une base volontaire, comme me l'explique Ciccarelli. Au niveau local, la municipalité fait ensuite appel à des acteurs du secteur associatif et solidaire pour mettre en place différents services (conseil juridique, orientation, reconversion professionnelle, insertion professionnelle, médiation linguistique, etc.). Toutes les personnes qui y ont accès sont soit des demandeurs d'asile, soit des titulaires d'un permis de séjour.

Une fois l'expérience lancée, raconte Ciccarelli, le défi a été d'“essayer de développer un modèle d'intervention” spécifique. En plus d'un panel multidisciplinaire (conseillers juridiques, anthropologues, conseillers en orientation), l'équipe est composée d'une opératrice “au pair”, c'est-à-dire “une personne qui a vécu la même expérience migratoire ou la même expérience de transition, par exemple”.

Antonella Ciccarelli, Coordinator of the Society and Rights section at CIDAS. | Photo courtesy of the interviewee
Antonella Ciccarelli, coordinatrice de la section Société et droits au CIDAS. | Photo : archives personnelles.

L'opératrice ou l'opérateur au pair permet de “créer une relation de confiance plus immédiate et d'aborder certaines questions qui sont plus difficiles à traiter pour nous”, telles que celles liées au “parcours de médicalisation, de transition de genre”, poursuit Ciccarelli, ou encore de travailler sans porter de jugement sur des thèmes tels que le travail du sexe ou la sortie de celui-ci.

La création de ce poste est le résultat d'une collaboration de longue date avec le Movimento identità trans (MIT), qui offre l’accès à son centre de consultation pour la santé physique, mentale et sociale des personnes trans, en collaboration avec les services de santé locaux et l'hôpital Sant'Orsola Malpighi de Bologne. Selon Ciccarelli, un autre élément important de la collaboration avec le MIT est l'accès à un “lieu associatif où l'on peut rencontrer des personnes de la communauté LGBT+ et tisser un réseau social”, afin que les personnes accueillies puissent “échanger avec d'autres personnes transgenres, non conformes au genre ou non binaires sur leur propre expérience”.

Bologne et la communauté trans

L'histoire de Bologne est vraiment unique en Italie”, confirme Anita Garibalde da Silva, coordinatrice des projets pour le MIT. Depuis les années 1970, c'est en effet l'une des villes italiennes les plus ouvertes vis-à-vis de la communauté transgenre.

Le MIT est né à Bologne en 1979 sous le nom de Movimento italiano transessuali ("Mouvement italien des transsexuels") : “Pour la première fois en Italie, un groupe de personnes transgenres s'exprimait de manière politique, publique et structurée”, raconte Garibalde da Silva. “Le plus grand changement depuis lors a été le passage de la simple survie à la possibilité d'imaginer des droits, la santé et la dignité”.

Ce n'est pas un hasard si l'Italie a adopté en 1982 une loi qui a rendu possible la transition de genre par la modification de l'état civil et un traitement médico-chirurgical – ce qui n'était à l’époque pas une mince affaire, dans un pays à forte tradition catholique comme l'Italie. Le premier pays à légiférer en ce sens a été la Suède, en 1972.


“Le plus grand changement depuis lors a été le passage de la simple survie à la possibilité d'imaginer des droits, la santé et la dignité” – Anita Garibalde da Silva


C’est également à Bologne qu’une personne transgenre a été élue conseillère municipale pour la première fois en Italie, quand Marcella Di Folco a accédé à la fonction en 1995. Aujourd'hui, Porpora Marcasciano, autre figure centrale du MIT, siège au conseil municipal de Bologne.

Outre le centre de consultation dédié, le MIT s'occupe de l'assistance et de la protection des personnes transgenres en milieu carcéral, coordonne un guichet pour les personnes migrantes LGBT+, offre un accompagnement socio-sanitaire au sein des structures et des services sociaux locaux, mène des activités de prévention des risques et de soutien aux travailleurs et travailleuses du sexe transgenres et garantit une assistance juridique contre les discriminations et les violences.

Anita Garibalde da silva, Project Coordinator at Mit. | Photo courtesy of the interviewee
Antonella Ciccarelli, coordinatrice de la section Société et droits au CIDAS. | Photo : archives personnelles

Au fil des ans, Bologne a su reconnaître ce rôle politique et social : l'attention des institutions locales, les projets communs et l'intégration avec le réseau socio-sanitaire ont créé un écosystème qui a permis à la communauté trans et LGBT+ de se développer de manière plus protégée que dans d'autres villes. Bien sûr, des problèmes subsistent, mais par rapport à l'époque de Marcella Di Folco, la situation a profondément changé : aujourd'hui, les personnes transgenres peuvent compter sur des services, une écoute, des compétences et des espaces collectifs qui n'existaient tout simplement pas auparavant”, poursuit Garibalde da Silva.

Tout n'est pas parfait, poursuit-elle : les discriminations sont toujours une réalité, l'accès à l'emploi reste compliqué et la précarité touche de manière disproportionnée les personnes trans. “L'Italie est un pays où la communauté trans et LGBTQIA+ vit une situation à deux vitesses. D'un côté, grâce au travail des associations et d'organismes tels que le MIT, on constate certains exemples d’excellence ; de l'autre, il manque encore un cadre législatif moderne et cohérent”.

Par rapport au reste de l'Europe, l'Italie est en retard : des pays comme l'Espagne, Malte, le Portugal, l'Irlande et plusieurs pays du nord ont introduit des lois sur l'autodétermination du genre, des protections avancées et des stratégies nationales pour les personnes LGBTQIA+. En Italie, de nombreux droits n'existent que grâce à la jurisprudence ou au travail du secteur associatif. Sa contribution – et Bologne en est un exemple important – compense en partie les lacunes institutionnelles, mais ne peut se substituer à la responsabilité de l'Etat”, conclut Garibalde da Silva.

La situation en Europe
Selon les données de l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne (FRA, 2024), réalisées auprès d'un total de 98 272 personnes LGBT+ résidant dans l'UE, 36 % ont déclaré avoir subi des discriminations liées à leur identité sexuelle ou de genre en 2023.
L'enquête a révélé que les personnes interrogées qui se définissent comme “demandeurs d'asile ou réfugiés” ont signalé des taux de discrimination beaucoup plus élevés en raison de leur identité LGBT+ (54 %) que celles qui ne s'identifient pas comme telles (37 %), explique Tara Morris, de l'équipe médias de la FRA.
Une tendance similaire est observée chez les personnes qui s'identifient comme appartenant à un groupe minoritaire en termes de religion (47 % contre 37 %), d'origine ethnique ou migratoire (43 % contre 37 %) et de couleur de peau (43 % contre 37 %). Il en va de même, ajoute Morris, pour les cas de harcèlement motivé par la haine, plus fréquemment vécus par les personnes LGBT+ interrogées demandant l'asile ou réfugiées (66 %) ou qui s'identifient comme appartenant à un groupe minoritaire en termes d'origine ethnique ou migratoire (61 %) ou de couleur de peau (60 %).

À l'intersection entre migration et identité de genre

Altreconomia écrit que selon la 22ème édition du rapport annuel concernant le système d'accueil et d'intégration (Sistema Accoglienza Integrazione, SAI), publié par le département Données statistiques et études thématiques de Cittalia en 2023, on comptait environ 218 bénéficiaires LGBT+ du système “sur un total de 54 512 bénéficiaires accueillis au cours de l'année entière (0,4 %)”. Un chiffre “largement sous-estimé”, ajoute Antonella Ciccarelli.


“D’un point de vue politique, ce que nous faisons est fondamental ; je pense qu'il était nécessaire de rendre visibles les personnes LGBT+ demandeuses d'asile, car elles restent très souvent invisibles – Antonella Ciccarelli, CIDAS


Il s'agit de personnes qui peuvent mettre “beaucoup de temps à faire leur coming out, et les raisons peuvent être nombreuses”. Si une personne fuit “un pays où le fait d'être gay peut entraîner des condamnations judiciaires très lourdes”, elle arrive en Italie mais peut se retrouver dans la “communauté de son pays d'origine, qui reproduit peut-être les mêmes pratiques culturelles”.

Avant la création de Casa Caterina, “il n'existait pas, dans le cadre du SAI, de structures consacrées à ce public”, explique Ciccarelli. Cela “ne signifie pas qu'avant 2018, il n'y avait pas de personnes lesbiennes, gays, trans, bisexuelles ou intersexes dans le circuit d'accueil”, ajoute-t-elle en souriant, “elles étaient simplement placées dans des structures pour hommes seuls ou pour femmes seules”.

Depuis la création de Casa Caterina, nous sommes devenus une référence au niveau national et nous avons commencé à recevoir de nombreuses demandes provenant de l'ensemble du système d'accueil” lequel, note Ciccarelli, “a subi des coupes budgétaires dramatiques au fil des ans”.

D'un point de vue politique, ce que nous faisons est fondamental ; je pense qu'il était nécessaire de rendre visibles les personnes LGBT+ demandeuses d'asile, car elles restent très souvent invisibles : dans un processus d'autodétermination, disposer d'un espace où l'on peut faire son coming out et vivre librement son orientation sexuelle et son identité de genre est une formidable pratique politique de libération”, conclut-elle. L'expérience de Bologne a été reproduite dans plusieurs villes italiennes avec l'aide et l'accompagnement du CIDAS.

Grèce et Espagne
Le pourcentage de personnes ayant obtenu le statut de réfugié en raison de persécutions fondées sur leur orientation sexuelle a progressivement augmenté ces dernières années en Espagne, atteignant 11,4 % au moment de la rédaction de cet article. Il s'agit d'une augmentation de 2,5 % par rapport à 2022.
Le soutien aux nouveaux arrivants est assuré par du personnel qualifié possédant des compétences spécifiques. Une étroite collaboration est mise en place en matière de formation, de sensibilisation, de documentation et dans d'autres domaines avec des organisations spécialisées, telles que le Programme de Madrid pour l'information et le soutien aux personnes LGBT+, l'Association catalane pour l'intégration des migrants homosexuels, bisexuels et transgenres (Acathi) et l'Association de Melilla des personnes lesbiennes, gays, transgenres et bisexuelles (Amlega).
En Grèce, des organisations offraient un hébergement aux personnes migrantes LGBT+, mais ont été contraintes de fermer en raison des coupes budgétaires de l'USAID et des programmes soutenus par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Les personnes les plus touchées sont les femmes transgenres, qui dénoncent des traitements discriminatoires ou l'indifférence de la police, ont des difficultés à trouver un emploi et sont également victimes de discrimination de la part des membres de leur propre communauté d’origine.
🤝 Cet article a été réalisé dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne visant à soutenir la collaboration journalistique internationale. Federico Caruso (OBCT), Lola García-Ajofrín (El Confidencial) et Dimitris Angelidis (Efsyn) ont contribué à sa réalisation.

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