Hongrie : Orbán est la séquelle d’une histoire agitée

Budapest, le 2 janvier. Viktor Orbán inaugure l’exposition "Héros, rois et saints. L'histoire de la peinture et de la mémoire hongroise", à la Galerie nationale hongroise.
Budapest, le 2 janvier. Viktor Orbán inaugure l’exposition "Héros, rois et saints. L'histoire de la peinture et de la mémoire hongroise", à la Galerie nationale hongroise.
5 janvier 2012 – La Stampa (Turin)

Pour comprendre le repli nationaliste et identitaire de l’actuel gouvernement hongrois, c’est dans l’histoire du pays qu’il faut chercher, estime un expert de la littérature magyare. En particulier dans la fragilité de sa bourgeoisie et les frustrations nées des défaites militaires.

Ils étaient 100 000, les manifestants qui, l’autre nuit, autour de l’Opéra, des palais gouvernementaux et sur les avenues les plus élégantes de Budapest, s’étaient réunis pour protester contre la nouvelle Constitution voulue par le Premier ministre Viktor Orbán et votée par le seul centre droit.

Ils étaient nombreux, plus nombreux que jamais, représentant cette société civile sonnée par la crise économique, mais qui, comme les garçons de la rue Paul [du célèbre roman de Ferenc Molnár publié en 1906] menaient un combat d’ores et déjà perdu. Dans le théâtre de l’Opéra, sous les ors et les lustres, le gouvernement fêtait l’instauration du nouvel Etat malgré la réprobation de la communauté internationale.

Selon la nouvelle Constitution, la Banque centrale sera désormais soumise au pouvoir politique (drôle d’idée, en ces temps de turbulences financières), de même que la Cour constitutionnelle et les médias (de nombreux journalistes ont déjà été licenciés en vertu de la nouvelle loi sur la presse), tandis que les dirigeants de l’actuel Parti socialiste peuvent être poursuivis rétroactivement pour des “crimes communistes” datant d’avant 1989.

A cela s’ajoutent de nombreuses mesures législatives, qui vont du statut des Hongrois de l’étranger au mariage hétérosexuel. Désormais, la Hongrie est un pays plus autoritaire, antimoderne, qui inquiète l’Union européenne et l’Amérique de Barack Obama, de même que le Fond monétaire international, qui a gelé les négociations sur un prêt massif destiné à soutenir un forint exsangue.

Viktor Orbán, qui est né libéral, mais qui a été bien vite contaminé par le populisme, et le parti Jobbik, d’extrême droite, ont ranimé un esprit réactionnaire qui a pris le contre-pied de l’Occident. Ceux qui ont lu les romans de Sándor Márai (1900-1989) ou de Gyula Krúdy (1878-1933) auront quelque difficulté à reconnaître dans la réalité d’aujourd’hui la Hongrie qu’ils y dépeignent. Mais c’est précisément ce hiatus qui permet de comprendre les borborygmes fascisants de la nouvelle Hongrie.

Peurs et orgueuil

Márai, comme beaucoup d’autres écrivains nés dans la première moitié du siècle dernier, racontait, en particulier dans son chef d’œuvre Les confessions d’un bourgeois, le monde splendide et cossu du grand Budapest impérialo-monarchique : une vie intellectuelle brillante, la tolérance et les bonnes manières étaient la marque de cette civilisation observée par Elias, dont l’amour pour sa patrie était contrebalancé par un cosmopolitisme naturel et éclairé. Il ne pouvait en être autrement pour ceux qui étaient nés dans des maisons garnies de livres où l’on parlait couramment en famille trois ou quatre langues.

Partout, la bourgeoisie avait été le moteur de l’Europe moderne, y compris en Hongrie. Mais il y avait un problème. Le long du Danube, la bourgeoisie, après des siècles de guerres et de domination étrangère, était née en retard et, en dépit des splendeurs de la Belle époque, elle était extrêmement fragile.

Au temps où Márai écrivait, ce monde bourgeois n’existait déjà plus, enseveli sous les décombres de la Première Guerre mondiale. Terrorisée par une brève et sanguinaire révolution bolchévique, puis tranquillisée par le fascisme de l’amiral Horthy (1920-1944) dont elle aimait les symboles et les mots d’ordre nationalistes et féodaux. Depuis 1948, quarante années de démocratie populaire ont naturellement poursuivi l’euthanasie de cette bourgeoisie.

Introduite du jour au lendemain en 1989, l’économie de marché a redonné de l’oxygène aux classes moyennes. Mais cela n’a pas suffi. Le faible forint a rapidement fait déchanter ceux qui rêvaient de bien-être, de renaissance, de prospérité à l’occidentale. Ainsi se sont libérées les peurs et l’orgueil dans lesquels la Hongrie a vécu pendant des siècles, coincée entre l’Occident et l’Orient.

Le rêve d'une Grande Hongrie

Les valeurs de la démocratie, du pluralisme, du dialogue, de la diversité semblent superflues, lorsque, dans la vie quotidienne, on a du mal à faire ses courses et à payer ses factures. Survient alors la tentation du repli sur soi, en rêvant d’une Grande Hongrie, à laquelle on ajoute un soupçon de victimisation pour les blessures de l’histoire — des guerres contre les Turcs à l’invasion soviétique en passant par le traité de Trianon, par lequel la France priva la Hongrie des deux-tiers de son territoire à la fin de la Grande Guerre.

Dans les moments de difficulté, cette vieille maladie fait que la Hongrie tend à mettre en avant fièrement son altérité suicidaire, corroborée par cette douce langue altaïque que personne ne comprend en Europe. Lorsque Orbán a mis au défi la communauté internationale avec sa nouvelle Constitution — ”Personne ne peut se mêler de ce que nous faisons”, a-t-il dit — c’est aussi dans cet esprit là qu’il s’exprimait.

Les réformes, la modernité, le marché peuvent attendre. Mieux vaut s’en remettre à des mythes non définis comme la pureté, la sacralité de la terre (que les étrangers mondialisés peuvent acheter pour une poignée de forints), ou des hommes forts aux commandes.

Une fois encore, les classes moyennes ont été broyées. Par la complexité de l’Etat et par l’inflation. Une fois encore, la tentation non pas de battre les adversaires politiques, mais de les effacer, de les juger et de les réduire au silence, reprend le dessus. Mais, afin que les cousins hongrois ne s’éloignent pas une fois de plus de la famille européenne, il faut comprendre pourquoi ils sont tombés malades.

Traduction : Françoise Liffran

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