A sa Une d’aujourd’hui, la rédaction de Népszabadság exprime son point de vue : avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les médias [le 1er janvier], la liberté de la presse a vécu en Hongrie. Nous le disons également dans les 22 autres langues officielles de l’Union, pour que tout le monde le comprenne. C’est une affirmation extrêmement grave, notre quotidien n’a rien exprimé d’aussi grave ces 20 dernières années, et d’un moyen de protestation auquel nous n’avons jamais recouru. Notre démarche appelle des explications.

Nous sommes persuadés que cette loi sur les médias, malgré toutes ses dénégations, sert en fait les desseins autoritaires du gouvernement de la coalition Fidesz-KDNP [alliance entre le parti centre droit du Premier ministre Viktor Orbán et le Parti chrétien-démocrate, au pouvoir depuis avril 2010] en créant les conditions pour brider, punir et, à terme, éliminer toute personne qui ne partage pas son opinion.

Aujourd’hui, tout le monde jure d’infliger les amendes prévues à bon escient. [Ces amendes peuvent s’élever à 5 millions de forints, soit 18 000 euros, pour un commentateur, et à 25 millions (89 700 euros) pour le journal en cas de récidive]. L’un des délégués du Fidesz à la culture a ainsi suggéré (sans l’affirmer) qu’aucun journal ne sera sanctionné pour ses opinions politiques. Mais, s’il s’agit d’un malentendu, et compte tenu du tollé international, jamais vu dans l’histoire de la Hongrie, pourquoi ne pas avoir retiré ce paragraphe de la loi ?

En l’état, les 5 membres du Conseil des médias, choisis exclusivement parmi les personnalités du Fidesz, peuvent frapper d’une amende une rédaction sous n’importe quel prétexte : parce qu’ils trouvent qu’un article n’est pas objectif, ou parce qu’ils n’aiment pas ce que nous disons de quelqu’un de leur parti, même s’il s’agit de la vérité. Le journal peut aller devant les tribunaux pour demander la suspension de la peine et clamer son innocence. Mais sur quelles bases le tribunal décidera de cette suspension ? Nous l’ignorons. Il suspendra ou pas. Il n’y a que des « ou bien – ou bien » intolérables : le Conseil des médias appliquera ou n’appliquera pas ces mesures, il peut sanctionner un journal d’une amende qui lui peut être fatale, comme il peut ne pas le faire. C’est une garantie trop mince dans un pays où, jusqu’à ce jour, n’importe qui a pu obtenir réparation en cas de préjudice causé par la presse.

Il n’y avait besoin d’aucune instance spéciale pour cela. Ni d’un ombudsman des médias qui devra désormais se référer au seul président du Conseil des médias et qui pourra engager des procédures contre telle ou telle rédaction, selon son bon plaisir : si ça lui chante, il peut demander un document, et si on ne le lui fournit pas, l’amende peut s’élever à 50 millions de forints [le Conseil peut également exiger qu’un média révèle ses sources et a un droit de perquisition]. Il peut engager une procédure, comme il peut ne pas le faire. Il peut infliger une amende comme il peut ne pas le faire. Pour quelle raison la loi sur les médias laisse-t-elle de telles latitudes, sinon pour en profiter ? Et si on peut en profiter, pourquoi ne le ferait-on pas ? Ces dispositions représentent une épée de Damoclès au-dessus de la tête des journaux.

Pourtant, ceux qui veulent montrer la réalité actuelle doivent se faire respecter. Puisque le gouvernement nous présente un monde parfaitement défini par les médias publics muselés : il y règne l’ordre et la sécurité, on y défend les retraites, Pál Schmitt [le président de la République] est la personnalité la plus autonome qui soit ; quant à cette loi sur les médias, elle est « parfaitement conforme aux règlements européens ». Nous, en revanche, nous voudrions continuer à montrer le monde dans lequel nous vivons. Nous y tenons dur comme fer. Même en ne faisant passer qu’une seule information en Une, quand celle-ci est vitale : en Hongrie, la liberté de a presse a disparu. Mais ils ne peuvent pas l’anéantir.