Entretien Covid-19 et crise économique

Eloi Laurent : “La pleine santé peut nous sortir de la crise”

L’objectif de “pleine santé”, qui donne toute sa place aux écosystèmes qui nous font vivre, est à même de nous permettre de réorienter nos systèmes économiques avant qu’il ne soit trop tard, et de garantir le bien-être collectif qui nous fait tant défaut, avec l’aide de son incarnation institutionnelle, l’Etat social-écologique, estime Eloi Laurent.

Publié le 22 février 2021 à 16:57

Economiste, enseignant à Science Po, à Ponts Paris Tech et à l’université de Stanford, Eloi Laurent est auteur de nombreux ouvrages, dont Sortir de la croissance (éd. LLL, 2019) et Nos mythologies économiques, (éd. LLL, 2016). Il vient de publier Et si la santé guidait le monde ? (éd. LLL, 2020). La pandémie de Covid-19 qui sévit dans le monde nous le rappelle cruellement : la vitalité des écosystèmes et la santé humaine sont étroitement liées.

Catherine André : Qu’est-ce qui est à l’origine de votre dernier livre Et si la santé guidait le monde ? 

Eloi Laurent : Dans ce livre, j’ai voulu proposer un nouvel horizon, un nouveau récit dans lequel inscrire le sujet un peu aride du dépassement de la croissance et du PIB et des “indicateurs” de bien-être : la “pleine santé” comme boussole et bouclier des sociétés humaines dans notre siècle de l’environnement, un siècle qui a pour moi commencé le 7 avril 2020, quand 4 milliards d’humains ont dû sacrifier le cœur de leur humanité (leurs relations sociales) faute d’avoir pris soin de leur environnement. 

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La “pleine santé”, c’est une santé autant sociale qu’écologique, qui peut à mes yeux nous sortir de la crise en Europe, à double titre : la crise immédiate, qui est la crise de la coopération sociale, la désocialisation dont les ravages sur la santé mentale sont maintenant bien visibles qui appelle une stratégie de “revitalisation sociale”. Mais aussi la crise profonde d’insoutenabilité écologique du système économique, qui exige de prendre soin des écosystèmes pour notre propre bien.

Pourquoi les travaux sur le lien entre santé et environnement, qui existent pour certains depuis des décennies, ne sont-ils pas suffisamment pris en compte dans les politiques menées par les gouvernements ?

Les gouvernements sont aveuglés par le “progrès” à la mode du 20ème siècle, où croissance économique et progrès social sont allés (en partie) de pair, sans que la contrainte écologique ne paraisse forte ni même vraiment visible avant les mobilisations de masse des années 1960. Ce monde est derrière nous, nous avons irrémédiablement basculé dans un monde où une nouvelle alliance entre justice sociale et soutenabilité écologique doit prendre le relais. L’économie va être progressivement marginalisée comme mode d’organisation de la société et comme discours sur la société. Mais elle résiste.

C’est ce discours économique complètement daté qui est le plus grand obstacle à la transition écologique. Regardez comme il ressort de sa boîte avec la grave crise sociale qui s’annonce pour 2021 : il faut d’abord sauver les emplois, la transformation écologique coûte trop chère, etc. Alors que retarder encore la transition écologique est le calcul économique le plus absurde qui soit : cela nous coûtera 100 fois plus cher de lutter contre le changement climatique et de préserver nos écosystèmes dans 10 ans qu’aujourd’hui ! Ces crises ne vont pas disparaître parce que nous décidons de ne pas les prendre au sérieux. C’est la non-écologie qui est effroyablement coûteuse et son coût ne va faire qu’augmenter avec nos aveuglements et nos tergiversations. 

L’ironie est ceux que l’on a appelés pour la première fois dans l’histoire les “économistes” du fait de leur influence de Cour, ce sont les physiocrates, qui avaient une conscience aiguë de l’importance des écosystèmes dans les systèmes économiques. Aujourd’hui, les économistes sont devenus des “conseillers en irréalité” : ils peignent au pouvoir un monde imaginaire dans lequel les économies sont dématérialisées et l’écologie est un moyen supplémentaire d’augmenter la croissance économique. 

Comment voyez-vous dans ce contexte la réponse apportée par l’Europe à la pandémie de Covid-19 ?

Il y a au moins deux groupes de pays qui se distinguent. Ceux que j’appellerais les pays de “l’austérité sanitaire” (la France, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne) et les autres (par exemple l’Allemagne ou la Finlande). 


Le cas de la France est emblématique : au printemps comme à l’automne, la priorité a été donnée à la croissance et à l’économie, en laissant les indicateurs sanitaires se dégrader. On a ensuite dû prendre des mesures extrêmement autoritaires pour corriger la négligence initiale car le système de santé public était affaibli par l’austérité, et cela a consisté, non pas à arrêter l’activité économique, mais à mettre fin à la coopération sociale.


D’où la crise de dévitalisation sociale que traverse la France et qui touche le cœur de ce que nous faisons ensemble : le contact, la confiance, la coopération. D’où de nouveaux et graves problèmes sanitaires, notamment de santé mentale.

Au passage, on voit bien l’absurdité du soi-disant dilemme entre santé et économie : les pays qui ont accusé les pertes humaines les plus importantes sont aussi ceux qui ont enregistré les pertes économiques les plus lourdes parce qu’ils ont géré la crise sanitaire par le tandem négligence-panique au lieu d’anticiper. La meilleure politique économique est une bonne politique sanitaire et la meilleure politique sanitaire est une bonne politique écologique. Où l’on voit qu’il n’y a pas non plus d’arbitrage entre économie et environnement !

Quel enseignement peut-on tirer des conséquences de la crise sanitaire pour le lien entre santé et environnement ?

Cette crise nous montre que si l’on ne prend pas au sérieux la question de la santé humaine et de ses liens avec les écosystèmes, on détruira l’économie. Plutôt que de se focaliser sur le coût des politiques environnementales et de celui des politiques sociales, regardons le coût humain et financier d’une pandémie : 1,5 million de morts, des dizaines de millions d’invalides à vie, l’équivalent de toute l’économie européenne anéantie. Les choses sont encore gérables aujourd’hui. C’est ce que pointait déjà l’économiste britannique, Nicholas Stern, dans son rapport sur l’économie du changement climatique, dont le message central, en 2007, était que le coût de l’inaction était considérablement plus important que le coût de l’action. 

Qu’est-ce que la notion de pleine santé, avec l’espérance de vie pour indicateur phare, proposée dans votre ouvrage ?

La “pleine santé” recouvre à la fois la santé sociale, et inclut donc toute la société (la pandémie de Covid-19 nous rappelle combien notre santé est dépendante de celle des autres), et la santé écologique, qui prend en compte toutes ses ramifications, à commencer par sa racine environnementale. 

On sait par exemple que la qualité des relations sociales est une variable essentielle de l’espérance de vie. Autrement dit, nous avons le pouvoir, dans nos interactions sociales, non seulement de nous donner la vie mais aussi de nous maintenir en vie. Une politique d’investissement dans les relations sociales et de lutte contre “l’épidémie de solitude” dont on met au jour en ce moment les ravages chez les jeunes et les personnes âgées est donc bonne en soi, mais aussi dans une perspective écologique, par exemple dans la résistance aux chocs climatiques. 

Je propose dans cette perspective d’“actualiser” l’Etat providence en faisant rentrer les risques sociaux liés aux risques écologiques dans le périmètre de l’Etat social et de développer une véritable protection sociale-écologique. Ce qui suppose de ne pas démanteler ce que l’on a déjà ! J’espère que les Européens vont prendre conscience du fait que l’Etat social est une institution tout simplement vitale au 21ème siècle.

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network.


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