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En Espagne, la régularisation des sans-papiers pourrait remédier aux pénuries de main-d’œuvre à venir

L'avenir de l'économie européenne sera caractérisé par des pénuries de main-d'œuvre et une population vieillissante. Une intégration plus efficace des migrants dans les économies des pays d'accueil pourrait être la réponse. En Espagne, une grande plateforme appelant à la régularisation de milliers de sans-papiers pourrait créer un précédent important pour la politique d'intégration européenne.

Publié le 18 septembre 2024

“Vivre sans papiers, c'est comme vivre dans une prison invisible”. La voix de Lamine Sarr est coupée et pleine d'impuissance. Cet homme de 40 ans, qui a traversé la mer depuis le Sénégal pour rejoindre l'Espagne voilà dix-huit ans, est l'un des porte-paroles de Regularización Ya, une plateforme populaire qui demande à l'Etat espagnol de régulariser des milliers de sans-papiers et de modifier la loi actuelle sur l'immigration pour mettre un terme à ce genre de situations.

Des milliers de personnes vivent sans titres de séjour en Europe, dont environ 700 000 en Espagne. Cependant, la plateforme de Sarr, créée après la pandémie de Covid-19, a mis en évidence la vulnérabilité des sans-papiers. Elle pourrait aboutir à la régularisation extraordinaire de 500 000 d'entre eux à l'issue des discussions parlementaires de 2024.

Soutenue par 700 000 signatures et une coalition de 900 organisations de la société civile, Regularización Ya a réussi à faire passer cette initiative législative populaire au parlement espagnol et le texte est maintenant soumis au processus législatif habituel.

"L'initiative de régularisation est d'une importance vitale", déclare Caritas Espagne, l'une des organisations appelant les partis à faire de cette initiative populaire une réalité. "Nous considérons qu'elle est nécessaire pour soulager le grand nombre de migrants en situation irrégulière en Espagne". Pour l’organisation, ce statut irrégulier maintient les personnes migrantes "dans une situation de stress et d'anxiété continus", et "les empêche de s'engager pleinement dans la vie de la communauté".

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Une prison invisible

La loi actuelle sur l'immigration en Espagne exige, entre autres conditions, que les personnes en situation irrégulière prouvent qu'elles ont vécu sur le territoire espagnol pendant trois ans afin d'obtenir un permis de travail et de séjour. Mais la réalité est beaucoup plus complexe, selon Lamine Sarr.

Arrivé en Espagne en 2006 à bord d'un canot pneumatique, il n'a obtenu de papiers qu'en 2019, treize ans plus tard. "Lorsque vous êtes ici depuis trois ans, cela signifie que vous pouvez commencer à traiter votre demande, mais cela ne signifie pas que vous êtes en mesure de terminer le processus", explique-t-il à Voxeurop. Certains de ses collègues, dit-il, attendent depuis 20 ans la délivrance de leur permis de séjour. 

Attendre trois ans dans le pays sans travailler n'est pas non plus une option viable pour celles et ceux qui fuient leur pays d'origine et arrivent en Espagne en quête de sécurité. En 2023, le Bureau de l'asile et des réfugiés (Oficina de Asilo y Refugio) du ministère de l'Intérieur a reçu 163 218 demandes de protection internationale, soit 37 % de plus que l'année précédente et le nombre le plus élevé depuis la création du bureau en 1992. Dans le même temps, l’Espagne n'a accordé le statut de réfugié ou une protection subsidiaire qu'à 11 163 personnes. Selon les données de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés (Comisión Española de Ayuda al Refugiado), l'Espagne a l'un des taux d'approbation les plus bas de l'UE : 12 % en 2023, contre une moyenne européenne de 42 %

"Vous ne pouvez pas louer une maison, vous ne pouvez pas ouvrir un compte en banque, vous ne pouvez pas vivre en paix parce que si vous marchez dans la rue, une patrouille peut vous identifier et vous emmener en prison ... La seule chose que vous puissiez faire est de travailler dans l'économie informelle en étant totalement vulnérable", continue Sarr.

Leïla Bodeux, chargée de l’élaboration des politiques et du plaidoyer chez Caritas Europe, souligne que la situation est particulièrement difficile pour les enfants nés en Europe qui restent sans papiers pendant des années en raison de la situation de leurs parents. "Ils sont incapables de se projeter dans l'avenir et se sentent frustrés d'être traités différemment de la population locale, surtout en ce qui concerne leur sentiment d'appartenance [...] au pays où ils vivent."

"La loi sur l'immigration vous vole votre rêve", déclare douloureusement Sarr. "Vous venez ici jeune avec le rêve d'être quelque chose, et quand vous arrivez, vous êtes traité comme moins que rien ... C'est comme si vous étiez [considéré comme] une personne à l'esprit vide qui ne sait rien faire."

Régularisés ou non, les migrants améliorent nos sociétés

Selon certaines études, les personnes migrantes, qu'elles soient régularisées ou non, contribuent considérablement à leurs communautés d'accueil. Elles apporteraient encore davantage si elles étaient toutes autorisées à vivre et travailler légalement.

En Espagne, le centre de recherche Por Causa constate dans un rapport de 2020 que la contribution fiscale directe nette d'un ménage issu de l’immigration était déjà supérieure de 75 % à celle d'un ménage espagnol moyen, principalement parce que l'âge moyen des ménages immigrés est beaucoup plus jeune. Le même document montre également que, dans quatre des six profils analysés, la régularisation permettrait aux migrants de contribuer bien plus qu'ils ne reçoivent des budgets publics. Dans deux d'entre eux, les contributions suffiraient à neutraliser les coûts pour l'Etat.

Au niveau européen, la situation reste la même. En début d'année, des économistes de l'université de Leiden, aux Pays-Bas, ont publié un rapport de recherche montrant que "les migrants coûtent moins cher à la plupart des pays de l'étude (15 Etats membres européens entre 2007 et 2018) que la population née dans le pays".

En 2020, le service de prospective stratégique de la Commission européenne avait souligné que l'impact fiscal net de l'immigration était minime, c'est-à-dire que "les migrants [contribuaient] autant aux finances publiques en impôts qu'ils ne [recevaient] de prestations". Il a également cité une simulation du CCR montrant que les coûts à court terme de l'intégration des réfugiés dans les Etats membres de l'UE pourraient être largement compensés par les avantages socio-économiques et fiscaux, avec un effet annuel à long terme sur le PIB de 0,2 % à 1,4 % au-dessus de la croissance de base. Le retour sur investissement des politiques d'intégration pourrait être atteint au bout de neuf à 19 ans, selon la façon dont celles-ci sont organisées et leur coût.

Les ménages immigrés fournissent également une grande partie des travailleurs qui assurent les services essentiels de notre société. Une étude publiée en 2020 démontrent que 13 % des travailleurs clés de l'UE sont issus de l’immigration – un chiffre qui passe à 33 % si l'on considère les secteurs moins qualifiés où les conditions de travail sont plus difficiles. 

Bodeux rappelle que, si la régularisation est considérée comme un tabou par certains, des pays comme l'Italie et le Portugal y ont eu recours pour faire face à des pénuries de main-d'œuvre. À terme, ces mécanismes de régularisation deviendront une nécessité, compte tenu des problèmes de vieillissement auxquels de nombreux pays européens seront confrontés à l'avenir.

Les données de l'OCDE indiquent que la population en âge de travailler diminuera dans de nombreux pays dans les années à venir. L'Espagne représente l'un des cas les plus dramatiques : le poids des plus de 64 ans dans la population totale y a plus que doublé au cours des 50 dernières années, pour atteindre plus de 20 % en 2023

L'arrivée d'étrangers devenant pratiquement la seule source de croissance démographique, un porte-parole de la Banque d'Espagne a assuré en avril 2024 que 24 millions de travailleurs migrants seraient nécessaires au cours des 30 prochaines années pour maintenir le ratio travailleurs/retraités et soutenir ainsi le système de retraite du pays.

Mais il faudra bien plus qu'une exceptionnelle vague de régularisation. Viviane Ogou Corbi, consultante en matière de politique migratoire et de relations UE-Afrique, estime que l'ensemble du système migratoire espagnol et européen doit changer. 

Une nouvelle politique

"Au sein du mouvement antiraciste et de nombreux autres mouvements qui traitent de la nationalité, on réclame une modification de la loi sur l'immigration afin qu'elle soit beaucoup plus ouverte et qu'elle permette à ces personnes de travailler, de contribuer au système de sécurité sociale dès le départ et, surtout, de voir leurs droits garantis", explique la consultante. Un contraste avec le vocabulaire utilisé actuellement dans le paysage politique européen pour discuter de la migration. 

Le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile voté par le Parlement européen en avril 2024, qui fixe de nouvelles règles pour la gestion des migrations au niveau de l'UE dans les années à venir, prévoit notamment de déterminer "si les demandes [d’asile] sont infondées ou inadmissibles et de renvoyer rapidement [les personnes] qui n'ont pas le droit de rester".

La sécurité des frontières extérieures est l'un des quatre piliers du pacte, ce qui se traduira par un renforcement du rôle des agences de sécurité comme Frontex, ainsi que par la poursuite des accords migratoires passés avec des pays tiers, tels que ceux conclus avec l'Egypte, la Tunisie et la Mauritanie.

"Ce qui est nécessaire dans toute l'Europe, c'est un mouvement contre le nouveau Pacte et en faveur d'un changement complet de système au niveau européen, qui doit sans aucun doute être un système assurant des garanties et reconnaissant la migration comme une réalité humaine que l'on ne peut pas arrêter", affirme Viviane Ogou Corbi. Elle reconnaît cependant que la législation européenne ne prévoit pas de mécanisme pour imposer des vagues périodiques de régularisation, et que c'est donc aux Etats membres de prendre l'initiative.

"Ce que nous souhaitons, c'est que les institutions soient cohérentes et qu'elles respectent la volonté des plus de 700 000 personnes qui ont signé pour que ce projet de loi soit adopté", déclare Sarr, faisant allusion à l'initiative espagnole portée devant le parlement espagnol. Il espère que les instances politiques qui régulent la migration au niveau espagnol et européen prendront également en compte les recommandations des experts sur les bénéfices de l'accueil des migrants. "Ils ont commencé à se battre pour fermer les frontières, mais ils se battront bientôt entre eux pour nous faire entrer.”

En partenariat avec European Data Journalism Network

Depuis les années 1980 et la financiarisation de l’économie, les acteurs de la finance nous ont appris que toute faille dans la loi cache une opportunité de gain à court terme. Les journalistes récompensés Stefano Valentino et Giorgio Michalopoulos décortiquent pour Voxeurop les dessous de la finance verte.

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