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Esther Lynch : “L’extrême droite a été le principal bénéficiaire des politiques d’austérité” 

Quel est l'avenir de l'Europe sociale après les élections européennes ? Une discussion avec Esther Lynch, secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES).

Publié le 17 juin 2024

Esther Lynch est secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES), la plus grande organisation syndicale au niveau européen, représentant environ 45 millions de travailleurs (répartis entre 93 organisations syndicales dans 41 pays européens). 

Voxeurop: Comment analyser le taux d'abstention aux dernières élections européennes par rapport au niveau d'inégalité en Europe ?

Esther Lynch: Le sondage préélectoral du Parlement européen a montré que les travailleurs étaient les plus susceptibles de donner la priorité à la lutte contre la pauvreté, aux services publics de qualité et à la création d'emplois. Cependant, [ce sondage] a également montré qu'ils étaient beaucoup moins susceptibles de voter que les chefs d’entreprise. Il est clair que la participation des travailleurs aux élections européennes est essentielle pour que l'Europe agisse en fonction de leurs priorités.

Depuis une quarantaine d'années, dans presque tous les pays d'Europe occidentale, on assiste à la transition d'un vote de classe : les classes populaires se sont mises à voter à droite. La gauche est-elle responsable ? La question du travail et des conditions de travail est au cœur de ce problème. Que peut-on dire de la situation en Europe aujourd'hui ?

Une étude de la Fondation Hans Bockler montre que les personnes qui ne sont pas satisfaites de leur salaire et de leurs conditions de travail, et qui n'ont que peu d'influence sur [celui-ci], sont plus susceptibles d'être vulnérables aux messages de l'extrême droite. En revanche, de meilleures conditions de travail renforcent la confiance dans les processus et les institutions démocratiques. Une autre étude (The political costs of austerity, 2022) montre que l'extrême droite a été le principal bénéficiaire des politiques d'austérité qui ont détruit les salaires et les conditions de travail négociés collectivement.

 La montée de l'extrême droite est un contrecoup des politiques néolibérales qui ont affaibli notre modèle social La responsabilité n'incombe donc pas uniquement à la gauche. Toutes les forces démocratiques ont la responsabilité de reconstruire la sécurité et l'espoir en offrant des emplois de qualité et un niveau de vie plus élevé, des services publics améliorés et une transition juste dans laquelle les travailleurs ont réellement leur mot à dire, de sorte qu'aucun d’entre eux ni aucune communauté ne soit laissé pour compte.

Ces deux ou trois dernières années, nous avons assisté à un regain d'intérêt pour les syndicats en Europe. Partout, les travailleurs sont descendus dans la rue. Qu'il s'agisse d'agriculteurs, d'ouvriers d'usine, de travailleurs du secteur de la santé.... Que peut-on dire des conditions de travail en Europe aujourd'hui ?

L'injustice flagrante est à l'origine de l'agitation sociale croissante dans tous les secteurs de l'économie. L'une des principales revendications des manifestations d'agriculteurs a été de réduire le pouvoir des multinationales dans leur secteur, car ces entreprises font baisser les prix agricoles au détriment des salaires et des conditions de travail. Cette expérience est très familière aux personnes qui travaillent dans les usines d'Amazon.

Nous devons relever les normes dans tous les secteurs de l'économie. Pour ce faire, nous devrions assortir les financements publics de conditions sociales, comme l'a fait l'administration Biden aux Etats-Unis avec l'Inflation Reduction Act (loi de réduction de l'inflation prévoyant un ensemble de mesures écologiques et sociales).

À l'heure actuelle, on demande aux exploitations familiales d'en faire plus pour recevoir de l'argent public que les multinationales comme Amazon, qui continuent de se voir attribuer des contrats sans concurrence ou sur la seule base du fait qu'elles offrent le prix le plus bas.

Les entreprises ne devraient pas recevoir d'argent public si elles n'agissent pas dans l'intérêt général. Elles devraient négocier des salaires et des conditions de travail décents avec les syndicats et réinvestir leurs bénéfices pour créer de nouveaux emplois et accroître la productivité.

Quel est l'avenir de l'Europe sociale ?

Au cours de la campagne électorale, on m'a demandé à plusieurs reprises si une issue comme celle-ci signifierait qu'il serait plus difficile de réaliser des progrès sociaux au cours de la prochaine législature. Ces résultats rendent le progrès social plus urgent que jamais – et il y a toujours une majorité démocratique en place pour le réaliser.

Les personnes au pouvoir ne doivent toutefois pas tenir pour acquis que le soutien des travailleurs à l'Europe se maintiendra s'ils ne saisissent pas cette occasion de la changer, en répondant aux véritables priorités des travailleurs. Pour paraphraser l'ancien président de la Commission Jacques Delors, notre objectif doit être de faire en sorte qu'avant les prochaines élections européennes, le citoyen puisse faire l'expérience quotidienne d'une Europe sociale tangible.

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