Idées Guerre en Ukraine

Face à la guerre en Ukraine, une Europe entre chiens et loups

Dix mois après le début de l’invasion totale de l’Ukraine par la Russie, l’Europe peine encore à décider du degré de son implication dans le conflit. En particulier, l’axe franco-allemande peine à prendre le leadership que l’on attenderait de lui, note l’ancien député européen radical Olivier Dupuis.

Publié le 28 décembre 2022 à 11:50

Neuf mois après le début de la nouvelle offensive russe en Ukraine, un grand nombre de citoyens de la vieille Europe éprouvent toujours de grandes difficultés à appréhender la mesure et la nature de l’implication des Etats occidentaux dans cette guerre non déclarée (1) de la Russie à l’Ukraine. 

Cette difficulté d’appréhension doit beaucoup au discours ambigu, flou voire contradictoire des autorités de certains pays de la vieille Europe dont, en particulier, celles des deux poids "lourds" de l’Union européenne, l’Allemagne et la France. Cette approche est politiquement dommageable en ce qu’elle s’accompagne de réponses tardives, inadéquates et insuffisantes en termes de soutien politique et militaire à l’Ukraine, en ce qu’elle affaiblit la cohésion occidentale et nourrit par la même occasion l’idée à Moscou que celle-ci pourra être tôt ou tard brisée. Elle est dommageable pour les citoyens européens en ce qu’elle leur laisse croire que cette guerre ne les concerne pas directement et donc pas vraiment.

Afin de mieux comprendre l’implication occidentale dans cette guerre, la distinction faite par Michel Goya des “trois niveaux d’affrontement” nous semble particulièrement pertinente. Ainsi dans la “recherche d’imposer sa volonté par la force, dans les relations internationales modernes”, l’historien militaire distingue ”la confrontation, où on exerce une pression sur l’autre de toutes les manières imaginables mais sans se battre ; la guerre conventionnelle, qui est la même chose que la confrontation plus des combats ; et la guerre nucléaire, qui est la même chose que la guerre conventionnelle mais avec l’emploi effectif d’armes atomiques.(2)

Les pays membres de l’OTAN ainsi que les pays membres de l’Union européenne qui ne sont pas membres de l’OTAN se situent tous, à l’exception de la Turquie, au premier niveau, celui de la confrontation. Même si, indiscutablement, tous les moyens imaginables ne sont pas encore utilisés ou mobilisés comme ils devraient l’être. Ainsi, par exemple, des oligarques russes comme Vladimir Lisin ne figurent toujours pas sur les listes noires de l’UE et certains secteurs économiques sont toujours exclus des sanctions. De même, de nombreux type d’armements dont la livraison bénéficie du feu vert de l’OTAN restent dans les arsenaux des pays membres (3). Sans parler des armements déjà déclassés qui moisissent dans les entrepôts de certaines armées nationales (4).

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Cette décision des pays occidentaux en faveur de l’option de la confrontation est le fruit d’une décision politique et militaire opérée par le seul acteur en mesure de prévenir une décision de la Russie de passer au niveau 3 de l’affrontement, celui de la guerre nucléaire. Seuls en effet les Etats-Unis sont en mesure de dissuader la Russie de procéder à une escalade nucléaire, chimique ou bactériologique grâce à leurs capacités de réponse "horizontale”, autrement dit de riposte de type conventionnel mais dévastatrice pour Moscou.

Elle détruirait très probablement l’essentiel de ce qui reste de la force d’intervention conventionnelle de l’armée russe après 9 mois de guerre en Ukraine, estimée par les services de renseignement britanniques à 50 % de la force initiale.

Mesures de rétorsion

Comme l’ont indiqué certaines personnalités américaines dont le général Ben Hodge, cette riposte conventionnelle américaine à un éventuel recours par la Russie d’armes nucléaires, chimiques ou bactériologiques pourrait entraîner la destruction de la plupart des bases, des postes de commandement et des armements russes se trouvant sur le territoire ukrainien occupé, Crimée comprise donc, ainsi que la destruction de la flotte russe de la Mer Noire.

Sans faire preuve d’imagination excessive, on ne peut exclure qu’elle puisse viser également le Groupe opérationnel des Forces russes en Transnistrie (5), soit l’ancienne 14ième armée russe stationnée en Moldavie ; les bases russes à Goudaouta et Otchamtchira en Abkhazie (6) ; les bases russes en Ossétie du Sud ; le Tunnel de Roki reliant l’Ossétie du Nord, en Russie donc, à l’Ossétie du Sud en Géorgie ; les bases russes en Arménie dont celle de Guymri ; la base aérienne russe de Hmeimim (Lattaquié) et les installations navales russes à Tartous en Syrie ainsi que les diverses bases de la Société SMP Wagner en Afrique (7).

Même si confronté à d’importants revers militaires en Ukraine, Vladimir Poutine continue à brandir la menace nucléaire dans ses tentatives désespérées de briser l’unité des Occidentaux et de complaire à l’opinion publique russe, il ne fait guère de doute que la possibilité d’une riposte américaine conventionnelle dévastatrice en cas de recours à une arme de destruction massive soit dûment prise en compte à Moscou. 

Une première conclusion devrait s’imposer aux gouvernements de la vieille Europe et être communiquée sans ambiguïté à leurs opinions publiques respectives. Au regard de l’ampleur des violations des principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies, du droit de la guerre et du droit humanitaire par la Russie, en l’absence de la possession par celle-ci de l’arme nucléaire, toutes les conditions auraient été réunies aux yeux d’un certain nombre de pays occidentaux pour qu’ils lui déclarent la guerre et que leurs armées soient engagées en Ukraine aux côtés de l’armée de Kiev. 

Donc, déclarer que les pays occidentaux ne sont pas “parties prenantes au conflit” (8) entre la Russie et l’Ukraine ou qu’ils “ne sont pas entrés dans un état de cobelligérance” (9) brouille la perception par l’opinion publique occidentale de ce qui se “joue” aujourd’hui en Ukraine. Les pays occidentaux sont bel et bien au cœur du conflit selon des modalités nouvelles imposées par la détention par l’agresseur d’armes de destruction massive. 

C’est la double capacité – nucléaire et conventionnelle – des Etats-Unis et la maîtrise d’œuvre de la stratégie politique et militaire qui font de Washington le chef d’orchestre des alliés de l’Ukraine. Bien évidemment chacun des membres de l’orchestre peut jouer sa partition avec plus ou moins de force, avec plus ou moins de conviction, voire y exercer un pouvoir de nuisance sonore ou de nuisance tout court. Mais la détention par l’un ou l’autre membre de l’orchestre de l’arme nucléaire – en l’occurrence le Royaume-Uni et la France – n’a pas d’implication sur la capacité d’influer sur l’issue du conflit.

Soutien politique et militaire

La capacité de chacun des Etats occidentaux d’influer sur l’issue de la guerre réside toute entière dans la qualité, la quantité et la célérité du soutien politique et militaire apporté par chacun d’entre eux. De ce point de vue, les mois passés ont démontré qu’il n’y avait pas de corrélation entre la dimension du pays et l’importance du soutien apporté. Le soutien politique des deux plus grands pays de l’Union européenne – l’Allemagne et la France – ont été parmi les plus lents et les plus erratiques tandis que leur soutien militaire était et reste modeste eu égard à leur poids démographique et économique (10).

Tout continue à réunir l’Allemagne et la France, des multiples coups de téléphone du Chancelier Olaf Scholz et du Président Emmanuel Macron (11) à Vladimir Poutine, aux déclarations ambivalentes de l’un et de l’autre. Une commune absence de force, de vision et d’élan qui s’inscrit dans la continuité des deux décennies du condominium de connivence germano-français sur l’Union européenne (Merkel/Sarkozy-Hollande-Macron I).

Si, même sous des modalités contraintes en raison de la donne nucléaire, nous sommes en guerre, nous devons aider les Ukrainiens à gagner cette guerre et la gagner avec eux. Et, à cette fin, mobiliser tous les moyens nécessaires. En l’espèce, en fournissant en qualité et en quantité tout ce dont Kiev a besoin pour protéger les populations civiles ukrainiennes et pour vaincre l’armée russe le plus vite possible. Cela passe par la fourniture d’armements tels que des chasseurs F-16, des systèmes anti-missiles Patriot, des systèmes de missiles tactiques à longue portée (ATACMS), des chars Abrams et Leopard, des Himars en mesure de tirer des roquettes à longue portée.


Nous sommes en guerre, nous devons aider les Ukrainiens à gagner cette guerre et la gagner avec eux

Les objectifs de guerre doivent être clarifiés. En plus de la libération de l’ensemble de l’Ukraine (Crimée comprise) et, par la même occasion, la neutralisation de toute perspective d’un retour à un statut de réelle puissance pour la Russie avec ce que cela impliquerait aussi en termes de capacité de chantage alimentaire (12), l’Occident doit se préparer à une coexistence de plus ou moins longue durée avec un régime russe qui risque de survivre à sa défaite en Ukraine, en anticipant la création d’un nouveau rideau de fer entre l’Europe et la Russie, imperméable à tout transfert de technologie militaire et duale en direction de Moscou et à toute dépendance en matière énergétique (13)

Mais, comme l’a démontré son incapacité à faire respecter l’embargo sur les exportations d’armements vers la Russie que l’Union européenne avait adopté suite à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, la Commission européenne est aujourd’hui trop faible face aux Etats-membres et, en particulier, face à la France et l’Allemagne (14), pour imposer le respect de telles décisions. Dans l’attente d’une réforme qui rende la Commission européenne plus forte, seul un organisme de l’OTAN, sur le modèle du COCOM de la guerre froide, pourrait être en mesure de faire respecter ces embargos sur les exportations d’armements et de technologies duales vers la Russie et … la Chine. 

Quant aux garanties de sécurité pour la Russie qui semblent bien plus au cœur des préoccupations du Président Macron (15) que de celles de Vladimir Poutine, elles devraient aussi pour être réelles protéger la Russie et surtout les Russes contre toute nouvelle initiative tragique telle que celle lancée par le Kremlin le 24 février dernier. L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN doit être appréhendée également de ce point de vue. Dans la même optique, des programmes de déploiements de forces d’interposition de l’OSCE en Transnistrie, en Ossétie du Sud, en Abkhazie et au Haut-Karabakh devraient être d’ores et déjà préparés.

Dans cet “entre chiens et loups”, la guerre russo-ukrainienne accélère l’émergence de réalités nouvelles. La prise de conscience par les pays d’Europe orientale et du Nord de leur poids dans l’Union européenne, la mise à nu de la mystification des initiatives du Président Macron en faveur d’une défense européenne, la réaffirmation de la centralité du lien transatlantique et de l’OTAN, la mort des illusions quant à la réalité des régimes russe et chinois, la fin de la assujettissement des “petits” Etats-membres de l’UE par les “grands” et de la mainmise du condominium germano-français sur l’Union européenne.

Les deux pays européens où ces réalités nouvelles s’imposent le plus difficilement sont, ce n’est guère étonnant, l’Allemagne et la France : les deux pays qui, en empêchant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN notamment, portent des responsabilités particulièrement lourdes dans le déclenchement de cette guerre. Deux pays aussi où la force des lobbies pro-Poutine reste considérable. Deux pays otages de l’illusion de puissance, mercantiliste pour l’un, gaullienne pour l’autre, alors qu’ils n’ont plus ni l’un ni l’autre le poids spécifique qui leur permettrait d’en avoir l’ambition. 

Ces continuelles tergiversations, cette retenue dans leur soutien à Kyiv à l’aune d’illusions par ailleurs en contradiction radicale avec l’esprit du projet européen sont graves. En premier lieu pour les Ukrainiens, soldats et civils, qui en paient le prix fort tous les jours. Mais aussi pour l’avenir d’une Union qui devrait au contraire être appelée, avec les Ukrainiens, à se réinventer.


NOTES

1) Ce modus operandi n’est pas nouveau à Moscou. Déjà en 1939, l’armée russe avait, sur ordre de Staline, envahi la Finlande sans lui avoir déclaré la guerre.

2) "Extension du problème de la lutte", Michel Goya, La voie de l’Epée, 11 octobre 2022.

3) Ainsi, par exemple, Jens Stoltenberg, le Secrétaire Général de l’OTAN, a indiqué clairement au gouvernement allemand que rien ne s’opposait à l’envoi du système anti-missile Patriot à l’Ukraine. “[…] Germany should solve this issue on its own and does not need consultations with NATO member countries.” et les Etats-Unis ont déclaré qu’ils soutenaient la livraison par l’Allemagne de Chars Léopard 2 à l’Ukraine.

4) Les Etats-Unis ont récemment déclassé des centaines d’obusiers M198 remplacés par des M777 tandis que la France a déclassé 250 AMX-30 AuF1, remplacés notamment par des Caesars.

5) 1.500 soldats environ.

6) 1.700 soldats environ.

7) Une base du groupe Wagner en Centrafrique située à Bonssagoa a été bombardée le 28 novembre 2022 par un avion non identifié.

8) Emmanuel Macron, interview, TF1, 3 décembre 2022.

9) Guerre en Ukraine : les Occidentaux sont-ils devenus cobelligérants ? Débat Bruno Tertrais et Jean-Pierre Maulny, La Croix, 30 août 2022.

10) Des pays plus petits comme la Belgique en particulier ont été et restent très timides et parcimonieux.

11) Laure Mandeville, ""Emmanuel Macron se vantant d’avoir eu 100 coups de fil avec Poutine" Live Figaro, 5 décembre 2022.

12) Les exportations de céréales cumulées de l’Ukraine et de la Russie représentent près de 30% du total.

13) Des importations de gaz et de pétrole russe resteraient possibles à la condition de ne pas engendrer de dépendance.

14) Plus de 80% des exportations ont été le fait de la France et de l’Allemagne.

15) Emmanuel Macron: “This means that one of the essential points we must address – as President Putin has always said – is the fear that NATO comes right up to its doors, and the deployment of weapons that could threaten Russia”, Reuters, 4 décembre 2022.


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