Zones de plantations expérimentales d’espèces indigènes à Pedrógão Grande, entourées de plantations d’eucalyptus. Les buissons vert-gris sont des eucalyptus repoussant plus vite que les autres arbres. Les déraciner reste le seul moyen de les empêcher de dominer les espèces indigènes. | Photo : © Davide Mancini

La culture de l’eucalyptus, malédiction inflammable pour les forêts du Portugal

Le Portugal est le troisième producteur européen de pâte à papier, une industrie qui dépend principalement des forêts d’eucalyptus. En 2017, suite à un incendie ayant dévasté la municipalité de Pedrógão Grande, la responsabilité de cette industrie dans le déclenchement des catastrophes climatiques a suscité de nombreux débats.

Publié le 29 novembre 2023
Zones de plantations expérimentales d’espèces indigènes à Pedrógão Grande, entourées de plantations d’eucalyptus. Les buissons vert-gris sont des eucalyptus repoussant plus vite que les autres arbres. Les déraciner reste le seul moyen de les empêcher de dominer les espèces indigènes. | Photo : © Davide Mancini

Les collines situées entre les villes portugaises de Pedrógão Grande et Castanheira de Pera semblent plus verdoyantes que jamais. La flore y est resplendissante, et les eucalyptus globulus (communément appelés gommiers bleus) recouvrent la majeure partie du paysage montagneux. On aurait du mal à croire qu’en 2017, ce sont plus de 50 000 hectares de forêt quoi sont partis en fumée ici.

La canopée atteint déjà 10 à 15 mètres de hauteur, mais il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas une forêt d’origine, mais une plantation. Et si les arbres ne peuvent pas encore être abattus pour l’industrie papetière, les activités humaines y sont tout de même bien présentes.

“À ce jour, nous n’abattons que le bois de pin qui sert à l’export. Ce genre de bois est notamment utilisé pour la production de palettes, de mobiliers, de biomasses et de combustibles comme les granulés de bois. Il faudra attendre encore au moins trois ans avant de pouvoir couper les eucalyptus”, explique Sandra Carvalho, femme d’affaires propriétaire de l’une des principales scieries de la région. Les incendies de 2017 ont complètement détruit sa scierie familiale.

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Scierie appartenant à Sandra Carvalho. Au premier plan des troncs de pin, au second des troncs d’eucalyptus. | Photo : © Davide Mancini

Aujourd’hui, six ans après cette catastrophe, Sandra vérifie chaque plantation d’eucalyptus pour s’assurer de l’avancée du débroussaillement des sous-bois, où se trouve une végétation dense produite par cet arbre originaire d’Australie, devenu la principale espèce d’arbre présente au Portugal. Les eucalyptus recouvrent 845 000 hectares de la péninsule ibérique, représentant ainsi 26 % des forêts. Il s’agit plutôt de plantations destinées à alimenter l’industrie du papier et de la cellulose, l’eucalyptus étant cultivé exclusivement pour sa pâte à papier, utilisée dans la production de différents produits papetiers.

Toutefois, cette variété d’arbres est particulièrement inflammable et continue à susciter de nombreux débats parmi les experts, certains s’inquiétant de la dangerosité que représente la culture de l’eucalyptus.

Monoculture de l’eucalyptus et industrie papetière

L’entreprise de Carvalho propose ses services d’élagage des forêts par l’intermédiaire de l’association Biond, qui collabore avec les principaux acteurs de l’industrie de pâte à papier présents au Portugal. Cette association, financée par le plan de relance pour l'Europe et Next Generation EU., a notamment pour objectif de préserver cette zone de 1 400 hectares jusqu’en 2025. “Aujourd’hui, environ 250 hectares de plantations d’eucalyptus ont été élagués. Nous débroussaillons la végétation du sous-bois, très dense et hautement inflammable qui rend l’accès à la forêt difficile en cas d’incendie”, précise Carvalho.


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Cet entretien préventif est souvent négligé dans la gestion des forêts européennes, notamment dans les zones rurales où le phénomène de dépopulation s’intensifie. Or, cela permet d’éviter l’accumulation de broussailles susceptibles d’alimenter les feux forestiers. 

Dans le cas de l'incendie de Pedrogrão Grande en 2017, les enquêtes ont établi que l'étincelle initiale avait été causée par la maintenance négligente de la compagnie électrique EDP, son installation ayant été identifiée comme cause initiale. D'autre part, l'ampleur de l'incendie de forêt et la tragédie qui en a résulté sont le résultat de différents facteurs. Pour beaucoup, certains ont eu plus d'influence que d'autres pour générer un méga-incendie : la monoculture de l’eucalyptus en constante expansion, le manque d’élagage et par conséquent l’accumulation de broussailles dans le sous-bois et les fortes chaleurs entraînant une grande sécheresse durant les mois d’été. Un dangereux mélange qui a entraîné 66 morts et des centaines de blessés.

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Mémorial érigé à la mémoire des victimes de l’incendie du 17 juin 2017. | Photo : © Davide Mancini

La pâte à papier s’est taillée une place d’importance dans l’industrie portugaise. Depuis des dizaines d’années, des entreprises locales et internationales – comme The Navigator Compant, Grupo Altri, Renova, DS Smith – se sont installées sur le marché. Leurs produits partent dans toute l’Europe sous forme de cartons d’emballage, de feuilles de papier, de papiers toilette ou encore d’essuie-tout. Le Portugal est le troisième producteur européen de pâte à papier, juste après la Suède et la Finlande. 

Le chiffre d’affaires de ces entreprises – dans un secteur qui génère plus de 2 milliards d’euros par an – occupe une place prépondérante dans l’économie des zones rurales portugaises en pleine dépopulation. C’est notamment le cas de Castanheira de Pera, une municipalité de 3 700 habitants, où le paysage a changé parallèlement à l’implantation progressive de l’industrie de la pâte à papier.

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Jorge compte parmi les rares bergers encore présents à Castanheira de Pera, où le pastoralisme est délaissé depuis des dizaines d’années. | Photo : © Davide Mancini

“Les paysages de ces régions ont changé suite aux interventions de l’Etat et du secteur privé. Avant et pendant la dictature du régime Estado Novo (“Etat nouveau”), la plantation de pins sur les versants des montagnes et sur les terres non cultivées était encouragée. L’exploitation forestière et la transformation du bois ont permis aux scieries et aux petites industries de se développer”, raconte Manuel Antonio Cepas Rebelo, conseiller municipal de Castanheira de Pera et auteur d’un livre retraçant l’histoire de son village jusqu’à l’incendie de 2017.

“C’est entre les années 1970 et 1980 que la plantation d’eucalyptus a commencé ; ces arbres nécessitent moins d’entretien et poussent plus vite. Mais à la suite d’un exode rural important, les petites parcelles d’eucalyptus ont été négligées, les propriétaires ne revenant que pour couper du bois destiné à l’industrie papetière” explique Cepas Rebelo. Ainsi, la gestion de nombreuses parcelles privées a été transmise à de grandes entreprises productrices de pâte à papier, qui ont proposé de s’occuper des plantations en échange d’un revenu annuel pour les propriétaires.

L’ONG environnementale Quercus dénonce l’attitude des entreprises locales de pâte à papier. Selon elle, l’association Biond est uniquement tournée vers le profit. Quercus critique également l’expansion de l’eucalyptus en général. “Dans cette région, l’industrie papetière ne dépend que des plantations d’eucalyptus. Ajoutez à cela la pression exercée sur le gouvernement pour étendre davantage la culture de l’eucalyptus au Portugal, et rien ne promeut la diversification du paysage pour le rendre plus résistant aux feux de forêt”, regrette Domingos Patacho, directeur de Quercus. “Et lorsque d’autres arbres sont enfin plantés, pour expérimenter cette diversification, c’est dans de petites zones près des cours d’eau. Rien n’est fait à grande échelle pour réduire le risque d’incendie.”

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Pour prévenir les incendies de forêt, des eucalyptus sont abattus entre Pedrógão Grande et Castanheira de Pera. | Photo : © Davide Mancini

Les alternatives à l’eucalyptus

Sofia Leal travaille en tant qu’ingénieure forestière pour la ville de Pedrógão Grande. Elle présente quelques projets de reboisement privilégiant des plantes indigènes de la région. Vus d’en haut, les bosquets sont autant d’îlots de végétation authentique parmi les grands eucalyptus, qui ont déjà repoussé après l’incendie et surplombent aujourd’hui les autres arbres. Car l’espèce australienne grandit bien plus vite ; laissée hors de contrôle, elle dominera bientôt le nouveau paysage. “Nous ne pouvons pas totalement bannir l’eucalyptus, il reste tout de même un élément important de notre économie. Ce que nous pouvons faire, c’est prouver qu’il est possible de tirer profit d’un autre type de forêt”, explique Sofia.

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Deux échantillons de sol : à gauche, de la terre issue d’une plantation d’eucalyptus. À droite, de la terre d’une forêt mixte.| Photo : © Davide Mancini

À Castanheira de Pera, tout comme à Pedrógão Grande, on trouve encore de belles étendues de forêts indigènes qui ont survécu au grand incendie de 2017. Elles sont riches en biodiversité et soutiennent des activités rurales telles que le pastoralisme (élevage pratiqué sur des pâtures, ndlr.) et la production de miel.

Antonio Manuel estime que miser sur le tourisme et l’hôtellerie permettrait de réduire la dépendance économique de la région à l’égard de l’industrie papetière : “Ces dernières années, l’arrivée de nombreux étrangers a compensé le phénomène de dépopulation provoqué par l’incendie, au cours duquel de nombreuses résidences secondaires ont été détruites. Aujourd’hui, les habitants se soucient davantage de l’entretien des zones situées entre la forêt et les habitations [ce que l’on appelle la wildland-urban interface (WUI), la zone de contact entre la nature sauvage et les lieux d’activité humaine]. Cela se traduit par des habitants plus en sécurité. Notre municipalité est maintenant l’une des plus prisées du pays en matière de marché de l’immobilier rural”.

La vallée de la Ribeira de Pera – le cours d’eau montagneux qui traverse Castanheira de Pera et Pedrógão Grande – a été épargnée par les monocultures d’eucalyptus et de pins, et son panorama enchanteur a également échappé à l’incendie. Le conseil municipal a décidé de construire une promenade suspendue, afin de mettre en valeur ce qui reste de la biodiversité d’origine. Un jour, peut-être, pourra-t-on voir le paysage idyllique étendu aux collines environnantes.

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet "FIRE-RES", cofinancé par l'Union européenne. L'UE n'est en aucun cas responsable des informations ou des opinions exprimées dans le cadre du projet. La responsabilité du contenu incombe uniquement à Voxeurop. Lis d'autres articles du projet FIRE-RES sur le site du European Data Journalism Network.

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