Candela in September 2023. The province of Foggia is among the ones with the most wind farms. | Photo: ©Vittoria Torsello Ascoli Satriano-Candela, en Septembre 2023. La province de Foggia figure parmi les régions qui comptent le plus de champs d’éoliennes. | Photo : ©Vittoria Torsello

Dans les Pouilles, transition énergétique rime avec accaparement de terres 

Alors que la transition énergétique bat son plein, de plus en plus d’acteurs extérieurs font l’acquisition de terrains dans la région méditerranéenne. Il s’agit le plus souvent d’entreprises qui y installent panneaux solaires et éoliennes, désireuses d’améliorer leurs performances en matière d’écologie. Quitte à empiéter sur les terres agricoles et à renforcer les inégalités régionales.

Publié le 24 avril 2024
Candela in September 2023. The province of Foggia is among the ones with the most wind farms. | Photo: ©Vittoria Torsello Ascoli Satriano-Candela, en Septembre 2023. La province de Foggia figure parmi les régions qui comptent le plus de champs d’éoliennes. | Photo : ©Vittoria Torsello
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Ensoleillée en été, venteuse au printemps et en automne, la région des Pouillesest une “véritable merveille”. En tout cas, si l’on en croit la description qu’en fait la publicité affichée dans l’aéroport de Bari, laquelle vante notamment son histoire, son patrimoine culturel, et ses superbes paysages, entre autres. Située au sud de l'Italie, en plein cœur de la région méditerranéenne, la région des Pouilles est considérée comme une destination de choix pour les touristes.

Pourtant, elle est confrontée à de nombreux problèmes qui ne passionnent pas les magazines de voyage : dépeuplement, paysages arides, et terres abandonnées, notamment. La rencontre entre la marginalisation et la spéculation engendre de nombreuses répercussions pour les communautés locales. Celles-ci sont exacerbées par l’intérêt que portent les entreprises de combustibles fossiles à ce territoire, qu’elles souhaitent mettre à profit pour améliorer leurs performances environnementales en investissant dans diverses centrales d'énergie renouvelable

Méditerranée et énergies renouvelables

Dans la Méditerranée, la transition vers l’énergie renouvelable a mené à une nouvelle tendance : l’acquisition en masse de terrains. Si cette évolution vers une énergie verte constitue un pas dans la bonne direction, elle s’inscrit également au centre de préoccupations liées à la spéculation et la justice environnementale en zones rurales. Des terres agricoles essentielles à la survie des locaux sont monopolisées par de grandes entreprises qui y installent divers parcs photovoltaïques et champs d’éoliennes. Bien que ces projets contribuent à la lutte contre la crise climatique, “ils tirent également parti du prix réduit des terres ainsi que de la marginalisation des communautés locales” explique Samadhi Lipari, chercheur doctorant à l’Ecole de Géographie de l’université de Leeds, au Royaume-Uni. Le tout entraîne un renforcement des inégalités entre le sud et le nord de l’Europe.

Share of the total population which is either at risk of poverty or severely materially and socially deprived or living in a household with a very low work intensity in 2020. Data provided by The EU Rural Observatory.
Pourcentage total des populations menacées de pauvreté, en situation de privation matérielle et sociale grave, ou faisant partie d’un ménage à très faible niveau d’intensité de travail en 2020. Source : Observatoire rural européen. 

Les régions en question sont le plus souvent marginalisées, et plus susceptibles de souffrir de pauvreté et d’exclusion sociale. “Ces dernières décennies ont été marquées par la dépopulation et le vieillissement, qui viennent s’ajouter à une tendance historique à la disparition des infrastructures et à la désindustrialisation”, ajoute Lipari. Cette situation met en relief l’infranchissable fossé qui persiste encore et toujours entre le nord de l’Europe et la Méditerranée.


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En temps normal, une zone où l’activité économique est moins importante peut sembler idéale pour le développement de l’énergie renouvelable”, indique le sociologue Ivano Scotti. Cependant, la dégradation de la planification écologique, du fait de politiques néolibérales, a engendré un renforcement des inégalités rurales par le biais de pratiques marquées par la marginalisation. “La marginalité socio-écologique est exploitée par les entreprises qui cherchent à profiter de l’énergie verte”, continue Lipari.

Utility-scale solar photovoltaic (PV) and solar thermal facilities by Global Solar Power Tracker.
Centrales solaires photovoltaïques (PV) et centrales solaires thermiques à échelle industrielle. | Source : Global Solar Power Tracker (GWPT)
Utility-scale, on- and offshore wind facilities tracked by Global Wind Power Tracker (GWPT).
Centrales éoliennes à échelle industrielle, le long des côtes et au large de plusieurs pays. | Source : Global Wind Power Tracker (GWPT).

Plans européens de transition énergétique 

En juillet 2021, la Commission européenne a adopté une série de propositions destinées à uniformiser les politiques de l’Union en matière de climat, d’énergie, de transports, et de fiscalité. L’objectif principal de ces textes est de réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici 2030 (en comparaison avec les chiffres de 1990), et de faire de l’Europe le premier continent à atteindre la neutralité carbone dès 2050. Malgré ces transformations, nos modèles de production continuent d’exister dans un système d’accumulation de capital, qui survit en partie grâce aux défauts que présente souvent la planification écologique et foncière au niveau local. 

En Italie, le Plan national de relance et de résilience (PNRR), dont le budget est estimé à un milliard d’euros, cherche à promouvoir l’électrification de l’infrastructure locale. À l’échelle européenne, le plan REPowerEU comprend un investissement de 210 milliards d’euros pour accélérer la transition écologique. Une centaine de projets sont en phase d’approbation dans les Pouilles, région qui présente la plus grande surface d'installations du pays et compte environ 34 % du total des installations italiennes – un chiffre qui augmentera sans doute avec les investissements de REPowerEU et du PNRR. La construction de ces centrales repose, globalement, sur les épaules d’entreprises impliquées dans l’industrie des énergies fossiles. 

Land consumption of the Puglia Region in 2022. Data provided by ISPRA. 
La disposition des terres dans la région des Pouilles en 2022. Source : ISPRA. En gris, les zones protégées et les risques hydrologiques. En jaune, les zones à risques de glissement de terrain. En bleu ciel, les étendues d’eau. En noir, les sols consommés en 2006. En rouge, les sols consommés entre 2006 et 2022. 
Ascoli Satriano-Candela, in September 2023. The province of Foggia is among the ones with the most wind farms. | Photo: ©Vittoria Torsello
Ascoli Satriano-Candela, en Septembre 2023. La province de Foggia figure parmi les régions qui comptent le plus de champs d’éoliennes. | Photo : ©Vittoria Torsello

La transition énergétique n’est cependant pas sans conséquences. “Lorsqu’elle intervient dans des circonstances spécifiques ayant trait aux institutions locales et au tissu productif de la zone en question, elle est susceptible de recréer ou d’exacerber la marginalisation de la région concernée”,révèle Scotti.Les institutions locales ne parviennent parfois pas à gérer les processus d'implantation”, explique-t-il en invoquant les cadres réglementaires trop rigides et le manque de compétences relationnelles des localités.

Qui finance la transition énergétique ?

Dans le contexte de la transition énergétique et celui de la guerre en Ukraine, la nécessité pour l’Europe de se détacher du gaz fourni par la Russie et de privilégier des ressources plus écologiques a provoqué un nouvel essor des investissements dans ce secteur. De nombreuses multinationales et entreprises se sont lancées dans une course contre la montre consistant à acquérir le plus de propriétés possibles, sur terre ou en eaux intérieures, afin d’y construire éoliennes et panneaux photovoltaïques. Cette tendance se manifeste souvent au sein des territoires qui suscitent régulièrement l’intérêt d’acteurs extérieurs. “Les régions moins concernées par d’importants flux économiques peuvent sembler idéales pour le développement de l’énergie renouvelable”, précise Scotti. 

Laterza, province de Taranto, août 2023. Champs d'éoliennes situés près d’habitations. | Photo : ©Vittoria Torsello. 
Laterza, province de Taranto, août 2023. Champs d'éoliennes situés près d’habitations. | Photo : ©Vittoria Torsello. 

Ce mouvement vers l’énergie photovoltaïque a engendré une métamorphose territoriale et économique, notamment dans la région des Pouilles qui, traditionnellement, était portée sur l’agriculture et le tourisme. La présence accrue de multinationales telles que Shell, Eni, et Amazon a contribué à créer un rapport de force très inégalitaire dans les communautés où elles choisissent de s’établir. Ce déséquilibre s’étend également aux entreprises étrangères, en particulier celles du nord de l’Italie et l’Europe, alors que de plus en plus de projets en attente d’approbation sont répertoriés par les procédures d’évaluation d’impact sur l’environnement.

Cette tendance a été exacerbée par le décret législatif 387/2003 du gouvernement Berlusconi. Celui-ci stipule que “la construction de centrales à énergies renouvelables [...] est reconnue d’utilité publique et ne peut être reportée.” Grâce à ce texte, les terres sélectionnées pour la construction de centrales d’énergie renouvelable ont pu être expropriées en vertu de la loi, favorisant ainsi les investissements privés. En parallèle, les communautés locales se retrouvent dépourvues de leur autorité en matière de planification foncière, en raison des limites du pouvoir de négociation dont disposent les petits propriétaires. 

Francesco Gentile, dont la ferme située à Acquaviva delle Fonti est vouée à accueillir des infrastructures photovoltaïques, déplore l’expropriation de ses terres sans préavis : “Ils auraient pu prendre des prés, ou encore de vieilles carrières abandonnées, il y en a plusieurs.”

Le manque de moyens et de compétences en matière de négociation se sont révélés particulièrement utiles pour les multinationales et entreprises alors engagées dans une course d’acquisition de propriétés, sur terre ou en eaux intérieures, afin d’y construire éoliennes et panneaux photovoltaïques. Dans certains cas, l’instrument de la vente d'énergie directe permet la privatisation de la production d’énergie au profit de sociétés basées dans le nord de l’Italie, ce qui renforce davantage la marginalisation des communautés locales. 

Répercussions humaines et territoriales

Si vous proposiez 10 000 euros à l’un d’entre nous pour sa propriété, il considérerait ça comme un miracle”, raconte un agriculteur de Laterza qui souhaite garder l’anonymat. La région des Pouilles, l'une des plus pauvres en Italie, propose peu d’opportunités aux agriculteurs qui souhaitent poursuivre leur activité, devenue quasiment impossible en raison des acquisitions. Dans le contexte de l’inflation, associée à la multiplication des champs d’éoliennes, la valeur des terrains dans cette région est en chute libre. 

J’avais anticipé ce phénomène quand j’ai remarqué que les agriculteurs discutaient plus de l’énergie que de leurs champs”, remarque Flavio Santoro, un défenseur de la nature originaire de Foggia, l’une des provinces les plus marginalisées des Pouilles. 

Flavio Santoro's appeal for the installation of Edison. Candela, Foggia province,  September 2023. | Photo: ©Vittoria Torsello
Une copie du pourvoi de Flavio Santoro contre Edison. Candela, province de Foggia, en septembre 2023. | Photo : ©Vittoria Torsello

Santoro explique que les rafales de vent qui soufflent sur les collines de ses terres attirent l’attention d’entreprises extérieures depuis plusieurs années : “Ils préfèrent construire leurs installations énergétiques sur des terres agricoles, alors qu’ils pourraient le faire dans les milieux urbains : sur les toits des maisons, ou encore dans les bâtiments industriels ou commerciaux, par exemple.” L’urgence de la transition énergétique a entraîné un affaiblissement encore plus prononcé de la législation. De plus, même dans le cas des projets refusés par la commune, le gouvernement de Giorgia Meloni dispose de l’autorité nécessaire pour contourner ces décisions et privilégier une administration centralisée. 

Nous aussi avons besoin d’énergie, pour nous libérer de ces dynamiques spéculatives et protéger nos terres”, soutient Santoro. “Ils exproprient les terres mais ne payent pas la taxe foncière, ce qui signifie que leurs activités sont financées par les contribuables, et qu’elles ne participent en rien au fonctionnement du territoire.” 

Santoro avait même obtenu gain de cause lors d’un procès l’opposant à Edison. Ce fournisseur d’énergie, le plus ancien du pays, prévoyait de construire des éoliennes à seulement 500 mètres de son domicile. “J’ai l’impression d’être Don Quichotte lorsqu’il affronte les moulins à vent”, sourit-il. 

Ascoli Satriano, Foggia province, September 2023. One of the wind farms surrounding Flavio Santoro’s land.  | Photo: ©Vittoria Torsello
Ascoli Satriano, province de Foggia, septembre 2023. L’un des champs d’éoliennes qui côtoie les cultures de Flavio Santoro. | Photo: ©Vittoria Torsello

Solutions abordables et manque de planification

“Je pense que la production, l’utilisation, et la consommation d’énergie devraient se produire au niveau local. Les habitants devraient être les premiers à en profiter”, avance Tonino Soldo, militant de l’association pour la défense de l’environnement Legambiente. Les collectivités territoriales contribuent à financer cette industrie par le biais des taxes dont elles s’acquittent, mais elles demeurent pourtant privées des “bénéfices” engendrés par la production d’énergie renouvelable.

Les communautés qui se forment à travers la consommation des énergies renouvelables ne s’inscrivent pas dans la stratégie globale de transition énergétique, qui a principalement été élaborée du point de vue des entreprises privées. Elles restent donc en marge des aspects du processus qui n’ont pas trait à l’économie ou la législation, lesquels se limitent à leurs villes et campagnes. 

Septembre 2023 : des propriétaires fonciers dans les campagnes dans les campagnes d’Acquaviva delle Fonti, futurs sites de champs d’éoliennes. | Photo: ©Vittoria Torsello
Septembre 2023 : des propriétaires fonciers dans les campagnes dans les campagnes d’Acquaviva delle Fonti, futurs sites de champs d’éoliennes. | Photo: ©Vittoria Torsello

C’est aujourd’hui le cas à Melpignano, où les résidents ont créé une coopérative citoyenne de production d’énergie qui fournit de l’électricité à 29 familles, démontrant ainsi qu’un système qui ne privilégie pas le bénéfice peut fonctionner. Un succès en partie dû à des panneaux solaires installés là où ils sont supposés l’être : sur les toits. Pourtant, en matière d'énergie renouvelable, l’exemple de Melpignano fait encore exception. “C’est une stratégie logique. Pour les grandes multinationales qui financent ces investissements ; les morceler, et donc les rendre plus complexes, n’a que peu d’intérêt”, explique Gianluca Greco, directeur du projet. “Il est beaucoup plus facile de s’emparer d’une grande parcelle de terrain et d’y construire un seul parc photovoltaïque, plutôt que de répartir la production sur plusieurs sites et divers propriétaires. Il va de soi qu’une entreprise va faire de son mieux pour simplifier la gestion de ses activités.”

Si le modèle de Melpignano a fait ses preuves, ce n’est pas le plus répandu : il est toujours plus facile pour les grandes entreprises de s'implanter dans des zones marginalisées que pour ces zones de s'organiser elles-mêmes. “Si nous ne engageons pas dans la voie de l’autoproduction et de l’autoconsommation, nous continuerons de subir le pillage de nos terres”, assure Soldo. 

Cette investigation a été financée par Journalismfund Europe

🤝 Cet article a été produit dans le cadre du projet collaboratif Come Together.

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