Actualité COVID-19 et infox

L’infodémie est aussi virulente que la pandémie

Des accusations de génocide aux prétendus remèdes, la pandémie de coronavirus entraîne une série de théories du complot. Celles-ci sont perpétrées à la fois par des sites "attrape-clic", mais aussi par les régimes autoritaires ou illibéraux qui exploitent la peur à des fins politiques et cherchent à distraire l’opinion publique de leurs réponses défaillantes.

Publié le 1 avril 2020 à 15:30

Les théories du complot et les rumeurs se répandent souvent à la suite d’événements négatifs, surtout si ces événements sont nouveaux et en partie inconnus. C’est exactement ce qui s’est passé dans le cas du coronavirus.
Le problème va bien au-delà des sites de désinformation “attrape-clic” (clickbait). Alors que la police hongroise a réprimé certains sites de désinformation en semant la panique autour du coronavirus, le gouvernement hongrois, en particulier lors de la première phase de l’épidémie, a utilisé les médias à sa botte pour diffuser lui-même des informations sur les sources et l’origine de la crise, dans un remarquable effort de communication.

Corona, le roi de la désinformation

Tandis que les craintes au sujet de l’épidémie de coronavirus COVID-19 se répandent dans le monde entier, les campagnes de désinformation sont de plus en plus efficaces. Outre les sites web "attrape-clic", qui cherchent à tirer profit de la diffusion d’informations fausses et sensationnelles sur le virus, des acteurs géopolitiques intéressés à semer le chaos au sein de l’information sont également entrés en scène. Comme l’a résumé un fonctionnaire de l’OMS, il s’agit d’une "infodémie", au moins aussi dangereuse que le virus lui-même, car la désinformation se répand plus rapidement et plus facilement, provoquant d’énormes dégâts.

La désinformation ne conduit pas seulement à de fausses croyances. Elle peut coûter des vies et entraîner des troubles sociaux. Deux moyens dangereux de diffuser de l’infox sur le virus peuvent être la banalisation/le déni et l’exagération/la panique. En Corée du Sud, par exemple, nous avons vu le premier cas, où une secte de 200 000 membres a nié l’existence du coronavirus et a affirmé que son invention n’était qu’un complot mis en scène par le gouvernement, ce qui a contribué de manière significative à la propagation du virus, entraînant de nombreux décès.
Un exemple réussi de panique a été observé récemment en Ukraine. Une fausse lettre a été envoyée au nom du ministère de la santé, déclarant que le coronavirus était apparu en Ukraine. Le canular a été lu par une grande partie de la population, ce qui a provoqué des protestations et quelques affrontements violents, les manifestants ayant même pris d’assaut un bus arrivant de Chine. On soupçonne fortement que cette désinformation a été favorisée par la Russie.
Il existe des cas encore plus évidents : des sources russes ont diffusé de nombreuses fausses informations et des récits contradictoires sur le coronavirus, niant son existence et prétendant en même temps qu’il s’agit d’une arme biologique crée par l’Occident. Le secrétaire d’Etat adjoint américain pour l’Europe et l’Eurasie Philip Reeker a indiqué la Russie comme l’une des sources d’infox liée au coronavirus.
D’autres régimes autoritaires ont également été très actifs dans la diffusion de ces infox. Le cas le plus frappant est celui de la Chine, où le virus a débuté. Dès le début, certains éléments de désinformation diffusés par la Russie et la Chine ont voulu faire porter la responsabilité du virus aux Etats-Unis, en prétendant qu’ils l’avaient créé comme une arme biologique. Ce récit a même été récemment réfuté par de hauts fonctionnaires chinois, puisque des diplomates chinois ont appelé les Etats-Unis la source du virus, le porte-parole du département de l’information du ministère chinois des affaires étrangères affirmant que "c’est peut-être l’armée américaine qui a amené l’épidémie à Wuhan". Ce mensonge flagrant vise à détourner la responsabilité du Parti communiste chinois – l’acteur politique qui est principalement responsable de la propagation mondiale du virus depuis le tout début.
L’Iran est probablement l’exemple le plus important de la manière dont les réflexes typiques des régimes autoritaires, le déni et le fait de trouver un bouc émissaire à l’Etat, ainsi que faire semblant que la crise elle-même n’existe pas, peuvent conduire à un scénario encore plus meurtrier. Afin d’augmenter la participation électorale pour légitimer le régime, la propagande gouvernementale a pratiquement nié l’existence du virus, prétendant qu’il s’agit seulement de la dramatisation des nouvelles américaines sur le virus, afin de dissuader les électeur de se rendre aux urnes. Conformément à cette théorie du complot, le gouvernement a augmenté la pression sur les citoyens et les médias. Le résultat est connu : environ 14 000 cas officiels de coronavirus et près de 800 décès – et les chiffres réels sont probablement plusieurs fois plus élevés.

La Hongrie : un paysage d’infox hybride

En Hongrie, on a pu observer deux types de désinformation. À la marge, on trouve des sites d’infox “attrape-clic” qui existent dans toutes les sociétés démocratiques, abusant de la liberté d’expression et remettant en cause les récits couramment admis. Mais ceux-ci sont également impliqués : les médias directement gérés par le gouvernement et les médias pro-gouvernementaux forment un chœur avec les déclarations officielles du gouvernement. Ce groupe présente des similitudes avec la désinformation parrainée par l’Etat dans les régimes autoritaires dont il a été question plus haut.

Infox sur les sites "attrape-clic”

Les principaux coupables de la désinformation sur le coronavirus au début étaient les portails en ligne qui cherchaient à profiter financièrement de la situation. Leur principale source de revenus est la publicité. On peut souvent voir les publicités des grandes multinationales sur ces sites, par exemple via Google Ads.
Nous avons sélectionné 12 pages Facebook de désinformation influentes en Hongrie, avec plus d’un million de followers au total, et avons surveillé leur contenu et la diffusion des messages à l’aide du logiciel d’écoute sociale de SentiOne (1).

Infographie basée sur les données de Political Capital, par Attila Bátorfy / ATLO Team.
Les contenus partagés par les 12 sites ont suscité une attention considérable. Les 200 messages ont déclenché plus de 21 000 interactions, 3 700 commentaires et 22 000 actions (au 27 février). Le nombre élevé de partages est particulièrement inquiétant, car il a probablement permis à ces récits d’atteindre un nombre encore plus important d’utilisateurs de réseaux sociaux. Sur la base du nombre de followers de ces pages et des données d’interaction, nous avons des raisons de croire que les infox que nous avons découvertes ont pu atteindre des centaines de milliers d’utilisateurs parlant le hongrois.

Et quels étaient ces récits ?

Nous avons trouvé quatre grandes catégories d’infox diffusées au sujet de l’épidémie de Covid-19.
Le premier groupe est constitué de "théories du génocide" suggérant que quelqu’un répand délibérément le virus pour atteindre un certain objectif. Le récit le plus typique de ce groupe affirme que "l’élite mondiale" – y compris, entre autres, Bill Gates – cherche à décimer la population de la Terre. La "théorie de Bill Gates" a même été évoquée par le portail pro-gouvernemental Demokrata, mais elle était généralement plus populaire sur les sites marginaux “attrape-clic". Cette théorie se rattache à une narration de type populiste.
Le deuxième groupe comprend les "théories des armes biologiques", que nous avons également mentionnées plus haut. Les théories typiques de ce groupe prétendent qu’une arme biologique est utilisée contre la Chine lors d’une "troisième guerre mondiale". Un récit spécifique prétend, par exemple, que les Etats-Unis sont à l’origine de l’épidémie pour "mettre l’économie chinoise à genoux". Cette théorie s’inscrit parfaitement dans le récit géopolitique bien connu souvent diffusé par la Russie et la Chine qui suggère que les Etats-Unis agissent de manière hostile contre tous leurs rivaux supposés, même si cela implique de violer les conventions internationales.
Dans le même temps, des théories du complot suggèrant que le virus a été propagé par la Chine et a été créé comme arme biologique un laboratoire militaire à Wuhan ont également beaucoup circulé. La caractéristique commune est l’affirmation que le coronavirus ne s’est pas produit naturellement, mais serait le résultat d’un plan spécifique visant à anéantir un groupe de personnes.
Le troisième groupe d’infox est celui des récits apocalyptiques de la "fin du monde". Ce sont des articles qui cherchent à faire sensation avec des affirmations qui peuvent semer la panique. On a parlé d’une guerre civile à Wuhan, en supposant que des centaines de personnes infectées "assiégeaient" les postes de contrôle menant hors de la région, et même que près de 5 millions de personnes avaient quitté Wuhan, de sorte que le virus s’est déjà répandu dans le monde entier.
Ce genre de désinformation a déjà évoqué des cas de coronavirus et des décès en Hongrie alors qu’il n’y avait aucun cas officiellement recensé.
Le dernier et plus petit groupe est constitué d’articles sur les "remèdes". Ces articles d’infox fantaisistes affirment qu’un antidote au virus a été trouvé, que la médecine traditionnelle chinoise "bloque" le virus, qu’il est possible de guérir avec de la vitamine C, etc.
La plupart de ces récits de désinformation ont également été reconnus par les autorités hongroises, qui ont lancé une enquête sur les éditeurs de plus d’une douzaine de portails diffusant de fausses informations sur le coronavirus. Ces portails ont été fermés et leurs éditeurs sont poursuivis en justice par les autorités. La police a également arrêté un vlogger, qui a diffusé l’infox selon laquelle Budapest serait placée sous confinement total.
La vigilance des autorités à l’égard de ces sites est encourageante, et certaines mesures restrictives à l’encontre de ces sites semblent également justifiées, car la panique dans de telles circonstances peut coûter des vies. De nombreux portails de désinformation diffusent des fausses nouvelles inquiétantes sur le coronavirus, qui touchent des centaines de milliers de personnes. Les articles manipulateurs sur le COVID-19 ne font qu’augmenter le trafic vers ces sites, contribuant à la diffusion d’un nombre encore plus important d’infox sur les soins de santé et des "remèdes" inefficaces. Ces sites diffusent également des informations erronées sur les "médecines douces" censées guérissent toute sorte de maladie, de l’hypertension au cancer ; ils peuvent promouvoir les anti-vaccin et faire du tort bien au-delà de la désinformation.
Dans le même temps, malheureusement, certaines hautes autorités hongroises ne luttent pas contre la désinformation, mais contribuent à sa production et à sa diffusion. Comme dans le cas de l’Iran, l’objectif principal est de trouver des boucs émissaires et de masquer le manque de préparation des autorités.

Désinformation parrainée par l’Etat

La Hongrie n’est pas le seul pays à avoir rencontré le coronavirus sans aucune préparation, même parmi les pays développés. Le 28 février, alors qu’aucun cas n’avait encore été confirmé en Hongrie, le Premier ministre Viktor Orbán a affirmé avec assurance que le véritable problème et le défi pour la Hongrie était non pas le coronavirus mais l’immigration illégale. Le dénigrement de l’importance du virus a ensuite fait place à la propagande qui relie le sujet favori du gouvernement hongrois – l’immigration illégale – au virus.
Le récit sur le lien entre le coronavirus et l’immigration illégale a d’abord été promu par le conseiller en chef pour la sécurité intérieure auprès du Premier ministre, György Bakondi. Début mars, il a déclaré qu’il existe "un lien certain entre le coronavirus et l’immigration illégale". Il a ajouté que la plupart des migrants clandestins viennent d’Afghanistan, du Pakistan ou d’Iran, et que la plupart d’entre eux sont donc originaires d’un des principaux centres de l’épidémie ou sont passés par là. Par conséquent tous les migrants de la frontière sud ont été rejetés depuis les tristement célèbres "zones de transit". Ce fut le premier signe important que l’administration centrale elle-même a commencé à exploiter l’épidémie pour son propre profit politique.
Plus tard, Orbán est également tombé amoureux de ce complot, en le promouvant au niveau national et international. En accord avec ces arguments, les fonctionnaires hongrois se sont affairés à pointer du doigt les patients atteints de coronavirus dans les camps de transit. De plus, les premiers cas de coronavirus annoncés publiquement étaient ceux d’étudiants iraniens, et le gouvernement hongrois, les autorités responsables de surveiller l’épidémie et la Fidesz, le parti d’Orbán, ont lourdement insisté sur leur manque de coopération pendant la quarantaine – un message visant délibérément à renforcer le lien entre le coronavirus et l’immigration musulmane.

Ces messages étaient absurdes. Les Iraniens qui ont été testés positifs en Hongrie n’étaient pas des immigrés clandestins, mais des universitaires qui étudient en Hongrie dans le cadre d’un programme de bourses de l’Etat hongrois. Mais au-delà de cela, comment une épidémie se répandant dans les élites du monde entier en suivant les itinéraires de vol, infectant des fonctionnaires tels que le maire de Miami, l’épouse du Premier ministre canadien, le porte-parole du président brésilien et l’acteur Tom Hanks, pourrait-elle être attribuée à des migrants illégaux ?
Des experts pro-gouvernementaux ont fait passer le message selon lequel "les pays des migrants sont les premiers touchés par la crise" – quelle que soit l’expression "pays des migrants" – et ont rejeté la responsabilité du virus sur l’Europe occidentale. Et, bien sûr, sur George Soros et sa théorie de la société ouverte. Dans le même temps, personne du côté gouvernemental n’a rejeté la faute sur la Chine, source du virus – probablement pour défendre ses liens politiques et économiques avec ce pays.
Le porte-parole du gouvernement hongrois accuse la presse de ne pas vérifier les faits, et menace subtilement les journalistes, en affirmant que le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour arrêter le flot de fausses nouvelles et de rumeurs.

Après une période de déni et de lenteur des réactions, le gouvernement hongrois a finalement pris récemment plusieurs mesures restrictives importantes pour ralentir la propagation du virus, ce qui va dans le bon sens. Néanmoins, cette crise est le plus grand défi que M. Orbán ait connu au cours de ses 14 années de gouvernement jusqu’à présent. Non seulement en raison du ralentissement économique et des pertes humaines auxquelles chaque pays européen est confronté. Mais aussi parce que la crise frappe le plus durement les secteurs, comme la santé et l’éducation, qui ont été durement touchés par les politiques d’austérité du gouvernement hongrois, au cours d’une période de forte croissance par ailleurs.

Le régime Orbán est terrifié par les conséquences politiques de la crise, et sa campagne d’infox vise à pointer du doigt des responsables et à canaliser ailleurs le mécontentement. Il s’est habitué à une façon de gouverner selon laquelle, tout en s’appuyant sur des fondamentaux économiques solides, il pouvait s’en tirer à bon compte à coups de communication politique et d’actions symbolique, en comptant sur un empire médiatique immense et extrêmement centralisé. Les premières semaines de lutte contre la pandémie montrent que cette tactique sera extrêmement difficile à employer cette fois-ci.

L’étude originale sur les médias sociaux en hongrois peut être consultée ici.

(1)Les profils de ces pages varient entre les sites “piège à clics” généralistes (blog Mindenegyben) et les sites anti-vaccination (Oltáskritikus Életvédők Szövetsége). SentiOne a trouvé 8 478 articles entre le 11 janvier et le 11 février, dont la plupart ont été publiés par des médias grand public. Les 12 sites sélectionnés étaient responsables de 200 d’entre eux. Leur intérêt pour le virus a commencé à augmenter vers le 26 janvier et a considérablement diminué lorsque notre recherche s’est terminée, le 11 février. Cependant, lorsque les nouvelles de la détérioration de la situation en Italie et en Corée du Sud sont arrivées fin février, leur intérêt a de nouveau atteint un sommet.

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