La pandémie, un prétexte pour généraliser la surveillance numérique

Dans le climat de peur généralisée de contagion, la collecte de données de masse, le traçage de la géolocalisation et la reconnaissance faciale se sont normalisés. Pourtant, ces menaces à la vie privée, à la liberté et à la démocratie ne feront que s’accroître à mesure que les applications de traçage des contacts seront imposées.

Publié le 30 juillet 2020 à 13:25

La réponse à l’épidémie de Covid-19 à travers l’Europe a été accompagnée de la mise en place de la surveillance technologique et de mesures de traçage portant atteinte aux libertés civiles et aux droits humains. Bien que certaines actions puissent être justifiées dans le cadre d’une situation sans précédent, il plane une inquiétude globale que les différents aspects d’autoritarisme numérique qui ont été imposés se maintiennent au-delà de cette crise.

Dans ce climat de peur et d’incertitude généralisées sont apparues des mesures qui auraient semblé impensables auparavant et auraient rencontré une forte opposition dans n’importe quelle autre circonstance. Ces mesures ont été mises en place sans qu’aucun examen approprié ne soit effectué pour déterminer leur adéquation aux efforts contre-épidémiques et donc sans savoir si le troc imminent de nos libertés contre notre sécurité en vaut la chandelle.

Comme on l’a déjà vu au cours de la période de confinement, les mesures prises jusque-là laissent beaucoup de place aux abus de pouvoir et ne peuvent que s’intensifier sous la menace constante de la réémergence du virus.


Quelles mesures hi-tech en Europe ?

Parmi les premières mesures hi-tech déployées à grande échelle, on trouve la surveillance par drone, mise en place en Belgique, en Croatie, en France, en Grèce, en Hongrie, en Pologne, en Espagne, en Turquie et au Royaume-Uni. Son objectif est de contrôler le respect des régulations de confinement et de distanciation sociale par le public.

Le Conseil d’Etat, le plus important tribunal administratif en France, a rapidement décrété illégal l’usage de drones en raison de l’atteinte portée à la vie privée, car les données collectées permettaient de révéler l’identité de la personne surveillée. Les drones utilisés par les forces de police grecques ont pour leur part été jugés insuffisamment régulés pour empêcher une violation de la vie privée.

En Pologne, le gouvernement a mis en place une application qui somme les gens soumis à des ordres de quarantaine d’envoyer des selfies jusqu’à 20 minutes après notification pour confirmer qu’ils sont chez eux, selfies qui sont vérifiés grâce à la reconnaissance faciale et à la géolocalisation. Cela dit, il n’y a aucune explication fournie quant à la raison pour laquelle les images doivent être conservées dans les serveurs du gouvernement pendant six ans, s’il s’agit d’une solution temporaire.

La Russie a installé un réseau de 100 000 caméras de reconnaissance faciale pour surveiller les individus en quarantaine. Beaucoup parmi ceux qui sont sortis simplement pour faire leurs courses ont été contactés au bout de quelques minutes par les autorités et ont ensuite reçu une contravention pour avoir enfreint les règles, ce qui indique que cette technologie est croisée avec un vaste réseau d’autres données personnelles.

La Slovaquie a passé une loi qui permet au Bureau de la santé publique d’utiliser les données de localisation des smartphones pour suivre à la trace la population en quarantaine. Toutefois, malgré les affirmations du gouvernement que seules des données limitées seraient collectées et utilisées exclusivement en relation avec l’épidémie, des informations sur le sexe, l’âge et le nom courant des personnes ont été publiées. La Serbie a été encore plus loin : le président Aleksandar Vučić a admis avoir tracé des numéros de téléphone pour suivre les mouvements des individus, en particulier des ressortissants étrangers, et a mis en garde les citoyens de “ne pas essayer de nous duper en laissant le téléphone quelque part [quand vous vous déplacez], parce que nous avons trouvé une autre façon de savoir qui enfreint les règles”.


La police en Bulgarie a pu demander et obtenir des informations d’opérateurs de téléphonie et internet sur les communications privées des citoyens pour surveiller les gens placés en quarantaine. Grâce à ces données, les autorités sont parvenues à tracer où ils se trouvaient réellement et voir avec qui ils ont parlé et quels sites internet ils ont visités.

La Roumanie, l’Allemagne et le Liechtenstein ont déjà testé des bracelets biométriques sur des citoyens en quarantaine qui, dans le cas de la première, fournit la localisation du porteur et indique aux autorités s’il est resté chez lui ou est sorti.

Les journalistes et les défenseurs des droits humains en danger

Même si la menace des fausses informations en pleine pandémie est bien entendu préoccupante, le virus a servi de prétexte bien pratique dans de nombreux pays pour poursuivre en justice les journalistes dissidents et les défenseurs des droits humains.

La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, a mentionné qu’en République tchèque, en Serbie et en Italie, des journalistes ont été “empêchés de participer à des conférences de presse, d’obtenir des informations d’autorités sanitaires ou de documenter les opérations de représentants des forces de l’ordre”, et elle a exhorté à des mesures adaptées en ce qui concerne la désinformation.

En Hongrie, où le gouvernement a suspendu les droits de protection des données de l’UE pendant la crise, quiconque publiait des faits “mensongers” ou “falsifiés” risquait jusqu’à 5 ans de prison, et de nombreux citoyens, et même un membre du parti de l’opposition, ont déjà reçu la visite de la police pour des posts publiés en ligne. Une loi similaire a été adoptée en Bulgarie, et le gouvernement compte la maintenir même après la crise. La Roumanie a fait appliquer un décret d’urgence qui, entre autres mesures, a permis d’ordonner des avis de retrait pour des sites internet et des reportages contenant des “fausses informations” sans qu’il soit possible de faire appel, tandis qu’en Turquie, de nombreux journalistes subissent des investigations criminelles et des gardes à vue pour avoir couvert le Covid-19.

Une surveillance renforcée par les applications de traçage des contacts

Pourtant, ces quelques derniers mois ont servi de fondation pour poursuivre l’expansion de la surveillance au moyen d’applications de traçage des contacts fournies par le gouvernement, et qui seront imposées plus agressivement à l’arrivée d’une seconde vague plus que probable. Elles incorporeront la plupart des technologies mentionnées plus tôt et permettront de porter encore plus atteinte à la vie privée, à la liberté d’expression et aux droits humains.

Une étude de mai 2020 menée par Ogury a constaté un sérieux manque de confiance envers le gouvernement en ce qui concerne la protection des données des applications de traçage des contacts dans les cinq pays les plus peuplés d’Europe.


En France, où seuls 2 % de la population ont téléchargé l’application, 33 % des sondés seraient prêts à partager leurs données et 63 % ne font pas confiance à leur gouvernement en ce qui concerne la protection de leurs informations. En Espagne, 57 % ne croient pas que le gouvernement assurera la sécurité de leurs données, tandis qu’en Italie, 59 % s’inquiètent de la sécurité de leurs données, avec 62 % des personnes interrogées ne souhaitant pas du tout partager leurs données.

Même en Allemagne, où les téléchargements d’application de traçage des contacts ont dépassé 6,5 millions en 24 heures, des chiffres similaires ont été observés, avec seulement 36 % étant prêts à partager leurs données et 60 % ne faisant pas confiance à leur gouvernement pour la sécurité de leurs données. Le Royaume-Uni, dont l’application centralisée a été abandonnée, a enregistré la plus forte méfiance en ce qui concerne le stockage des données par le gouvernement (60 %).

Et non sans raison, d’ailleurs. La Norvège a été forcée de couper son application de traçage des contacts après que l’agence nationale de protection des données [la Norwegian Data Protection Authority] a déclaré qu’elle était trop invasive pour la vie privée, tandis qu’en Pologne, un ingénieur logiciel principal a quitté le projet ProteGo Safe de son gouvernement après une réunion avec le ministère des Affaires numériques quand les représentants du gouvernement ont voulu que l’application relie les données aux numéros de téléphone, ce qui aurait tout bonnement permis la désanonymisation des utilisateurs.

Quelques 170 chercheurs et scientifiques au Royaume-Uni travaillant dans la sécurité des informations et la vie privée ont signé une lettre commune sur leurs inquiétudes concernant ce système à la NHS (système de santé publique du Royaume-Uni).

Il est vital que, lorsque nous sortirons de la crise actuelle, nous n’ayons pas créé un outil qui permette la collecte des données de la population, ou de sections ciblées de la société, destinées à la surveillance”, peut-on lire dans la déclaration.

Parmi ces informations invasives, on peut trouver le ‘graphique social’ montrant qui une personne donnée a physiquement rencontré sur une certaine période. Si elle a accès à ce graphique social, une personne mal intentionnée (de l’Etat, du secteur privé, ou un hacker) pourrait espionner les activités des citoyens dans le monde réel. Nous sommes particulièrement troublés par une déclaration selon laquelle un tel graphique social est en effet envisagé par NHSX”, l’unité en charge de la transformation numérique du NHS et de l’aide sociale au Royaume-Uni.

Google et Apple – qui ont le duopole mondial sur tous les systèmes d’exploitation sur lesquels ces applications vont s’exécuter et qui contrôlent les mises à jour automatiques API (interface de programmation d’application) – ont déclaré qu’ils les autoriseront à la longue à “permettre une interaction avec un écosystème plus large d’applications et d’autorités sanitaires gouvernementales”, ce qui mènerait à la création des “graphiques sociaux” mentionnés plus tôt.

On soutient souvent que l’on fera tourner ces applications sur la base du volontariat, mais l’inévitable pression sociale et gouvernementale de les utiliser, ou la probabilité d’en faire une exigence pour les lieux de travail ou le transport aérien rendra discutable leur caractère facultatif, ce qui reviendrait à forcer le public à souscrire à un logiciel vulnérable dont la conception a été expédiée, et altérerait fondamentalement la nature de nos vies.

Même l’OMS a admis que “l’efficacité du traçage de proximité numérique dans l’assistance au traçage des contacts reste à établir” et que “actuellement, il n’y a aucune méthode en place pour mesurer l’efficacité du traçage de proximité numérique”. Human Rights Watch a aussi remis en question ce genre d’applications et met en garde contre ses capacités de surveillance en général.

Faire tourner des applications sur la base du “volontariat” ne veut pas nécessairement dire que le traitement des données personnelles se fait sur la base du consentement de l’utilisateur. La plupart des entités publiques et privées impliquées dans de tels projets refusent de divulguer pendant combien de temps les gens seront surveillés ou comment les données seront collectées, et ne mentionnent pas si la collecte de données sera interrompue une fois que la pandémie se sera calmée.

Les débats houleux au sein de l’UE sur la nature de ces applications, centralisées ou décentralisées, facultatives ou obligatoires, GPS ou Bluetooth, sont donc superflus et servent simplement à détourner l’attention de considérations plus importantes.

Des données en constante évolution qui indiquent une menace bien moindre que premièrement envisagé (les CDC ayant actualisé leur meilleure estimation du taux de morts de patients présentant des symptômes du Covid-19 à 0,4 %) ; d’autres études sur les anticorps qui montrent qu’il y a bien plus de gens disposant d’anticorps au virus que de porteurs de virus ; d’autres experts qui insistent que des applications de ce genre ne seraient efficaces qu’au tout début d’une épidémie… Il y a clairement des considérations plus larges que ces applications omettent.

Pourtant, les inquiétudes des professionnels qui s’écartent du consensus des voix “officielles” autoproclamées semblent tomber dans l’oreille d’un sourd en raison d’un flux d’information toujours plus contrôlé et conforme, ce qui permet au mécanisme de peur du Covid-19 et aux mesures technologiques rigoureuses qui l’accompagnent d’être activées d’une simple pression sur un bouton.

La menace constante de la réémergence du virus joue directement en faveur des gouvernements qui ont manifesté une propension à imposer un contrôle plus strict de leur population. Ils sont soutenus par des géants de la technologie aux antécédents douteux quant à la vie privée et qui font partie des plus gros bénéficiaires de la crise.

Par conséquent, les applications de traçage des contacts et autres mesures technologiques invasives, qui seront intrinsèquement liées à pratiquement toutes les facettes de notre vie, nous mèneront vers une nouvelle réalité à faire froid dans le dos si nous ne faisons rien et que nous ne gardons pas suffisamment un œil sur elles.


Le projet BigTechtopia

Avec COVID-19, la technologie de pointe joue un rôle encore plus important dans nos vies personnelles et dans la société dans son ensemble, la question de l’équilibre entre la sécurité, le progrès et la liberté devient un sujet pressant.

L’influence des “big tech” dans la sphère publique et politique augmente continûment ; cette évolution technologique apparemment inéluctable nous conduit à ce que les citoyens soient systématiquement surveillée et normée.

BigTechtopia est un projet média indépendant créé par le journaliste Andreas Vou afin d’assurer la transparence quant aux géants du numérique, et de relier les points entre ces entreprises et leurs affiliations.

L’Europe, qui se trouve à mi-chemin de cette bataille technologique entre la Chine et les Etats-Unis, doit relever un défi de taille pour éviter l’influence technologique et politique excessive des “big tech” en adoptant une législation plus protectrice en ce qui concerne la vie privée tout en ne se laissant pas distancer par ses concurrents. 

En collaboration avec le European Data Journalism Network, qui utilise les statistiques et les données afin de livrer des informations vérifiables, cette mini-série cherche à aider le public à faire des choix mieux informés dans des domaines qui menacent la démocratie et d’autres piliers fondamentaux de la société tels que la liberté d’expression, les libertés civiles et les droits humains.

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network.

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