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Pénurie d’infirmières : la grande migration des blouses blanches entre les pays de l’UE 

L’UE compte aujourd’hui près de 4 millions d'infirmières réparties inégalement entre ses différents pays. Un million d’infirmières supplémentaires sont nécessaires pour que cette profession capitale, trop souvent mal payée et trop peu valorisée, puisse s’exercer dans de meilleures conditions.

Publié le 9 octobre 2024

D’après les statistiques officielles de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et de différents pays, la plupart des membres de l’UE sont confrontés à une pénurie croissante de personnel de santé, et en particulier d'infirmières. Si ce problème affecte l’Europe dans son ensemble, tous les pays ne sont pas touchés de la même manière. De surcroît, les pays européens qui comptent le plus grand nombre d'infirmières par habitant, tels que la Finlande, le Danemark ou l'Allemagne, ne sont pas épargnés.

Ce phénomène s’explique d’une part par la hausse de l'espérance de vie et le vieillissement général de la population et, d'autre part, par la faible attractivité de la profession, jugée exigeante et trop peu valorisée par les jeunes générations.

Le rôle des agences

La situation est particulièrement critique en Bulgarie, en Pologne, en Grèce et en Espagne. Les études menées dans le cadre du projet PULSE (auquel participe Voxeurop) soulignent l’émergence d’un phénomène plus global : les infirmières sont de plus en plus attirées (voire absorbées) par des pays comme la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, l'Autriche et les Pays-Bas.


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En Espagne, on nous propose des contrats à durée déterminée renouvelables. Aux Pays-Bas, on nous offre emploi stable, une semaine de 36 heures et la garantie d'une augmentation annuelle de salaire de 7,4 %”, explique Paloma Garzón Aguilar, infirmière, lors d’un entretien avec le journal espagnol El Confidencial.

Lorsque Paloma a quitté Castille-La Manche, sa région natale, pour venir travailler à Ibiza, où les conditions du secteur public sont un peu meilleures, elle s'est heurtée au prix exorbitant des loyers. “J’ai dû me mettre en colocation, ce qui m’a rappelé mes années d’étudiante. Il m’était impossible de mettre de l’argent de côté tant le coût de la vie était élevé”, poursuit-elle. C'est alors qu'elle est tombée sur Eduployment, une société de formation linguistique aux Pays-Bas proposant aux infirmières d'autres pays non seulement une formation linguistique, mais également un emploi à temps plein.

Pour travailler aux Pays-Bas, les infirmières des autres pays de l'UE doivent justifier d’un bon niveau de langue, et nous sommes là pour leur permettre d’atteindre cet objectif”, explique Selwyn Paehlig, directeur général de l'entreprise.

Les cours sont pris en charge par les organismes de santé néerlandais, qui financent la formation des futures infirmières pour répondre à la pénurie persistante de professionnels de santé. Seuls les livres restent à la charge des participants. “Nous collaborons avec ces organismes depuis plus de 20 ans en raison du manque persistant de personnel, une grande partie de la génération du baby-boom nécessitant de plus en plus de soins”, poursuit Selwyn Paehlig. Pour attirer davantage de candidats, différentes stratégies sont mises en place : l’augmentation du nombre de places dans les universités, la hausse des salaires des infirmières (2,5 % en 2023) et le recrutement d’infirmières d'autres pays européens.

D’après les données de l'Organisation collégiale des soins infirmiers (Organización Colegial de Enfermería), le nombre d’infirmières espagnoles quittant leur pays en raison d’une opportunité professionnelle s’élevait à 1 473 en 2023.

La “fuite des blouses blanches”

Cette “fuite des blouses blanches” est souvent multidirectionnelle. En Hongrie, d’après la chambre professionnelle hongroise, ce sont près de 2 000 infirmières et 1 000 médecins qui quittent chaque année le pays pour rejoindre l'Allemagne, l'Autriche ou le Royaume-Uni, pour un salaire trois à quatre fois supérieur.

En Autriche, une infirmière qui vient d’obtenir son diplôme gagne entre 2 500 et 3 000 euros, contre 900 euros en Hongrie. En parallèle, la Hongrie accueille principalement des professionnels de santé de pays comme l'Ukraine et la Serbie, mais aussi de pays d'Asie du Sud, tels que l'Inde et les Philippines.

Cette pénurie de personnel se fait particulièrement ressentir dans les domaines des soins chroniques, des soins palliatifs, des soins aux personnes âgées et des soins psychiatriques. Comme le souligne Zoltán Balogh, président de la Chambre hongroise des professionnels de santé, le manque de remplacement des infirmières partant à la retraite ne fait qu’aggraver cette situation : “Aucune infirmière de moins de 40 ans ne travaille dans le domaine des soins spécialisés”.

En Bulgarie, l'âge moyen des infirmières s’élève à 53 ans et celui des sages-femmes à 49 ans : “Chaque année, après avoir obtenu leur diplôme, 20 % des jeunes infirmières quittent la Bulgarie pour aller travailler dans d'autres pays de l'UE, notamment en Allemagne, en Autriche et en Belgique. La plupart de celles qui restent n'exercent pas ‘car elles préfèrent trouver un emploi mieux rémunéré’”, explique Milka Vasileva, présidente de l'organisation professionnelle des infirmières en Bulgarie, lors d’un entretien avec Mediapool. Parmi les raisons invoquées figurent le faible niveau de rémunération, la surcharge de travail et le manque de prestige de la profession.

En Italie, la situation n'est guère différente : une grande majorité des infirmières, épuisées et mal payées, quittent le pays, notamment pour rejoindre la Suisse voisine. Le pays compte au moins 70 000 postes vacants, et dans les quatre prochaines années, près de 100 000 des 460 000 infirmières en poste devraient prendre leur retraite.

Pour faire face à la pénurie, le gouvernement de Giorgia Meloni a décidé de mettre les bouchées doubles sur le recrutement : “Le ministre italien de la Santé, Orazio Schillaci, travaille activement au recrutement d'infirmières indiennes”. En parallèle, la Lombardie, la région la plus peuplée du pays (dix d'habitants), cible l'Amérique du Sud. Les centres de santé affiliés au Vatican, quant à eux, prévoient de recruter près de 1 000 infirmières par an au sein des universités religieuses des pays en développement.

Ce type de recrutement est contraire à l'éthique”, déclare Paul De Raeve, secrétaire général de la Fédération européenne des associations infirmières (EFN), lors d’un entretien avec le journal El Confidencial. Pour lui, les accords bilatéraux de l'UE qui visent à recruter en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie sont une “erreur”: il faudrait au contraire redorer le blason de cette profession afin de “la rendre plus attrayante” et d’attirer une main d’œuvre nationale.

L’UE compte aujourd’hui près de quatre millions d’infirmières, mais “un million, voire un million et demi d’infirmières supplémentaires sont nécessaires”.

Les données de 2020 font état d’une moyenne de 8,3 infirmières pour 1 000 habitants dans les pays de l’UE. Seulement, ces chiffres varient considérablement d'un pays à l'autre : 13,6 pour la Finlande, 12,8 pour l’Irlande, 12 pour l’Allemagne, 11,7 au Luxembourg et 11,3 en France. D’autres pays se situent en dessous de la moyenne européenne, comme l’Italie (6,3) ou l’Espagne (6,1). En Pologne, en Bulgarie et en Grèce, ce chiffre est inférieur à 5 (3,4).

Cet article a été produit dans le cadre du projet PULSE, une initiative européenne soutenant les coopérations journalistiques transfrontalières. Héctor García Barnés et Lola García-Ajofrín (El Confidencial), Efsyn (Grèce), Boróka Parászka (HVG, Hongrie), Martina Bozukova (Mediapool, Bulgarie), Petr Jedličk (Deník Referendum, République tchèque) et Marzio Bartoloni (Il Sole 24 Ore, Italie) y ont contribué.

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