Idées Santé mentale et travail

L’Europe doit désormais s’attaquer aux risques psychologiques liés au travail

Les risques psychologiques liés au travail constituent un problème de plus en plus important pour le travail moderne, mais de nombreux États européens tardent encore à aborder la question dans leur législation nationale.

Publié le 12 juillet 2022 à 09:50

En juillet 2020, quatre mois après le début de la pandémie, le Parlement européen adoptait un texte où la santé mentale était définie comme "un droit humain fondamental". Les députés réclamaient dans une résolution un plan d'action mis en place pour une période allant de 2021 à 2027 "accordant une même attention aux facteurs biomédicaux et psychosociaux provoquant une mauvaise santé mentale" et demandaient à la Commission de mettre le sujet au cœur de ses futures politiques.

Cette “nouvelle” crise du travail aura certainement remis la santé au cœur du débat – même si ce terme aura été, du moins au début de celle-ci, particulièrement surexploité : santé, catégories de santé, absence de santé, droits à la santé, professionnels de la santé, journalistes de la santé... Tout et tout le monde gravitant autour d'un sujet si simple et si facilement oublié aura été présenté sous un jour nouveau.

Les députés étaient allés jusqu'à dire que "les effets à long terme du Covid-19 sur la santé, y compris sur la santé mentale, ne sont pas encore connus". Quelques lignes plus haut, le texte indique que "la crise du Covid-19 a modifié les conditions de travail de nombreux travailleurs en Europe, mettant en lumière certains problèmes déjà existants et soulevant de nouvelles questions concernant la santé et la sécurité sur le lieu de travail". Pourtant, un lien entre la santé mentale et le travail – une révolution en soi – était alors loin de se produire au niveau des États membres.

L'Europe a besoin d'une directive spécifique sur les risques psychosociaux liés au travail, selon une résolution de 2018 de la Confédération européenne des syndicats (CES), afin de parvenir à un meilleur alignement des réglementations nationales. Deux publications récentes de l'Institut syndical européen (European Trade Union Institute, ETUI) confirment cette nécessité.

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"Pour s'attaquer efficacement au problème, l'adoption d'un nouvel instrument contraignant au niveau de l'UE est essentielle", conclut l'ETUI sur base d'une cartographie de la réglementation nationale sur les risques psychosociaux (RPS) – démontrant de grandes différences en termes de qualité et de quantité de réglementations entre les États membres – et d'une analyse du manque, voire de l'absence de réglementation sur les RPS dans la plupart des États membres d'Europe centrale et orientale. Une directive européenne traitant spécifiquement des risques psychologiques liés au travail "élaborée avec la participation des partenaires sociaux [...] fixerait des normes minimales en matière de risques psychologiques". De plus, celle-ci "entraînerait des changements législatifs au sein des États membres où ils sont le plus nécessaires et garantirait progressivement une protection minimale égale pour les travailleurs de l'UE.

Elle aiderait les travailleurs des pays où une telle législation n'existe pas ou seulement sous une forme très rudimentaire. Alors que le travail est plus susceptible d'être lié à des risques psychologiques accrus, l'ETUI souligne par exemple qu'il existe en effet "une incapacité évidente à traiter les risques psychologiques au niveau de l'entreprise" dans toute l'Europe centrale et orientale.

L'approche et la sensibilisation varient considérablement selon les pays. Selon une enquête lancée par l'agence d'information de l'UE sur la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) en 2019, près de 80 % des managers sont préoccupés par le stress lié au travail. La pression due aux contraintes de temps constitue un risque sur le lieu de travail pour les répondants en Finlande, en Suède (74%) et au Danemark (73%). Des horaires de travail longs et irréguliers pour les répondants au Danemark (44%), en Roumanie (40%) et en Norvège (34%) en représentent un autre. “Une analyse plus approfondie sera nécessaire pour montrer si ce niveau élevé de préoccupation est dû à l'ampleur du risque ou au niveau de sensibilisation des lieux de travail dans ces pays”, indique cependant l’agence.

Dans ses recommandations, l'ETUI souligne que “la directive-cadre européenne sur la sécurité et la santé au travail ne couvre pas explicitement les risques psychologiques, tandis que la mise en œuvre d'accords-cadres non contraignants sur le stress lié au travail (2004) et sur le harcèlement et la violence au travail (2007), ainsi que d'autres instruments non contraignants, ne suffisent pas à influencer la législation d'Europe centrale et orientale.”

Les résultats de l'EU-OSHA se réfèrent à une période antérieure à la pandémie, mais ne sont pas beaucoup plus flatteurs.

Selon l’agence européenne, les problèmes de santé mentale touchent environ 84 millions de personnes dans l'UE ; la moitié des travailleurs européens considèrent que le stress est courant sur leur lieu de travail et qu’il contribue à près de la moitié des journées de travail perdues. Près de 80 % des cadres, quant à eux, sont préoccupés par le stress lié au travail.

Suite à la pandémie, près de 40 % des travailleurs ont commencé à travailler à distance à temps plein, avec de nouvelles conséquences sur leur santé. Pourtant, l'EU-OSHA souligne que “la prise de conscience n'est pas encore assez importante en ce qui concerne les risques psychosociaux”. Les deux dernières années ont malgré tout mis en lumière les risques liés à la numérisation et au travail à distance.

"Le principal risque psychologique au travail est de tomber en burn-out", affirme Lou Giulianelli, psychologue spécialisée dans le burn-out. "Selon mon expérience, les risques sont principalement liés au contexte et à l'environnement de travail – et non à un profil particulier de la personne. Le virus affecte grandement la structure du travail et les personnes doivent être beaucoup plus disponibles."

Cinzia Albanesi, professeur de psychologie communautaire et présidente de l'Association Européenne de Psychologie Communautaire, partage cet avis : "La pandémie a confirmé la forte association entre charge de travail élevée, ambiguïté du travail, faible contrôle du travail et vulnérabilité accrue aux troubles de la santé mentale et aux symptômes psychologiques."

"Plus largement, la pandémie a montré que les emplois précaires, peu qualifiés et mal payés ne sont pas répartis de manière égale : l'écart de rémunération et la ségrégation entre les sexes, l'exclusion ou la marginalisation des migrants et des minorités ethniques sont des réalités". Un rapport de l'ETUI sur le travail, la santé et le Covid-19 montre également que différentes inégalités se croisent : les femmes, les jeunes et les migrants sont plus susceptibles de travailler dans des emplois précaires avec de mauvaises conditions de travail ou un risque disproportionné de dommages physiques et psychosociaux.

"Une directive pourrait aider, bien sûr", affirme Albanesi. "L'UE devrait également soutenir l'adoption de programmes et l’implémentation d’interventions pour réduire les risques psychologiques liés au travail et promouvoir le bien-être psychosocial et la santé mentale."


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