Après neuf ans de consolidation du pouvoir par la Fidesz, les partis d'opposition hongrois se sont unis derrière le seul candidat qui avait une chance de battre le maire sortant de la capitale lors des municipales du 13 octobre.

Malgré le fait que la Fidesz ait abusé de tous ses leviers institutionnels et informels pour empêcher l'opposition de réussir, Istanbul est ainsi arrivée à Budapest : non seulement le fauteuil de maire a été conquis par Gergely Karácsony – le candidat commun – l'opposition a également obtenu la majorité au conseil municipal de Budapest.

La coopération stratégique entre les partis d'opposition a ainsi été récompensée par les électeurs, mais elle s'est ajoutée à l'"effet papillon" du scandale de sexe, drogue et corruption qui a éclaté dans la ville de Győr à la veille de la clôture de la campagne électorale.

Même s'il est trop tôt pour mesurer l'impact réel de ce scandale sur les attitudes de vote, il se peut aussi qu'il ait eu un effet dynamisant dans la mesure où la communication habituellement efficace de Fidesz s'est pratiquement effondrée juste avant les élections. Par ailleurs, comme les petites villes et les villages sont restés sous le contrôle de la Fidesz, le fossé entre les zones urbaines et rurales s’est encore creusé.

Un autre jeu

Pendant ce temps, en Pologne, le parti Droit et Justice (PiS, ultra-conservateur) a obtenu la majorité au Sejm [Asemblée nationale] en remportant 235 mandats sur 460, soit exactement le même nombre qu'en 2015. Mais il lui manque trois sièges pour obtenir la majorité au Sénat. Le président du PiS, Jarosław Kaczyński, et de nombreux membres du parti semblaient déçus parce qu'ils comptaient sur plus de 260 sièges, ce qui leur aurait permis de remanier le parti en l'interne et potentiellement de former une coalition technique pour modifier la Constitution.

Ce changement constitutionnel modifierait complètement la donne pour le PiS, pour deux raisons principales. Tout d'abord, contrairement à la Fidesz, qui est extrêmement centralisée, le gouvernement polonais est incarné par trois blocs différents : le PiS, sous la direction du Premier ministre Mateusz Morawiecki, Solidarité Pologne, dirigé par le ministre sortant de la Justice Zbigniew Ziobro, et Alliance, dirigé par le ministre des Sciences Jarosław Gowin.

Etant donné que les partenaires de coalition du PiS ont obtenu un nombre de voix à peu près équivalent, cela maintient le parti sans indication précise quant à son leadership futur. Avec des combats de coqs toujours prêts à exploser, toute étincelle, comme des fuites d’enregistrements compromettants ou un autre scandale, pourrait changer le rapport de forces au sein du gouvernement, où deux hommes forts de la nouvelle génération, Morawiecki et Ziobro, seraient heureux de s’éliminer mutuellement.

Une deuxième question pour le PiS est celle de la majorité au Sénat, qui aura d'importantes répercussions sur sa capacité à faire adopter par voie urgente des projets de loi par le Parlement. Il peut encore essayer d'attirer des sénateurs. Le fait qu’elle ait une majorité à la chambre haute ne permet pas à l’opposition de bloquer le processus législatif au Sejm, mais elle pourrait ralentir les efforts du PiS pour transformer le système.

Outre son importance symbolique pour bloquer la majorité du gouvernement, le Sénat peut nommer deux membres du Conseil national de la magistrature ; il a également des représentants au Conseil de la politique monétaire ou au Conseil national de la radiodiffusion, et décide également des référendums. Plus important encore, le Sénat doit approuver toute modification constitutionnelle.

Quelles sont les prochaines étapes en Hongrie ?

Ce que nous avons appris jusqu'à présent, c'est qu'il n'est pas dans la nature de ces régimes d’adopter une attitude moins combative face aux déconvenues. Même si Viktor Orbán a souligné juste après les élections que le gouvernement coopérerait avec Budapest et les villes gérées par l'opposition, le ton avait déjà changé au lendemain du vote.

Tandis que les représentants du gouvernement commençaient à reprocher aux étrangers vivant à Budapest d’avoir contribué à leur défaite, les porte-voix pro-gouvernementaux affirmaient que c’est le "patriotisme" qui avait été battu dans la capitale.

De plus, le gouvernement hongrois est susceptible de revoir la Constitution pour la huitième fois, ce qui signifierait que le système pourrait évoluer vers une direction encore plus centralisée et autoritaire.

Au sein de la structure de pouvoir actuelle, qui se caractérise selon l’économiste János Kornai comme étant coordonnée verticalement et basée sur un système de commandement hiérarchique, il n'y a guère d'institutions ou de groupes organisés capables de s'opposer aux résolutions gouvernementales sans l'approbation de Viktor Orbán.

La poursuite de la centralisation offre également davantage de possibilités au “capitalisme de copinage” de prospérer. Par rapport au cas classique de la saisie oligarchique de l'Etat tel qu’elle a lieu en République tchèque, il s'agit d'une "capture d'Etat" inversée, où une administration très forte et centralisée coopère délibérément avec les milieux d'affaires pour établir un système complexe et systémique de corruption, qui dépend de plus en plus d'Orbán et sa famille.

Le risque est particulièrement élevé dans les secteurs où l'Etat peut intervenir directement par le biais du levier fiscal, ou indirectement par le biais de la réglementation et des marchés publics tels que les technologies de l'information et les médias, l'énergie, le secteur bancaire ou le commerce de détail.

La campagne électorale se poursuit en Pologne

Jarosław Kaczyński, qui dirige de fait la Pologne, a été encore plus franc peu après la fermeture des bureaux de vote, affirmant que le pays doit encore changer, ce qui pourrait entraîner de nouveaux tour de vis systémiques concernant le pouvoir judiciaire et les médias.

Au cours de la campagne, le PiS a proposé une loi visant à créer un nouvel organe d'autorégulation des médias doté d'un pouvoir suffisant pour entraver les journalistes indépendants. Le parti suspendrait également l'immunité parlementaire, déclarant que les députés polonais devraient être arrêtés à la demande du procureur général, actuellement ministre de la Justice Zbigniew Ziobro.

Mais plus important encore, le PiS achèvera sa "réforme judiciaire" et réorganisera les tribunaux, surmontant ainsi ce que Kaczyński appelle "la dernière barrière". En avril 2020, le parti doit désigner le nouveau président de la Cour suprême et, avec une nouvelle loi déjà en place, le Parlement doit élire une nouvelle commission électorale. Au sein de l'UE, le débat sur l'État de droit en Pologne passera à la vitesse supérieure.

Mais en même temps, le PiS sera extrêmement exposé sur les flancs gauche et droit jusqu'en mai 2020, lorsque la prochaine élection présidentielle est prévue. La constitution polonaise prévoit un équilibre particulier du pouvoir de légiférer entre la présidence de la république et le parlement. Le veto du président sur toute loi adoptée par le Sejm ne peut être annulé que par 60 % des voix des députés présents.

Si le PiS ne change pas de stratégie, il devrait aller chercher les voix de l’électorat centriste pour obtenir la réélection du président sortant, Andrzej Duda. Mais il peut aussi pencher vers la droite dure afin de récolter le million et quelques de voix de Konfederacja, une version polonaise du Tea Party américain avec une fort tropisme pour le Kremlin et qui a emporté près de 7 % des voix aux législatives, essentiellement auprès d’un électorat jeune et masculin. Ensuite, quel que soit le résultat de la présidentielle, le PiS devrait accélerer l'adoption des lois les plus controversées avant de perdre éventuellement le pouvoir.

La course de mai 2020, en tout cas, déterminera l'avenir du gouvernement. Avec la victoire du candidat de l'opposition à la présidence, il serait extrêmement difficile de gouverner par décret, comme l’a fait le PiS jusqu’à présent. C’en serait fini des réformes ambitieuses et de sa large marge de manœuvre parlementaire.

Pourquoi les antilibéraux continuent-ils donc de bénéficier du soutien de l’opinion publique ?

Bien que les conditions sociales soient différentes en Pologne et en Hongrie, il existe des similitudes qui permettent à la Fidesz et au PiS de mener à bien leur projet de saper la démocratie dans les deux pays.

Premièrement, la Hongrie et la Pologne ont joué leur rôle de précurseurs pour l'Occident, parce qu'un très faible niveau de confiance interpersonnelle, un faible niveau de capital social et un manque de confiance dans les institutions démocratiques ont fourni un contexte favorable à un recul antidémocratique.

La profondeur de la consolidation démocratique avait été mise à l'épreuve, en particulier parce que l'érosion de la confiance dans les institutions démocratiques s'est produite avant que n’éclatent des crises en série au sein de l'Union européenne. En 2007, un sondage Gallup International soulignait déjà que ces pays étaient les plus sceptiques quant à l'état de la démocratie et qu'environ un tiers seulement faisait confiance au processus démocratique.

Un autre facteur qui a contribué à ce phénomène a été la perte de crédibilité des partis de gauche auprès de la classe ouvrière, en particulier dans les villes où nombre de ces électeurs ont eu l'impression d'être laissés pour compte. Il a fourni deux avantages essentiels au PiS et à la Fidesz : la droite nationaliste a pu combler le vide et surfer sur la vague d'insatisfaction au sujet de la transition démocratique. C'est ainsi que la vision d'Orbán et de Kaczynski de construire "un nouveau type de démocratie" pour "corriger la transition" a germé sur un terrain très fertile.

Comme beaucoup d'autres populistes dans d’autres pays, la centralisation du pouvoir va de pair avec la redistribution généreuse et centralisée de l'aide financière à tous les segments-clé de l'électorat. Même si les pays d'Europe centrale connaissent depuis plusieurs années un boom économique, tôt ou tard une telle conjoncture positive prend fin.

Pendant ce temps, les réductions d'impôts ou les prestations sociales qui étaient censées s'attaquer à un réel déclin démographique n'ont aucun effet en termes de natalité. Mais une culture paternaliste est déjà en plein essor, le gouvernement se présentant comme le bienfaiteur. Par conséquent, il y a peu de considération pour l’indispensable modernisation des services publics tels que l'éducation ou les soins de santé.

Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l'importance jouée par l’atmosphère de grave crise entretenue par le pouvoir. Les citoyens sont plus enclins à tolérer, voire à soutenir, les mesures autoritaires lors des prétendues "crises de sécurité", lorsqu'ils craignent pour leur propre sûreté.

Vous vous souvenez des suites du 11 septembre 2001 ou de Pearl Harbour ? Pour le PiS et la Fidesz, c'est la crise migratoire, qui a pu compter sur un niveau élevé de xénophobie avant même que le nombre de réfugiés n'augmente rapidement en 2015. Il a suffi de diffuser cette crise à la télévision pour exploiter les inquiétudes de l'opinion publique afin de justifier une prise du pouvoir.

Orbán et Kaczynski ont tous deux prospéré grâce à des propos alarmistes au sujet des immigrants et des communautés LGBTQ, affirmant que seuls eux et leurs partis seront en mesure de défendre la nation. Les forces démocratiques devraient au contraire promouvoir la réactivité et l'inclusivité pour parvenir à une réconciliation et renforcer une culture politique plus consensuelle.

Le régime hybride à l’œuvre

Les élections dans les régimes autoritaires sont passionnantes, mais pour toutes sortes de mauvaises raisons. Les règles du jeu politique sont inégales et les résultats sont hélas prévisibles, de sorte que l'accent est mis sur l'ingérence malveillante et d'autres menaces qui sapent les chances de l'opposition et accroissent la centralisation du pouvoir.

Ceci est en contradiction directe avec la démocratie qui, d'un point de vue électoral, est conçue comme un moyen pacifique d'accéder au pouvoir. Cependant, lorsque l’on observe les coups bas du gouvernement hongrois contre une opposition relativement performante, l’on comprend qu'il s'agit d'un régime autoritaire compétitif – l'un de plusieurs types de régimes hybrides.

En science politique, le terme de régime autoritaire compétitif s'applique désormais à la Hongrie, où le parti dominant et au pouvoir, le Fidesz, a remporté toutes les élections des neuf dernières années, tandis que les missions d'observation de l'OSCE présentes sur place ont qualifié le processus électoral carrément de libre mais injuste.

On se demande encore si le terme est applicable à la Pologne, où le PiS consolide son pouvoir depuis 2015, mais où le processus électoral est équitable et libre, malgré des conditions de jeu inégales dues à la domination des médias publics par le gouvernement – comme le soulignent les conclusions préliminaires de la mission électorale de l'OSCE.

Mais depuis le 13 octobre, l'opposition en Hongrie et en Poligne pourrait trouver de bonnes raisons de faire preuve d'un optimisme prudent. L'un des plus grands avantages des régimes hybrides autoritaires compétitifs est que tant qu'ils organisent des élections, il y a une chance de battre les partis dominants par le biais du processus électoral.

Comme l'a dit Larry Diamond, un des chercheurs les plus renommés sur les régimes hybrides, si une victoire de l'opposition n'est pas impossible dans de tels régimes, elle exige un niveau de mobilisation, d'unité, de compétence et d'héroïsme bien supérieur à ce qui serait normalement nécessaire pour une victoire dans un pays démocratique.

Les forces démocratiques ne devraient pas donner carte blanche à ces régimes corrompus et clientélistes pour affaiblir davantage la démocratie. Les électeurs hongrois ont envoyé un premier signal fort en faveur d'une meilleure qualité de gouvernance, et l'opposition devra donc se montrer à la hauteur des attentes en révélant autant d'abus que possible.

Pour l'opposition, les récents développements politiques en Hongrie mais aussi en Pologne, ont confirmé qu'à long terme, cela vaut la peine de mettre de côté les différences idéologiques et les intérêts financiers et d'unir ses forces derrière des candidats forts.

Cet article fait partie du projet #DemocraCE de Visegrad Insight.