L'UE a cessé d'exister

Mihai Bodea, Bucarest (Roumanie)

26 mars

Je suis originaire de Roumanie. L'épidémie m'a saisi à Nürenberg et j'ai eu du mal à rentrer chez moi en voiture, car les frontières étaient fermées. J'ai essayé à deux reprises d'entrer en Hongrie et j'ai perdu environ 15 heures à attendre sur l'autoroute pour traverser la frontière (photo). Je n'ai pas été autorisé à m'arrêter pour dormir et manger et je n'ai pu traverser la Hongrie que de nuit. Mon pays a également suspendu la Convention européenne des droits de l'homme pour l'occasion.

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En ce moment, je regrette vraiment ma décision de retourner en Roumanie et de faire face à l'arbitraire des États de l'Est. Passer par les points de contrôle avec des milliers d'autres personnes n'a fait que m'exposer (ainsi que tout le monde) à des dangers (tomber malade, avoir des accidents). Je n'ai toujours pas touché à mon portefeuille depuis mon retour à la maison il y a cinq jours, car ma carte d'identité est passée entre les mains des douaniers qui manipulaient des milliers d'autres papiers.

Pour l'instant, je suis isolé chez moi pendant deux semaines, et des hommes armés font respecter le confinement. Depuis le 17 mars, je n'ai eu de contact avec personne, sauf au téléphone ou de l'autre côté d'une vitre de protection. La seule chose que je trouve plus effrayante est d'aller en prison pour de vrai si je ne parviens pas à rester à l'intérieur pendant neuf jours de plus. Le dépistage volontaire du Covid-19 n'est pas une option.

L'Union européenne a cessé d'exister à l'heure actuelle.

La réaction à la pandémie coûtera beaucoup plus cher qu'il n'est nécessaire.


Une seule nation

Jean-Marc Salvanès, Chef d'entreprise, Paris (France)

25 mars

Qu’est-ce qui fait que cette petite extrémité géographique, coincée entre l’atlantique nord et la méditerranée, s’est singularisée jusqu’à être devenue une réalité politique majeure pendant des siècles et à l’être encore aujourd’hui?

La volonté politique. L’émergence de l’Europe, comme puissance, n’est pas dictée par les lois de la géographie. C’est d’abord une construction politique, intellectuelle, spirituelle et culturelle. Cette volonté et cette ambition ont connu des hauts et des bas mais elles ont traversé des crises extrêmes. Sont-elles aujourd‘hui menacée par les soubresauts et les tensions du monde qui cognent à notre porte ?

C’est une évidence. Le développement du coronavirus, qui nous vient de Chine, va probablement amplifier la résurgence des nationalismes, le refus d’ouvrir les frontières, le désir de démondialisation. L’étranger ami devient sous nos yeux un étranger menaçant qui semble porter une menace totale : militaire, économique, culturelle et maintenant médicale.

Bien que nous soyons un seul peuple, la crise actuelle pourrait bien sonner le glas d’une vision unifiée du monde. Dans la vaste recomposition géopolitique qui s’opère sous nos yeux, on peut parier que, pour quelques dizaines d’années au moins, la mondialisation va se transformer en régionalisation et que les ensembles géographiques, cohérents et naturels, vont reprendre du service et se reformer. Ils remplaceront les liens tissés par les échanges économiques, les histoires coloniales et les proximités culturelles. On peut d’ailleurs interpréter le Brexit comme la volonté des britanniques de rester mondiaux contre une Europe qui va privilégier la continentalité.

La démondialisation partielle à laquelle nous allons assister va rendre les européens plus proches les uns des autres et leur permettre de comprendre qu’ils forment une seule nation.


L’indifférence des privilégiés

Stefania Pelleriti, Messine (Italie)

24 mars

Mon inquiétude est partagée entre la famille qui vit dans le nord de l'Italie, mon frère qui vit à Londres et les perspectives de ma ville, Messine, qui, avec la province (département), n'atteint pas une centaine de lits en soins intensifs. L'épisode qui tient la ville en haleine depuis une semaine concerne maintenant certains groupes qui, fin mars, sont allés skier dans les régions du nord et, après être rentrés chez eux, ont continué à mener leur vie sans se soucier de la propagation de la contagion.

Au-delà de tout jugement moral sur le comportement de ces personnes, y compris de nombreux médecins, tous en tout cas appartenant à la bonne bourgeoisie de la ville, la réflexion qui me vient à l'esprit concerne la ténacité, voire l'inconscience, avec laquelle beaucoup de gens jusqu'à très récemment refusaient de croire que la situation était vraiment grave et qu'il était possible de devoir adopter des comportements différents de ceux que nous avons toujours eus ; tellement habitués à la société de bien-être qu'ils n'imaginaient pas que même ici, il puisse arriver de devoir vivre dans un état d'urgence, incapables de renoncer ne serait-ce qu'à une seule des possibilités offertes par ce bien-être.

Je me demande donc si l'histoire des riches skieurs de Messine ne reflète pas dans une moindre mesure l'indifférence des privilégiés européens face aux urgences qui, ces dernières années, ont afflué à leurs frontières, déterminés à empêcher ceux qui étaient en difficulté de perturber ne serait-ce que l'idée de bien-être, de porter la guerre dans leur image mentale. Le COVID-19 a sans aucun doute créé une fissure dans cette image, ce qui peut entraîner une prise de conscience et de l'empathie.


L’Europe désunie

Giovanni Caruselli, ancien professeur d'histoire et de philosophie, Seregno (Italie)

24 mars

Que nous apprend cette épidémie sur l'Union européenne ? Peut-être rien qui ne soit déjà clair pour ceux qui ont observé son comportement au cours des dix dernières années... Une réalité politique qui porte le titre d'Union et qui, dans ses documents, accorde une valeur primordiale aux besoins sociaux de ses citoyens, devrait tout d'abord jeter les bases d'un système de soins unifié pour protéger leur santé, peut-être dirigé par un commissaire à la santé publique prêt à surveiller et à intervenir dans chaque situation.

Au lieu de cela, nous avons été confrontés à un terrible avertissement avec ce qui se passait en Chine, sans que la Commission n'élabore un plan unifié pour faire face à l'épidémie. Les frontières restent ouvertes et les frontières sont fermées, les voyages aériens sont interdits ou autorisés, les évaluations scientifiques sont différentes et contradictoires et il n'y a pas d'organisme de coordination. Des usines de dispositifs médicaux qui avaient émigré en Chine, dont personne ne s'était soucié, des médicaments conditionnés en Inde dont nous dépendons maintenant. Et ainsi de suite.

En faut-il autant pour se rendre compte que l'Union européenne a toujours été le résultat d'accords économiques au service des grandes banques et des multinationales du continent, qui n'ont cure dela santé publique et bien d'autres choses ? Faut-il comprendre que maintenant, si les bases d'une Europe sociale qui redistribue les richesses ne sont pas jetées, l'Europe va s'effondrer (comme c'est déjà le cas), et nous reviendrons aux anciennes frontières, aux droits de douane, à la concurrence nationaliste, comme Trump veut le faire pour les Etats-Unis ?


Tous à la maison

Stefano Nicoletti, Pise (Italie)

23 mars

Tout le monde à la maison : moi parce que mon entreprise a réduit le nombre de personnes au bureau et se prépare à un travail à distance généralisé, ma femme qui a fermé son B&B, les enfants. Nous sommes bien ensemble et l'anxiété ne vient pas des risques du coronavirus, qui sont rares pour nous et que nous avons pu affronter il y a vingt jours, lorsque les enfants avaient une très forte fièvre, sans autres symptômes.

L'anxiété vient du bombardement médiatique d'informations inutiles, de données alarmistes qui n'incluent délibérément pas d'estimation des cas bénins et asymptomatiques, de nouvelles visant uniquement à faire peur pour induire les comportements souhaités. Nous avons ainsi réduit la consommation d'informations au minimum (zéro télévision).

Le rôle de l'Europe nous console et nous échappe : absente de manière injustifiée dans la gestion médiatique de la crise, maintenant que le Pacte de stabilité est un souvenir, elle devra faire ce qu'elle n'a pas pu faire ces dernières années : œuvrer pour une véritable justice et une solidarité transnationale.