Nensi Bogdani voxeurop BIRN Des demandeurs d’asile sont emmenés pour un examen médical au centre de détention de Shëngjin, en Albanie. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN

De l’Italie à l’Albanie : voyage d’un migrant à travers les centres d’accueil italiens

Signé en 2023, l’accord migratoire Meloni-Rama permet à l’Italie d’envoyer les demandeurs d'asile dans des centres d'accueil en Albanie le temps du traitement de leur dossier. Révolution pour les uns ou impasse légale et humanitaire pour les autres, cet accord fait débat. Pour certains demandeurs d'asile, l'arrivée dans ces centres a été l'aboutissement improbable d'un long et dangereux voyage. Mais que s'est-il réellement passé derrière les murs de de Shëngjin et Gjadër ?

Publié le 25 mars 2025
Nensi Bogdani voxeurop BIRN Des demandeurs d’asile sont emmenés pour un examen médical au centre de détention de Shëngjin, en Albanie. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN

Shëngjin (Albanie) - Alors que Nizam* file vers l’Italie sur un bateau de migrants bondé, il filme ce qu’il croit être la dernière ligne droite d’un long et éprouvant voyage. Ce peintre en bâtiment de 21 ans, originaire du Bangladesh, brandit son téléphone, cadrant son visage avant de filmer la cinquantaine d'autres personnes entassées sur l’embarcation en fibre de verre blanche. Derrière lui, un homme se couvre les yeux de ses mains, vraisemblablement en larmes, tandis qu’un autre passager, souriant, lui tapote le dos. La poupe du bateau est enfoncée alors qu’il traverse une mer Méditerranée scintillante.

Plus tard, Nizam poste le clip sur TikTok et raconte sa traversée malheureuse. “On y a, c’est notre tour. Ne vous inquiétez pas, on reviendra ensemble”, dit une voix off en ourdou.

Mais quelques jours plus tard, au lieu de fouler le sol italien pour poursuivre l’avenir qu’il a longtemps imaginé, Nizam se retrouve derrière les clôtures des centres de détention pour migrants italiens en Albanie – des installations au cœur de batailles juridiques depuis leur lancement controversé à l'automne 2024.

Un périple détourné

Pendant ce temps, dans un petit village du district de Madaripur, au Bangladesh, les parents de Nizam attendaient avec impatience des nouvelles. 

Sa mère et l'une de ses trois sœurs lui avaient appris à lire, mais au lieu d'aller à l’école, Nizam travaillait pour subvenir aux besoins de la famille. Sur les réseaux sociaux, il s’était forgé une image de playboy, postant des vidéos de lui perché sur des superbikes qu’il empruntait, lunettes de soleil et mèche de cheveux élégamment ajustée complétant le look. Mais la réalité était loin d’être glamour. Son père âgé étant dans l’incapacité de travailler, Nizam était le seul soutien financier de la famille. “Notre famille est très pauvre”, dira-t-il plus tard. “Je dois travailler.”

Désespérés, ses parents ont rassemblé de l’argent pour payer un trafiquant bien connu dans le village. Ils ont vendu un petit lopin de terre et ont plongé dans l’endettement. Transporté clandestinement en Inde, puis au Sri Lanka, au Koweït et en Egypte, Nizam est finalement arrivé en Libye – d'abord à Benghazi, puis à Tripoli – où il est tombé entre les griffes de la mafia. On lui a confisqué son passeport avant de l’emprisonner pendant trois jours, le torturant tout en filmant les sévices. Les vidéos ont ensuite été envoyées à sa famille, accompagnées d’une demande de rançon.

Nizam a été libéré après que ses parents ont payé une partie de la somme demandée. “Une nuit, ils m’ont emmené sur une plage et m’ont forcé à monter dans un bateau”, se souvient-il. Le bateau est parti pour l’Italie depuis le port libyen de Zouara.

Nizam ne sait pas nager et le bateau était tellement surchargé qu’il était convaincu qu’il allait mourir. Mais quand l’embarcation s'est approchée de la côte de Lampedusa, il s’est accroché à l’espoir que le pire était derrière lui.

Son voyage a alors pris une tournure inattendue. Plus de 300 migrants partis des ports libyens fin janvier ont été interceptés par les autorités italiennes. Nizam en faisait partie. Il a été transféré à bord d'un navire de la marine stationné à 20 milles au large de Lampedusa et a été soumis à un contrôle portant sur son état de santé, son âge et sa nationalité. 

Quarante-neuf d'entre eux, dont Nizam, ont été informés qu’ils seraient envoyés dans des centres d’accueil pour migrants en Albanie. Un groupe de migrants égyptiens aurait entamé une grève de la faim.

C’était un moment de désolation, très éprouvant sur le plan émotionnel”, relate Cipriana Contu, une avocate qui s’est entretenue par la suite avec l’un des migrants égyptiens. “Il a expliqué que lorsqu’ils ont appris qu’ils seraient envoyés en Albanie, ils ont entamé une grève de la faim et certains ont fondu en larmes.”

Une semaine d’incertitude a suivi, les migrants épuisés étant transférés entre deux centres en Albanie – dans la ville portuaire de Shëngjin et à Gjadër, à 20 kilomètres de là – pendant qu’ils remplissaient leurs papiers et subissaient des examens de santé, des entretiens et des audiences au tribunal. Six d’entre eux, dont on a découvert par la suite qu’ils étaient mineurs ou vulnérables, ont été transférés en Italie. Les 43 autres, dont Nizam, ont déposé des demandes d’asile, qui ont été rapidement rejetées, ouvrant ainsi la voie à leur expulsion. 

Avant que cela ne se produise, cependant, un tribunal italien est intervenu, statuant que les migrants ne pouvaient pas être légalement détenus en Albanie. Avec les autres demandeurs, Nizam a depuis été transporté dans un centre d’accueil à Bari, en Italie, où il attend les résultats de son recours.

Le système de délocalisation des demandeurs d'asile vers l’Albanie de la Première ministre italienne, Giorgia Meloni (FdI, extrême droite), a été salué par certains dirigeants européens comme un modèle pour freiner l’immigration clandestine, mais critiqué par ses opposants, qui le jugent inhumain. “Il s’agit d'une expérimentation [à des fins] de propagande visant à faire souffrir les gens”, lance Rachele Scarpa, députée du Parti démocrate italien (PD, centre gauche, dans l’opposition). “Les droits fondamentaux des [demandeurs d’asile y] sont réduits au minimum.”

Silvia Calderoni, une avocate représentant Nizam et trois autres migrants transférés dans les camps avec lui, a décliné les demandes d’interview, déclarant que ses quatre clients avaient besoin d’un soutien psychologique avant de s’exprimer publiquement. Les documents judiciaires et les comptes rendus d’entretiens obtenus par Voxeurop et le Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) révèlent l’ampleur de l’épreuve que ceux-ci ont traversée. 

Le voyage

Dévoilé par Meloni et son homologue albanais Edi Rama en 2023, le protocole de traitement offshore prévoit “l’accueil” des hommes adultes et une procédure d’asile accélérée de 28 jours avant un probable rapatriement s’ils sont originaires d’un pays dit “sûr”. Seules les personnes arrêtées dans les eaux internationales sans pièce d’identité peuvent être transférées en Albanie. L’Italie avait initialement prévu un budget de 653 millions d'euros pour ce programme sur cinq ans, mais les dépenses ont déjà explosé. À l’origine, Meloni imaginait prendre en charge 36 000 migrants par an de cette manière.

Elle a reçu les éloges de l’Union européenne, Ursula von der Leyen ayant exhorté les chefs d’Etat en octobre 2024 à tirer “les leçons du protocole Italie-Albanie”. En septembre de la même année, le Premier ministre britannique de centre-gauche Keir Starmer a rendu visite à Meloni et s’est dit intéressé par l’initiative, déclarant les projets d’expulsion de migrants du Royaume-Uni vers le Rwanda – le cheval de bataille de son prédécesseur Rishi Sunak (Parti conservateur) – “morts et enterrés”.

Le 11 mars, la Commission européenne a ouvert la porte aux Etats membres de l’UE pour établir des centres de rapatriement en dehors de l’Union. La proposition de règlement, introduite à la suite de la pression exercée par les gouvernements hostiles à l’immigration, vise à remplacer la directive “retour” de 2008 pour autoriser les “centres de retour” dans les pays tiers à condition qu’ils respectent les “normes et principes internationaux en matière de droits humains”, selon une version préliminaire du document.


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Les centres proposés seraient réservés aux demandeurs d’asile déboutés en attente d’expulsion vers leur pays d’origine, à la différence de l'accord Rome-Tirana, qui prévoit le traitement offshore des personnes en attente du traitement de leur demande d'asile.

Toutefois, les plans de Meloni ont été bloqués par les tribunaux italiens. Le 4 octobre, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a statué qu’un pays ne pouvait être désigné comme “sûr” que si cette définition s’appliquait à l’ensemble de son territoire, une décision qu’un tribunal de Rome a ensuite citée lorsqu’il a refusé d’approuver la détention d’un premier groupe de migrants transférés vers l’Albanie plus tard dans le mois. Mais ce n’était que le début des problèmes juridiques posés par l’accord.

Le 24 janvier 2025, le navire militaire italien Cassiopea a pris position alors que les départs de migrants depuis la Libye s’intensifiaient en raison d’une météo favorable. Les garde-côtes italiens et la police financière ont intercepté huit embarcations s’approchant de Lampedusa et ont transféré de nombreuses personnes à bord du Cassiopea. Les migrants ont été contrôlés à bord pour vérifier s’ils étaient éligibles à un transfert vers l’Albanie.

The Cassiopea naval vessel docks at the port of Shengjin. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN
Le navire Cassiopea accoste dans le port de Shëngjin. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN

Cinquante-trois migrants ont présenté des papiers d’identité et ont été emmenés en Italie pour un traitement régulier de leur demande d’asile, selon une note du ministère de l’Intérieur. Quarante-neuf autres – dont 41 originaires du Bangladesh, six d’Egypte, un de Côte d’Ivoire et un de Gambie – ont été envoyés en Albanie. Le contrôle préalable a été effectué par l’USMAF, l'organisme gouvernemental chargé de détecter les maladies infectieuses sur les navires. Des fonctionnaires du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ont suivi l’opération, mais l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui était également présente lors des missions précédentes, était absente, son contrat ayant expiré.

Nizam n’était pas le seul habitant de Madaripur. Malik*, 27 ans, avait un temps été étudiant à l’université, mais à la mort de son père, il a travaillé dans des fermes pour subvenir aux besoins de sa mère, qui n’avait pas les moyens d’acheter les médicaments dont elle avait besoin pour son diabète. Rohan*, 22 ans, avait décidé d’offrir une vie meilleure à sa femme et à sa fille à naître, mais son voyage a pris une tournure sombre en Libye. Arrêté par la police et vendu à la mafia, il a passé deux ans en prison, où il a été battu et a eu l’épaule fracturée.

Je n’ai jamais étudié, mais ma fille doit étudier”, a-t-il déclaré lors d’un entretien avec des fonctionnaires italiens en Albanie, selon le procès-verbal.

La confusion quant à la destination réelle des personnes interceptées aurait conduit au chaos. Lors d’une inspection des camps albanais par des députés de l’opposition, des experts juridiques et des psychologues, un migrant égyptien a raconté que lui et ses compatriotes avaient refusé de manger sur le bateau. “Ils ne savaient pas qu’ils allaient en Albanie”, raconte Contu, qui a participé à l'inspection. “Ils étaient épuisés et incrédules”, ajoute Papia Aktar, interprète et conseiller juridique né au Bangladesh, également présent.

Une fonctionnaire du ministère de l'Intérieur ayant connaissance de l'opération n'a pas pu confirmer l'incident. “Nous n’avons reçu aucune indication de refus de nourriture”, affirme-t-elle.

Le Cassiopea a accosté à Shëngjin vers 7h30 le 28 janvier. Voxeurop et BIRN ont assisté au débarquement des migrants. Ces derniers sont descendus du navire par groupes de neuf ou dix, lourds de fatigue et ayant du mal à marcher, devant un cordon de policiers, de médecins et de travailleurs humanitaires. Ils portaient des pull-overs bleus et des sandales identiques, certains enveloppés dans des châles et des bonnets chauds contre l'air mordant de l’hiver. Serrant de petits sacs en plastique contenant leurs effets personnels, ils ont disparu dans le centre installé sur le port.

The Cassiopea, docked in Shëngjin. | Photo : Nensi Bogdani/BIRN
Le Cassiopea, à quai à Shëngjin. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN

Ded Bukaqeja, propriétaire de la société de télécommunications qui fournit l’internet dans les camps, a été témoin de leur arrivée. Faisant partie de la première vague de migrants albanais ayant fui vers l’Italie par bateau dans les années 1990 après la chute du régime communiste, il y a vu des échos de son propre passé. “Ils étaient épuisés, profondément secoués. Cela m’a brisé le cœur”, déplore-t-il. “Quand je les ai vus souffrir ainsi, tout m’est revenu en mémoire, exactement comme nous étions quand nous sommes partis. Personne ne quitte son pays pour le plaisir.”

Dans les conteneurs préfabriqués gris faisant office de centre d'accueil, les migrants ont été contrôlés pour les maladies infectieuses, ont reçu des vêtements, de la nourriture et ont été informés de leur procédure d’asile. Pendant leur séjour, ils n’ont eu qu'un accès limité au téléphone. “Certains d’entre eux [n’avaient] pas communiqué depuis des jours, et les membres de leur famille [pouvaient] croire qu’ils [étaient] morts”, explique une assistante juridique de Medihospes, âgée d’une vingtaine d'années, qui fournit une série de services dans les camps. Au cours d’examens médicaux et psychologiques approfondis, il s’est avéré que quatre migrants étaient mineurs. Un autre a été identifié comme vulnérable. Tous les cinq ont été rapidement transférés en Italie pour y suivre la procédure d'asile normale, qui peut prendre généralement des années. 

Problèmes liés à la procédure accélérée

Les migrants restés à Shëngjin ont reçu des ordres de placement en détention, qui devaient être approuvés par les tribunaux italiens dans les 48 heures, puis ont été transportés à Gjadër, un centre plus grand entouré de murs de cinq mètres de haut. Les entretiens relatifs aux demandes d’asile ont été menés par appel vidéo, les fonctionnaires italiens interrogeant les migrants sur leur voyage. Selon les retranscriptions des discussions, les migrants n’avaient pas d'avocat attitré – pratique courante pour ce type d'entretien – mais étaient accompagnés d’un interprète.

Malik a déclaré aux enquêteurs que des créanciers déterminés à l’obliger à rembourser des prêts considérables avaient agressé sa sœur au Bangladesh, lui cassant le nez. Pendant les onze mois qu’il a passés dans une prison libyenne, il a été torturé par ses geôliers : ses ongles ont été arrachés, sa peau a été brûlée par des mégots de cigarettes. “J’ai des marques sur tout le corps à cause des violences que j’ai subies en Libye”, explique-t-il. “Ils ne m’ont pas donné à manger ni à boire et ne m’ont pas permis de me laver. Ils m’ont traité dans des conditions pitoyables.”

Il a demandé à la commission chargée de son dossier de ne pas le renvoyer dans son pays d’origine. “Je voudrais simplement avoir la possibilité de venir en Italie et d’y rester pour travailler”, leur a-t-il dit. “J’aimerais que vous examiniez attentivement ma demande.”

Nizam, le blanchisseur, a lancé un appel tout aussi désespéré. “Je demande à l’Etat italien de m’envoyer en Italie pour que je puisse trouver un emploi”, a-t-il plaidé. “Grâce à ce travail, je pourrai subvenir aux besoins de ma famille et avoir un meilleur avenir.”

Au cours des entretiens, un autre cas vulnérable a été détecté et transféré en Italie. “Nous avons identifié une personne vulnérable parce qu’elle boitait. J'ai appris plus tard qu’il avait des traces de brûlures”, explique un deuxième assistant juridique de Medihospes, un ancien fonctionnaire de Lezhe qui a requis l’anonymat. 

Toutes les autres demandes d’asile ont été rejetées le lendemain. Les demandeurs, dont Nizam, avaient sept jours pour faire appel.

The migrant camp in Shëngjin, where asylum seekers are screened before being transferred to Gjadër, in Albania. | Photo : Nensi Bogdani/BIRN
Le camp de migrants de Shëngjin, où les demandeurs d’asile sont contrôlés avant d’être transférés à Gjadër, en Albanie. | Photo : ©Nensi Bogdani/BIRN

Francesco Ferri, un expert en migration d'ActionAid était également présent lors de l’inspection. Pour lui, il est inacceptable que les vulnérabilités n’aient pas été détectées plus tôt. Il estime que les contrôles sont effectués trop rapidement pour que les séquelles psychologiques puissent être détectées.

Contu, quant à elle, raconte que les migrants qu’elle a rencontrés au cours de sa visite semblaient ne pas comprendre les procédures légales. Surmonter des traumatismes prend du temps, pense-t-elle, et les demandeurs n’en ont pas eu assez. “Quelqu’un qui vient de vivre une expérience de persécution a besoin de temps, à la fois pour digérer [le fait qu’il] a subi des persécutions et des tortures, et pour s’exprimer”, regrette-t-elle. “Le risque est qu’il ne [donne pas toutes ses informations] ou qu’il donne l’impression d’être contradictoire.”

La source du ministère a répondu que les migrants avaient un accès libre à des avocats à tout moment dans les centres, ajoutant que les migrants étaient pleinement informés de leurs droits, ayant reçu un briefing initial de 20 minutes suivi de consultations individuelles d’une durée de deux à trois heures. 

L’assistant juridique et ancien fonctionnaire est d’accord. “Nous essayons d’aider les migrants et nous voulons que leurs demandes d’asile aboutissent”, déclare-t-il.

Une épreuve de force juridique 

Les tribunaux allaient-ils approuver les détentions ? C’était la question que les médias italiens se posaient pendant ce temps-là. Pour tenter de sortir de l’impasse, Meloni a attribué une nouvelle fois la question de la validation des détentions à une cour d'appel de Rome. La cour a simplement réaffecté les mêmes juges. 

Le 31 janvier, les audiences se sont déroulées à huis clos dans une demi-douzaine de salles d’un tribunal de Rome. À travers le ballet des portes s’ouvrant et se fermant, on pouvait apercevoir les juges se préparer à interroger les migrants par appel vidéo avec des interprètes. Les avocats, assis dans les couloirs, examinaient anxieusement des documents en attendant leur tour. Les journalistes, quant à eux, n’avaient pas le droit d'entrer.

Ces entretiens aident à comprendre l’ampleur des dégâts provoqués par l’angoisse et le fardeau d’un avenir incertain. “Le détenu a pleuré tout au long de l’audience”, peut-on par exemple lire dans le procès-verbal de l’audience de Nizam. 

Calderoni, son avocate, critique le système de procédure accélérée, affirmant qu’on lui a confié des affaires moins de 24 heures avant les audiences – peu de temps pour se préparer ou pour parler avec les clients. “Nous [étions] obligés de travailler sans toutes les informations”, se souvient-elle.

Dans une ordonnance rendue dans la soirée du 31 janvier, le tribunal a refusé d’approuver les 43 ordres de détention, renvoyant une nouvelle fois la décision à la CJUE.

Un nouveau coup porté au projet de Meloni : les migrants devaient être transférés en Italie. Une vidéo tournée par un responsable du port albanais de Shëngjin, qui a été communiquée à Voxeurop et à BIRN, montre les demandeurs portant de grands sacs noirs et marchant en file indienne sur une rampe métallique avant de monter sur un bateau de patrouille des garde-côtes. Cette fois, ils portaient des vestes chaudes et des chaussures adéquates. 

Les migrants sont ensuite arrivés à Bari dans la soirée du 1er février. Alors que le bateau entrait dans le port, ils pouvaient être vus regardant à travers les hublots, certains souriant devant le paysage. Des manifestants opposés au projet d’externalisation, rassemblés à proximité, criaient en brandissant une banderole de bienvenue. Après avoir débarqué, les migrants ont été embarqués dans un bus et transférés vers un centre d’accueil situé à la périphérie de la ville. 

Depuis, les centres d’Albanie sont vides. Seul reste le personnel essentiel, qui passe de longues heures dans les cabines préfabriquées ou qui sirote un café dans les quelques bars encore ouverts le long du front de mer de Shëngjin. La décision finale de la Cour européenne sur les centres d’accueil, qui décidera probablement de leur sort, est attendue pour mai ou juin 2025. En attendant, le gouvernement de Meloni réfléchit déjà à la possibilité de convertir ces centres en structures de rapatriement standard.

Les avocats, quant à eux, se sont précipités pour faire appel des refus d'asile de leurs clients. Contu confirme que tous ont fait appel avant le délai de sept jours accordé.

Les jours d'enfermement de Nizam, Malik et Rohan sont désormais terminés. Dans les centres d’accueil basés en Italie, les résidents sont libres de sortir pendant la journée. Selon Calderoni, ses clients sont “en voie de guérison” et pourraient bientôt commencer à travailler, les décisions de justice concernant leurs demandes d’asile étant attendues cette année. Nizam, enfin, est revenu sur les réseaux sociaux. Sur ses photos et ses vidéos, on le voit au bord de la mer Adriatique, ou admirant de grands monuments locaux tels que le Teatro Margherita de Bari.

Un cliché le montre debout devant un café, encadré par des pins. Il porte une chemise ample et des lunettes de soleil.

* Les noms ont été modifiés pour des raisons de confidentialité.

🤝 La réalisation de cette enquête a reçu le soutien d’une subvention du fonds Investigative Journalism for Europe (IJ4EU). L'Institut international de la presse (IPI), le Centre européen du journalisme (CEJ) et tout autre partenaire du fonds IJ4EU ne sont pas responsables du contenu publié et de l'usage qui en est fait.

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