Zagarancea Le village de Zagarancea, en Moldavie. | Photo: Oxana Bodnar

Moldavie : à 20 minutes de l’UE, mais à des années-lumière de Bruxelles

Lors des élections législatives de 2025, le pays a résolument opté pour le rapprochement avec l’Union européenne. Près de la frontière roumaine, l’adhésion est presque une réalité. Du côté de celle avec l’Ukraine, l’influence russe et la nostalgie de l’URSS sont encore très présentes.

Publié le 5 février 2026
Zagarancea Le village de Zagarancea, en Moldavie. | Photo: Oxana Bodnar

Candidate depuis 2022 à l'adhésion à l'Union européenne, la République de Moldavie a confirmé ses ambitions européennes lors des élections législatives de 2025, lorsque le Parti action et solidarité (PAS), la formation de la présidente Maia Sandu, a remporté une victoire écrasante avec plus de 50 % des voix, s'assurant ainsi la majorité au Parlement.

Le pays reste toutefois divisé entre la perspective européenne et l'influence de la Russie : plus de la moitié des personnes n'ayant pas voté pour le PAS ont opté pour le Bloc patriotique, une formation pro-russe dirigée par l'ancien président Igor Dodon.

Moldova map FR

Pour de nombreux Moldaves vivant près de la frontière avec la Roumanie, la Russie est loin, tant sur la carte que dans leur vie quotidienne.

La commune de Zagarancea, dans le raïon (une subdivision administrative) d'Ungheni, se trouve à seulement 40 kilomètres de Iași, en Roumanie, et à 200 mètres du fleuve Prout, qui marque la frontière entre les deux pays. La capitale moldave, Chișinău, est quant à elle à plus de 120 kilomètres. Nous nous sommes rendus ici afin de voir comment vivent les Moldaves à la frontière avec l'Union européenne. 

À l'entrée du village d'Ungheni, en Moldavie. | Photo: Oxana Bodnar
À l'entrée du village d'Ungheni, en Moldavie. | Photo: Oxana Bodnar

Zagarancea a fait l’objet de plusieurs investissements financés par des fonds européens. Selon les autorités locales, leur montant total pour la période 2021-2025 s'élève à environ 16 millions de lei moldaves, soit l'équivalent de plus de 810 000 euros.

La Roumanie, proche et “tax free”

Vitalie Scripcaru a été professeur de musique pendant trente ans. Ces dernières années, il dirige le Centre culturel du village, enseigne aux enfants et organise des événements pour les personnes âgées. 

Nous avons rencontré la famille Scripcaru un dimanche de fin décembre. En attendant ses petits-enfants, sa femme Angela nettoie la cour, tandis que Vitalie prépare du bois pour allumer le poêle. Lorsque le thé est prêt et que les friandises préférées sont sur la table, la famille se réunit et fait des projets pour le week-end suivant.

Vitalie Scripcaru
Vitalie Scripcaru sur un des chantiers de l'autoroute Iași-Ungheni. | Photo: Oxana Bodnar

Les Scripcaru ont beau avoir récemment acheté une télévision, ils veulent déjà s’en procurer une autre. Généralement, ils font ces achats en Roumanie : “Je préfère aller à Iași car c’est plus près. Nous y avons acheté une télévision parce que le prix est plus avantageux et que la TVA est remboursée, ce qui nous permet de récupérer un peu d'argent”, explique Vitalie Scripcaru.

Tout ça grâce à la règle “Tax Free”, qui permet aux citoyens non résidents dans l'UE de se faire rembourser la TVA sur les biens achetés en Roumanie – ou ailleurs dans l’UE – qu'ils ramènent chez eux.

Iași est déjà proche. Bientôt, elle le sera encore plus : la Roumanie construit, avec des fonds du programme européen SAFE, les premiers kilomètres d'autoroute en République de Moldavie. Il s'agit du dernier tronçon de 15,5 kilomètres de l'autoroute Unirii (“Union”), qui relie Târgu Neamț, en Transylvanie, à une centaine de kilomètres à l’est de Iași, à cette dernière, pour terminer à Ungheni.

L’autoroute enjambera le Prout grâce à un nouveau pont qui devrait être opérationnel à partir de l'automne 2026 et dont le coût s'élève à 30 millions d'euros, dont 16,4 millions sont financés par l'Union européenne. Le temps de trajet de Zagarancea vers Iași devrait alors prendre une vingtaine de minutes, au lieu de l’heure et demie-deux heures actuellement, “selon la file à la douane, le trafic, le mois et le jour”, précise Vitalie.

Diaspora et attachement local

Si son pays adhère à l'UE, de nombreux habitants partis à l'étranger chercher une vie meilleure reviendront s'installer chez eux, espère Vitalie. Le recensement de 2004 comptait 3 300 habitants dans la commune de Zagarancea ; aujourd'hui, il en reste un peu plus de 2 900.

Si l'on prend notre quartier, beaucoup sont partis à l'étranger, en Europe, d'autres sont partis en Russie. Ils gagnent leur vie tant bien que mal. Dans le contexte de la situation qui s'est créée dans notre pays au fil des ans, depuis l'indépendance, il faut savoir que la vie n'a pas été si facile. Ces dernières années, nous en ressentons aussi les bénéfices”, explique-t-il.

Avant de prendre son congé parental, sa fille Cristina travaillait à la mairie dans le cadre d'un projet financé par des fonds européens : “Nous n'avons jamais songé à partir, nous voulons vivre et travailler dans notre pays et élever nos enfants ici”, raconte la jeune femme.

Dans le village voisin de Semeni vit la famille Cimpoeș. Ce dimanche, elle est presque au complet ; seul manque le fils aîné, parti à Chișinău étudier la médecine. 

Maria travaille depuis 18 ans comme infirmière à l'hôpital régional d'Ungheni. Ses enfants, Rafael et Tatiana, sont très attachés à leur pays et pratiquent tous deux la danse folklorique. “J'aime danser, promouvoir les traditions de la République de Moldavie, de notre peuple. Je suis allé en Roumanie pour participer à différents concours, et j'y ai vu un pays beaucoup plus développé que le nôtre”, explique Rafael. “Je vois mon avenir ici”, ajoute Tatiana. 

Maria Cimpoeș. | Photo: Oxana Bodnar
Maria Cimpoeș. | Photo: Oxana Bodnar

Selon Maria, les activités artistiques de ses enfants l'amènent souvent en Roumanie. Elle évoque la rénovation du Palais de la culture d'Ungheni, “qui profitera aux enfants en leur offrant de meilleures conditions”, ainsi que plusieurs projets réalisés grâce aux fonds européens. Pour elle, la Moldavie a aussi beaucoup à offrir à ses voisins occidentaux : “De belles personnes, tant physiquement que spirituellement, ainsi que les valeurs que nous possédons et préservons”.

L’UE, loin des yeux, loin du cœur

Au fur et à mesure que l’on s’approche de l’autre bout du pays, le “rêve européen” s'estompe, comme à Naslavcea, un village situé tout au nord du pays, à la frontière avec l'Ukraine. Là, à plus de 200 kilomètres de Chișinău, sur les rives du Dniestr, vivent moins de 800 habitants, presque exclusivement russophones. Beaucoup ont de la famille à la fois en Russie et en Ukraine.  

Nous avons alors discuté avec des personnes dans cette situation. “Si vous voyez qu'un voisin est pauvre et qu'un autre vit bien, qu'il a tout ce dont il a besoin, vers qui vous tournerez-vous ?”, nous demande une habitante que nous interrogeons à propos de l'Union européenne. Pour elle, le voisin riche est la Russie, où “il y a de tout”. Dans l’UE, estime-t-elle, il n’y a “rien, c’est un désert”. 

Une autre habitante répond qu’elle“n'a rien contre l'Union européenne”, mais qu'elle préfère la Russie : “Je suis pour la paix et pour l'Union soviétique”. Ici, la frontière roumaine et l’UE, autre planète invisible et prospère, paraissent bien loin. La carte, elle, ne tient pas compte des gens qui vivent ici. 

👉 L'article original sur HotNews 
🤝 Cet article a été rédigé dans le cadre d'une collaboration journalistique européenne transfrontalière au sein du projet EU Neighbours East

Vous appréciez notre travail ?

Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !

Média, entreprise ou organisation: découvrez notre offre de services éditoriaux sur-mesure et de traduction multilingue.

Soutenez un journalisme européen sans frontières

Faites un don pour renforcer notre indépendance

Articles connectes