Stas_Kozliuk_Bazhana_building Un immeuble résidentiel situé rue Mykoly Bazhana à Kiev. Le 9 janvier 2026 un drone russe y a tué un médecin et un secouriste, et cinq autres personnes ont été blessées. | Photo : ©Stas Kozliuk

Alors que l’Ukraine traverse un hiver glacial, la Russie cible les sauveteurs, les infrastructures énergétiques et les civils

En cette quatrième année de guerre, un froid extrême s'abat sur l'Ukraine. Les frappes russes visent les centrales électriques, mais aussi les sauveteurs eux-mêmes. Les familles subissent des coupures d'électricité, le gel et la perte de leurs proches, tandis que s’intensifient les attaques contre les médecins et les secouristes.

Publié le 18 février 2026
Stas_Kozliuk_Bazhana_building Un immeuble résidentiel situé rue Mykoly Bazhana à Kiev. Le 9 janvier 2026 un drone russe y a tué un médecin et un secouriste, et cinq autres personnes ont été blessées. | Photo : ©Stas Kozliuk

En 2025, la Russie a attaqué le système énergétique de l'Ukraine plus de 4 500 fois. En 2026, Moscou a obtenu ce qu'elle voulait : un froid sans précédent. Au cours du mois de janvier, les températures dans les villes ukrainiennes ont atteint -20 à -26 °C dans certaines régions.

Les centrales thermiques, qui alimentent le chauffage de millions de personnes à Kiev, Kharkiv, Dnipro et dans d'autres grandes villes ukrainiennes, ont été la cible d’intenses frappes de drones et de missiles russes. Certaines installations ont été complètement détruites et on ne sait pas quand elles seront à nouveau opérationnelles. L'état d'urgence a été déclaré dans le secteur énergétique.

À Kiev, la capitale et la plus grande ville du pays, des centaines de milliers de personnes se retrouvent sans chauffage ni électricité, en plus d’être contraintes de se protéger des bombardements russes pendant les grands froids. Les frappes touchent également d'autres bâtiments civils, notamment des zones résidentielles, des crèches, des hôpitaux et des entreprises.

Si les équipes de secours travaillent déjà dans des conditions extrêmes, la Russie les empêche en plus de faire leur travail : médecins, pompiers et employés des services de secours sont en effet pris pour cible pendant les opérations de sauvetage. Pour en savoir plus sur leur travail dans l'obscurité et le froid, lisez cet article du Public Interest Journalism Lab.

 De-energized streets of Kyiv. After the Russian attack on January 9, almost half a million people in the capital were left without electricity and partially without heat. February 4, 2026. Photo: Olena Maksymenko
Rues désertées de Kiev, le 4 février 2026. Après l'attaque russe du 9 janvier, près d'un demi-million de personnes dans la capitale se sont retrouvées sans électricité et partiellement sans chauffage. | Photo : ©Olena Maksymenko

“C’est ma famille”

Depuis le début de l'invasion à grande échelle de leur pays il y a quatre ans, les Ukrainiens craignaient chaque année un hiver rigoureux, les infrastructures énergétiques étant continuellement prises pour cibles par les frappes russes, entraînant des coupures de courant planifiées. Afin de mettre complètement hors service les centrales thermiques, les Russes avaient besoin d'un temps froid prolongé, avec des températures inférieures à zéro pendant plusieurs semaines, ce qui mettrait à rude épreuve le réseau énergétique et aggraverait les difficultés rencontrées par les civils. Jusqu'en 2026, les hivers ukrainiens avaient été exceptionnellement doux.

La nuit du 9 janvier 2026 peut être considérée comme un tournant. Une pluie verglaçante s'est abattue toute la journée sur la plupart des villes ukrainiennes. Les routes, les trottoirs et les lignes électriques ont gelé sous nos yeux. Puis, dans la nuit, la Russie a lancé une violente série d’attaques, utilisant 36 missiles et 242 drones de différents types à travers le pays. La frappe principale a visé la région de Kiev : cette nuit-là, la Russie a privé d'électricité un demi-million de personnes dans la capitale.

9 Jan strikes
Les frappes russes dans la nuit du 9 janvier. | Source : t.me\monitor_ua

“Snizhana, voici ce qui s'est passé cette fois-ci”, dit Vitaliy Kachuro, employé du Service d'urgence de l'Etat, à sa femme dans une vidéo montrant les dégâts. Dedans, on peut voir un immeuble de plusieurs étages en feu. Situé au 16, rue Mykoly Bazhana – sur la rive gauche du Dniepr, qui divise la capitale – le bâtiment a été touché par un drone russe Shahed dans la nuit du 9 janvier. La centrale thermique qui alimente en chauffage la majeure partie de la rive gauche se trouve à environ 20 minutes en voiture. Elle est désormais complètement hors service.

À chaque intervention, Vitaliy enregistrait une vidéo pour tenir sa femme informée de la situation et la rassurer en lui disant qu'il allait bien. Cette fois-ci n'a pas fait exception ; à 1h55, Snizhana a reçu la vidéo de Vitaliy. À 2h55, celui-ci a cessé toute communication. Jusqu'à six heures du matin, Snizhana a cherché des vidéos sur internet provenant de cette adresse, mais n'a rien trouvé. Elle a appelé, écrit, mais sans réponse. Le matin, les services d'urgence de l'Etat ont appelé. “Je n'ai demandé qu'une chose : est-il en vie ?”, raconte-t-elle plus tard.

Le mari de Snizhana fait partie des cinq sauveteurs et quatre médecins qui ont été blessés lors d'une seconde frappe de Shahed rue Mykoly Bazhana. Toutes les personnes blessées ont été hospitalisées, et trois d'entre elles, dont le mari de Snizhana, se trouvaient dans un état grave en soins intensifs. Un autre médecin est décédé.

Dans l'appartement des Kachuro, un jeune garçon demande à être pris dans les bras dès notre entrée. Il s'appelle Vitaliy, comme son père. Il a deux ans ; c’est le deuxième fils du couple. Le plus jeune, Andriy, a trois mois, et leur fille aînée, Emilia, a six ans.

À la maison, Vitaliy passait toujours du temps avec les enfants et leur chantait des berceuses le soir. “Ils sont tous très ouverts, tout comme leur père. Son attention leur manque vraiment maintenant”, regrette Snizhana.

Kyiv, 27 January 2026. A photo of Vitaliy Kachuro, who was wounded during the Russian shelling on 9 January, with his daughter Emilia. | Photo: ©Anna Tsyhyma
Kiev, 27 janvier 2026. Photo de Vitaliy Kachuro, blessé lors des bombardements russes du 9 janvier, avec sa fille Emilia. | Photo : ©Anna Tsyhyma

Vitaliy a été placé en soins intensifs et reste dans un état grave. Les éclats causés par le Shahed ont causé une hémorragie interne, des fractures des arcs vertébraux et un déplacement de la colonne vertébrale. Il a subi de graves blessures aux organes internes et un traumatisme crânien.

“Il ne sent toujours pas ses jambes. Sur les radiographies que les médecins m'ont montrées, on peut voir des blessures importantes au niveau du corps, des organes internes et des poumons. Ces blessures guérissent lentement. Il a perdu deux litres de sang et a subi deux arrêts cardiaques”, raconte sa femme.

Vitaliy était le seul membre de la famille à travailler. En plus de son rôle au sein du Service national des urgences, il avait deux autres emplois pour subvenir aux besoins des siens. Avec sa femme, il exploitait également une serre sur une petite parcelle héritée de son grand-père, non loin de leur appartement. Ils y cultivent des tomates et, dans le jardin voisin, des pommes, des poires, des prunes et des framboises.

“Il adore tout ce qui est fait maison et voulait même avoir des poules. Je lui ai répondu : ‘Des poules ? Nous avons déjà trois enfants et un chien, pourquoi des poules en plus ?’” Snizhana rit.

Selon elle, Vitaliy allait travailler comme s'il allait “à un rendez-vous galant” : “J'étais même jalouse”, sourit-elle. “J'aime tellement mon travail. C'est ma famille”, disait souvent son mari.

Vitaliy a rejoint le Service national des urgences en 2010. Il a été sauveteur pendant huit ans. Lorsque leurs enfants sont nés, il a changé de poste pour devenir chauffeur afin d'avoir des horaires plus flexibles : un jour de travail, trois jours à la maison. “Les gars de son unité sont de bons amis. Ils s'entraident. Si quelqu'un construit une maison, ils se réunissent et l'aident”, raconte Snizhana. 

“Je n'abandonnerai pas mon travail”

Lorsque la situation à Kiev s'est détériorée voilà quelques mois, Snizhana a suggéré à Vitaliy de partir avec sa famille à l'étranger. Ils ont trois enfants, et bien que Vitaliy en ait le droit, il a refusé. “Je n'abandonnerai pas mon travail” lui a-t-il répondu.

Après le 9 janvier, la vie de la famille semblait s'être arrêtée. Depuis, Snizhana rend quotidiennement visite à son mari à l'hôpital. “Je reprends vie quand je vais le voir. Je suis heureuse qu'il soit désormais dans un état plus ou moins stable. Les médecins l'ont sauvé. Il ouvre les yeux, réagit à ma voix. Quand il entend la voix de sa mère, il se met à pleurer”, raconte-t-elle.

“Quand papa va-t-il revenir ?” demande sans cesse leur fille. Snizhana lui a promis que son père serait de retour dans dix jours. “Heureusement, elle ne sait pas encore compter, donc dix jours lui sembleront plus longs.” 

Emilia chante des berceuses en vidéo, que Snizhana montre à Vitaliy à l'hôpital. “Je dois tenir bon, je n'ai pas le choix”, dit-elle. “J'ai trois enfants et un mari qui doit se remettre sur pied. Nous l'attendons tous avec impatience.”

Oleksandr Zibrov, un collègue de 36 ans qui travaillait cette nuit-là et qui a également été blessé lors de l'attaque du 9 janvier. Les médecins se sont battus pendant 18 jours pour lui sauver la vie, mais il est décédé à l'hôpital des suites de ses blessures. Les funérailles ont eu lieu le 28 janvier. Un corbillard noir a quitté la caserne où Oleksandr travaillait pour se rendre au cimetière ; accompagnant le défunt, les sirènes de tous les camions de pompiers du raïon de Darnytsia s’entendaient de loin. Lors de l’inhumation, tous les pompiers se sont mis au garde-à-vous, la tête baissée.

“Après avoir sauvé d’innombrables vies, il n’a pas pu se sauver lui-même”

La frappe du drone qui a blessé les sauveteurs et coûté la vie au médecin Serhiy Smoliak s'est produite alors qu'ils terminaient leur travail sur les lieux. L'équipe médicale qui était arrivée se préparait déjà à repartir lorsqu'un autre drone a frappé la cour du bâtiment touché, à littéralement 50 mètres de l'équipe.

“Ils étaient en service sur le site de la frappe lorsqu'un drone s'est approché. Ils ont couru vers un abri, mais ils n'ont pas eu le temps de se cacher”, a déclaré au journal Suspilne le médecin Vadym Vilihovchuk, un collègue de Smoliak. “L’état de certains blessés ne laissait aucun espoir de survie. Et le danger persistait. Les médecins ont donc continué à courir vers l'abri jusqu'à la fin des bombardements.” 

Serhiy Smoliak, ambulancier paramédical de 56 ans, est mort sur le coup des suites de ses blessures. Quatre autres de ses collègues ont été blessés. “Ils ont signalé qu'un médecin était mort à Kiev au cours de cette terrible nuit, mais je ne pouvais même pas imaginer que ce serait Serhiy”, raconte une amie du médecin, originaire comme lui de Kakhovka, dans la région de Kherson (au sud du pays). Pour des raisons de sécurité, nous ne divulguons pas son nom. Elle ajoute : “Serhiy et sa femme sont médecins. À Kakhovka, tout le monde les connaissait et les respectait.”

Aujourd’hui, Kakhovka est occupée par les Russes. Avant de déménager à Kiev, Serhiy a travaillé pendant plus de 25 ans comme ambulancier paramédical senior dans les services médicaux d'urgence. Après l'occupation, la famille est restée dans la ville pendant plusieurs mois. Serhiy a continué à travailler dans ce domaine.

La famille Smoliak a décidé de quitter la ville occupée à l'automne 2022. Vivre dans une terreur constante était devenu insupportable. À cela s'ajoutaient les persécutions systématiques et les enlèvements par les forces d'occupation : en octobre 2022, les Russes ont illégalement détenu le neveu de Serhiy Smoliak, un anesthésiste local, ainsi qu'une infirmière de bloc opératoire de l'hôpital de la ville, a raconté l'amie des Smoliak.

“Notre ambulance a été détruite là-bas en décembre 2022 : les Russes ont frappé, détruisant à la fois le bâtiment lui-même et les ambulances. Après cela, je ne voulais plus rester là-bas un jour de plus”, a déclaré à Suspilne Svitlana Kachan, une collègue de Serhiy qui travaillait avec lui dans la région de Kherson.

“Il a un fils ici et deux petites-filles. L'une est très jeune, elle a un peu plus d'un an, l'autre est en première année primaire”, explique Svitlana : “[C’était un] si bon grand-père qu'il parlait sans cesse de ses petites-filles à chaque garde. Serhiy n'aurait jamais laissé une personne en difficulté sans lui venir en aide”.

Une semaine avant sa mort, un drone russe a endommagé l'appartement de Serhiy Smoliak à Kakhovka. La famille du médecin louait une maison à Kiev. “Après avoir échappé à l'occupation russe et sauvé d'innombrables vies, il n'a pas pu se sauver lui-même”, explique un ami du couple.

Selon l'organisation Physicians for Human Rights, plus de 2 000 attaques contre des établissements de santé en Ukraine ont été recensées depuis le début de l'invasion à grande échelle, et plus de 300 médecins ont été tués.

La tactique délibérée de la Russie

Dans la nuit du 9 janvier, la Russie a pris cinq vies, dont celles d'Oleksandr Zibrov et du médecin Serhiy Smoliak.

Selon le ministère ukrainien de l'Intérieur, la Russie a attaqué les secouristes ukrainiens plus de 60 fois au cours des trois derniers mois de 2025 uniquement. Cinq secouristes ont été tués et plus de 30 ont été blessés.

Analysant l'attaque du 9 janvier, Anna Mykytenko, avocate et experte en droit international humanitaire, a souligné que les doubles frappes visant les services civils d'intervention d'urgence sont proscrites par le droit international humanitaire : “Une attaque répétée contre une cible civile alors que les services civils d'intervention d'urgence s'efforcent de surmonter les conséquences de l'attaque initiale peut être considérée comme une double frappe. De telles actions sont contraires au droit international humanitaire, selon lequel les parties au conflit, entre autres obligations, doivent toujours faire la distinction entre les cibles militaires et les installations civiles et ne pas frapper ces dernières.”

Fin 2024, l'organisation ukrainienne de défense des droits humains Truth Hounds a publié une étude identifiant les doubles frappes comme une tactique délibérée de la Russie. Ils ont répertorié 36 cas de doubles frappes infligées par la Russie depuis le début de l'invasion à grande échelle jusqu'au 31 août 2024, soulignant une augmentation alarmante de l'utilisation de cette tactique. Pour mener cette étude, les auteurs ont collaboré avec la Défense civile syrienne, une organisation également connue sous le nom de Casques blancs, qui est devenue témoin direct et victime de cette tactique russe pendant la guerre en Syrie.


“Les parties au conflit, entre autres obligations, doivent toujours faire la distinction entre les cibles militaires et les installations civiles et ne pas frapper ces dernières” – Anna Mykytenko


Les auteurs ont identifié un schéma clair dans ces attaques, qui impliquent généralement un intervalle de plusieurs dizaines de minutes entre les frappes : dans presque tous les cas, la deuxième frappe fait des victimes principalement parmi les premiers arrivés sur les lieux – sauveteurs, médecins et policiers. Les forces russes lancent régulièrement des doubles frappes, non seulement en se basant sur des calculs quant à l'arrivée potentielle des services d'intervention, mais aussi en surveillant la zone à l'aide de drones de reconnaissance.

Ces frappes répétées sont souvent infligées lorsque les forces russes peuvent confirmer l'arrivée des secouristes et d'autres civils sur le site de la frappe. Bien que cette tactique ne soit pas nouvelle pour les secouristes eux-mêmes, les gelées anormales de cet hiver les obligent à se préparer avec une attention particulière avant de répondre à un appel. 

“La plus longue intervention à laquelle j'ai participé sur un site de frappe en janvier a duré cinq ou six heures. La température atteignait alors -18 °C. J'ai l'habitude, je pratique la pêche hivernale, mais c'est quand même difficile”, explique Ivan, sauveteur à Kiev. Il nous montre ses gants raides dans une vidéo : “Je ne pourrai plus les porter”, dit-il en souriant.

Par un tel froid, l'essentiel est de ne pas se mouiller, assure Ivan : il faut porter des sous-vêtements thermiques et emporter des gants supplémentaires, et des règles précises doivent être respectées par les sauveteurs.

“L'approvisionnement en eau doit être constant, car l'eau des lances à incendie gèle sous vos yeux. Si l'approvisionnement s'arrête pendant cinq à sept minutes, de la glace se forme dans les tuyaux et les bloque. Il devient alors impossible d'éteindre le feu”, explique le sauveteur.

Au cours de ses 17 années de service au sein du Service national des urgences, il a souvent travaillé dans des conditions météorologiques difficiles. Mais les gelées ne duraient pas aussi longtemps que cet hiver. Plus important encore, les opérations de sauvetage n'avaient pas à être menées sous les bombes russes.

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