Brady Izquierdo Rodríguez - animal VE

Pour les vétérinaires européens, s’occuper des animaux rime avec épuisement psychologique et physique

Une étude récente suggère que, dans toute l’Europe, les vétérinaires courent un risque de suicide plus élevé que les autres professionnels de santé et que le grand public.

Publié le 8 octobre 2026

Les troubles de santé mentale touchent des personnes de toutes les classes sociales, de tous les âges et de toutes les professions. Plusieurs études montrent que les vétérinaires présentent un risque de suicide plus élevé que les autres. En 2019, une analyse publiée par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) des Etats-Unis a démontré que les femmes exerçant cette profession avaient 3,5 fois plus de risques de mourir par suicide que la population générale, et les hommes 2,1 fois plus. De même, une étude européenne publiée parue dans Frontiers in Veterinary Science indique que le taux de suicide chez les vétérinaires est deux fois plus élevé que celui des autres professionnels de santé et quatre fois plus élevé que celui de la population générale.

En va-t-il de même dans les pays hors d’Europe ? Pour Gonzalo Moreno, président du Conseil général des associations vétérinaires d’Espagne (CGCPVE), il existe des éléments allant dans ce sens, même s’il convient de faire preuve de prudence. Au-delà des différences sociales et culturelles, certains facteurs de risque spécifiques s’appliquent à cette profession en particulier.

“Nous disposons de données indiquant que les problèmes de santé mentale chez les vétérinaires sont graves et ne se limitent pas au suicide”, explique-t-il à El Confidencial. “On observe également des cas d’épuisement professionnel, d’anxiété, de dépression, etc.” Le CGCPVE mène actuellement une étude en collaboration avec la Fondation Galatea afin de mieux cerner la situation en détail.

En Espagne, les vétérinaires font partie des professions de santé, comme le prévoit la loi 44/2003. Si le suicide a toujours des causes multiples, comme le soulignent les représentants du secteur, certains facteurs de risque reviennent systématiquement dans la littérature scientifique.

Une profession confrontée à la mort et à la violence

Moreno souligne l’aspect vocationnel important de la profession vétérinaire, qui implique un engagement personnel profond dans le travail. “Nous avons une grande responsabilité, et la société accorde une importance toujours plus grande aux animaux”, explique-t-il. Le gouvernement espagnol estime qu’il y a en Espagne plus de 15 millions d’animaux de compagnie. Les vétérinaires veillent non seulement à la santé de ces animaux, mais aussi – dans le cadre de leur rôle en matière de santé publique – à celle des animaux d’élevage.

Dans le cadre de leur travail quotidien, les vétérinaires sont habitués à faire face à la maladie et, inévitablement, à la mort, avec tout ce que cela implique. De plus, à l’instar d’autres professionnels de santé, ils sont de plus en plus souvent confrontés à des cas d’agressions de la part du public. 60 % d’entre eux déclarent avoir subi une forme ou une autre de violence.

Quant aux conditions de travail, les vétérinaires sont confrontés à des horaires exigeants, notamment des gardes, qui peuvent empiéter sur leur vie privée. La sécurité financière peut constituer un défi plus important que pour d’autres professions de santé, explique Gonzalo Moreno. Les salaires sont “assez bas”, et la profession est considérée comme moins prestigieuse que d’autres branches de la médecine.

Une situation comparable prévaut ailleurs en Europe. En France, les “déserts vétérinaires” font régulièrement l’objet de débats publics. Dans ces régions, souvent rurales, les vétérinaires peuvent travailler jusqu’à 80 heures par semaine ou être de garde 24 heures sur 24. Des enquêtes ont révélé un risque de suicide trois à quatre fois supérieur chez les vétérinaires par rapport à la moyenne nationale française. Le problème des agressions physiques s’aggrave également.


“Nous avons une grande responsabilité, et la société accorde une importance toujours plus grande aux animaux” – Gonzalo Moreno


En Lituanie également, les vétérinaires font état des mêmes difficultés, auxquelles s’ajoutent des cas cliniques éprouvants sur le plan émotionnel, des clients exigeants et des possibilités de repos limitées. Une question en particulier a été mise en avant dans ce pays balte : la “responsabilité émotionnelle”. Dans le cadre d’une thèse publiée en 2023, 133 vétérinaires spécialisés dans les petits animaux ont été interrogés. Les résultats suggèrent que la responsabilité émotionnelle liée au traitement des animaux et aux interactions avec leurs propriétaires joue un “rôle significatif” dans le stress. Près de 97 % des personnes interrogées ont déclaré ressentir une détresse émotionnelle suite au décès d’un animal dont elles s’étaient occupées pendant plusieurs années.

Les conditions de travail et la culture varient considérablement d’un pays européen à l’autre. En Hongrie aussi, le lien entre l’euthanasie animale et le stress fait l’objet de débats. Un vétérinaire de Debrecen (est du pays) qualifie le taux de suicide d’“alarmant” et l’attribue à la fréquence à laquelle les vétérinaires sont confrontés à la mort. L’euthanasie reste une “question sensible et non résolue en médecine vétérinaire”, affirme-t-il. “Les professionnels ont appris à relativiser cette pratique, en la considérant comme un moyen de mettre fin à la souffrance plutôt que comme une tragédie en soi.”

Des solutions envisagées

Dans la plupart des pays européens, les vétérinaires sont soumis à des bilans de santé mentale. Le portail d’information de la Chambre nationale de médecine vétérinaire de Pologne rapporte que près de 36 % des personnes interrogées présentaient des symptômes de dépression, tandis que 40 % souffraient de troubles anxieux. 39 % ont admis avoir eu des pensées suicidaires, et 60 % connaissaient un collègue qui s’était donné la mort ou avait tenté de le faire.

À la suite de cette étude, un programme d’aide destiné aux vétérinaires a été lancé en juin 2025. Les chambres régionales (auxquelles les praticiens doivent obligatoirement adhérer pour exercer) offrent aux vétérinaires polonais l’accès à deux séances de soutien gratuites par mois. Au cours des deux premiers mois, 249 comptes ont été créés sur le portail.

En Espagne, Gonzalo Moreno estime que des données fiables doivent être disponibles pour que les réformes puissent avancer sur la base de connaissances solides. En tant que président du conseil des vétérinaires, il entretient des contacts avec le ministère de la Santé. Le commissaire chargé de la santé mentale au sein de ce ministère a reconnu qu’il n’existait aucune donnée sur les suicides et qu’à ce jour, les politiques publiques n’avaient pas spécifiquement abordé cette question. Au-delà des données, Moreno préconise également de s’attaquer aux “causes structurelles” du burn-out. Les conditions de travail et la rémunération sont essentielles, tout comme le problème des agressions.

Álvaro Toledo est psychologue et coordinateur du Groupe d’étude et de recherche sur les comportements suicidaires au Collège des psychologues de Madrid. En ce qui concerne les suicides, il préconise le recours systématique aux “autopsies psychologiques”, qui pourraient fournir des informations utiles sur les facteurs et les circonstances ayant entraîné le passage à l’acte, ainsi que sur la manière dont ceux-ci ont pu interagir au fil du temps. Le suicide, souligne-t-il, est un phénomène complexe et aux causes multiples. “Il existe des facteurs qui augmentent la vulnérabilité, mais aucun d’entre eux, à lui seul, n’explique le comportement suicidaire.”

En d’autres termes, une profession ne détermine pas en soi si une personne va développer un comportement suicidaire, mais elle peut devenir un facteur de risque. “Certaines conditions de travail qui persistent dans le temps aggravent d’autres problèmes personnels”, explique le psychologue. “Il existe des situations professionnelles pouvant entraîner une usure importante, telles qu’une charge de travail excessive, de longues heures de travail, un manque de repos, des difficultés à concilier vie professionnelle et vie privée, ainsi que des niveaux de responsabilité élevés”, détaille-t-il. “Toutes ces circonstances persistantes peuvent contribuer à des sentiments d’épuisement, d’échec et de perte de contrôle, et peuvent conduire au désespoir.”

Les professionnels de santé ne sont pas, par définition, plus exposés, souligne-t-il. “Dans le cas des vétérinaires, il existe des études. Mais il n’y en a pas, par exemple, sur les livreurs ou les boulangers. Il est très difficile d’affirmer avec certitude que les vétérinaires courent un risque particulièrement élevé.”

👉 L’article original sur El Confidencial 
🤝 Cet article a été rédigé dans le cadre du projet collaboratif PULSE. Francesca Barca (Voxeurop), Justė Ancevičiūtė (Delfi, Lituanie), Alicja Gardulska (Gazeta Wyborcza, Pologne) et Boróka Parászka (HVG, Hongrie) y ont contribué. 
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