C’est un honneur d’être parmi vous ce matin. Recevoir le Prix de la paix des libraires allemands revêt une importance particulière. Particulière, parce que, jusqu’à une époque récente, mes lecteurs se recrutaient dans le cercle restreint du monde du droit, et parce que Francfort occupe une place importante dans notre histoire familiale. André Schiffrin était un éditeur de renom. Il venait chaque année à la Foire du livre, et trois de ses auteurs – Gunnar et Alva Myrdal, ainsi que George F. Kennan – ont reçu ce prix. Sa fille Natalia est mon épouse, ma première lectrice et ma critique la plus perspicace et la plus constante.
Particulière aussi, parce que la paix est au cœur des thèmes qui traversent mon travail et que j’aborderai ce matin : le poids et les dangers du silence, la confrontation avec les injustices, les droits des individus et des groupes, et le caractère indispensable de l’Etat de droit.
Ces thèmes se rejoignent autour d’une idée – révolutionnaire en 1945, toujours contestée – selon laquelle le pouvoir de l’Etat est limité par les droits des individus et des groupes, en vertu du droit national et du droit international. Cette idée dépasse le droit et la littérature et nous touche tous.
Ces thèmes ne se sont imposés à moi que plus tard dans ma vie. Mon enfance a été heureuse ; j’étais aimé et j’avais tout ce qu’un enfant pouvait souhaiter. Pourtant, j’ai grandi dans un monde de silences, entouré de choses dont mon frère et moi n’avions qu’une conscience vague.
C’était un silence familial, un silence sur le passé. Je n’en ai appris les détails que plus tard. Les psychanalystes Mária Török et Nicolas Abraham en ont saisi les effets dans ces mots qui ouvrent mon livre Retour à Lemberg :
“Ce ne sont pas les morts qui nous hantent, mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres.”
Les secrets de nos “autres” étaient des événements meurtriers qu’il n’est nul besoin de vous rappeler. Le nôtre était un silence allemand, né des horreurs subies par mes grands-parents et ma mère. La conséquence était simple : rien d’allemand à la maison. Ni lave-vaisselle ni musique, ni voiture, ni livres, rien de rien. Enfin, pas tout à fait rien : par quelque détour, la nourriture allemande — disons plutôt autrichienne — parvenait à franchir les trappes. Je garde un grand faible pour le schnitzel et le strudel.
Au fil des années, les choses ont changé pour moi. À l’université, j’ai rencontré le lecteur Allemand – en réalité un Autrichien –, un homme charmant, pas un monstre ; nous sommes devenus amis. Lorsque j’ai enseigné, j’ai eu parmi mes étudiants de jeunes Allemands remarquables. Rien de monstrueux chez eux non plus. Nous parlions du passé, de manière saine et ouverte.
Plusieurs de mes chers amis allemands sont dans la salle aujourd’hui. Un cinéaste. Un directeur de musée. Un avocat né à l’Est. Et le fils d’un juriste condamné et pendu à Nuremberg pour le meurtre de quatre millions d’êtres humains, dont quatre-vingts membres de ma famille. Niklas Frank a rompu avec le silence, affrontant les crimes de son père, l’histoire de sa famille, celle de son pays. Il est mon ami. Sa présence aujourd’hui en dit davantage que tous les mots.
Dans mon travail d’universitaire et d’avocat – nous portons la perruque –, j’ai toujours accordé une grande valeur à l’indépendance, à l’intégrité et à l’appréciation impartiale des faits, où qu’ils puissent mener. Un avocat peut difficilement obéir à une logique tribale: vous représentez des personnes que vous appréciez ou non, dont vous partagez ou abhorrez les valeurs. Et on ne vous reproche pas de plaider contre votre propre pays ou contre un groupe auquel vous pourriez appartenir. Mais être avocat et universitaire ne signifie pas que je n’ai pas d’opinion. J’en ai, et j’y reviendrai.
Une chose en a entraîné une autre. Un esprit indépendant a permis à des éléments allemands d’entrer dans ma vie. Un lave-vaisselle ici, une voiture là, un footballeur – quel Londonien de neuf ans pourrait oublier le but victorieux de Gerd Müller contre l’Angleterre lors de la Coupe du monde de 1970 ? –, puis la musique, l’art expressionniste allemand et les livres.
Certains écrits m’ont profondément influencé, comme Geschichte eines Deutschen (Histoire d’un Allemand), de Sebastian Haffner – j’ai récemment rédigé la préface d’une réédition anglaise. Magistrat stagiaire au Kammergericht de Berlin, il a vu, en mars 1933, s’effondrer les garde-fous de son pays : la fin soudaine du constitutionnalisme, de la légalité et d’une génération de juristes stagiaires, anéantis par les ambitions nationalistes et personnelles, la corruption et le culte de la personnalité. À mesure que le système judiciaire prussien s’effondrait, les droits des individus et des groupes s’effondraient avec lui. La tradition de l’Etat de droit “disparut du jour au lendemain”.
Cela vous semble-t-il familier ? Je tiens à exprimer mon respect pour les avocats et les juges qui, aux Etats-Unis et ailleurs, restent fermes et indépendants face à ces assauts.
Haffner nous rappelle ce dont nous sommes capables, et combien cela peut être facile. Il n’existe pas de meilleur récit. Le chapitre 30 d’Histoire d’un Allemand devrait être une lecture obligatoire dans toutes les écoles.
Les années ont passé. J’ai écrit de volumineux ouvrages universitaires et plaidé devant des juridictions internationales, sur l’environnement, les frontières, les guerres et les crimes internationaux.
Puis j’ai reçu une invitation de Lviv pour donner une conférence sur les affaires de crimes internationaux dans lesquelles j’avais plaidé. Lviv était autrefois Lemberg, où Leon Buchholz est né en 1904, dans l’Empire austro-hongrois. En 1914, il a fui à Vienne lors de l’invasion russe. En 1938, il a été déchu de sa nationalité et expulsé. Il est devenu mon grand-père parisien et français. Je suis allé à Lviv moins pour donner une conférence que pour retrouver la maison où il était né. Il s’agissait de mémoire et d’identité, de découvrir qui il était, de découvrir qui je suis.
Pour préparer ce voyage, ma mère m’a remis deux sacs remplis des secrets obsédants des autres. J’avais cinquante ans. Je n’avais jamais vu les actes de naissance, les passeports frappés de la croix gammée, les ordres de déportation et les autres documents qui comblaient les lacunes de notre histoire familiale.
J’ai retrouvé la maison de Leon. J’ai donné une conférence sur les origines des crimes contre l’humanité et du génocide, fruits du national-socialisme, pourrait-on dire. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il s’est avéré que ces concepts avaient leurs origines à Lviv et auprès de deux hommes qui y avaient étudié.
Aujourd’hui, c’est le peuple ukrainien qui défend les principes de Nuremberg. Il a besoin de notre soutien et de notre solidarité, et doit pouvoir compter sur eux. Son combat est le nôtre
Malgré les horreurs qui ont suivi, Hersch Lauterpacht et Rafael Lemkin ne se sont pas recroquevillés dans un coin pour pleurer. Ils ont produit des idées et des livres : Lauterpacht sur les crimes contre l’humanité et l’individu, Lemkin sur le génocide et le groupe. À Nuremberg, leurs idées sont devenues le droit international, comme je l’ai raconté dans Retour à Lemberg.
Le mois dernier, je suis retourné à Lviv – Lemberg en Allemand –, où le maire a dévoilé une plaque commémorative sur le bâtiment dans lequel les deux hommes avaient commencé à étudier le droit pénal. Aujourd’hui, c’est le peuple ukrainien qui défend les principes de Nuremberg. Il a besoin de notre soutien et de notre solidarité, et doit pouvoir compter sur eux. Son combat est le nôtre.
Lviv m’a donné une voix d’écrivain, une voix qui parle de l’individu et du groupe, d’identité, de mémoire et de silence. Il n’y a là rien d’original. Laurent Naouri a chanté l’Erbarme dich de la Passion selon saint Matthieu. Cet air est une imploration de miséricorde. Il suit le reniement de la vérité par Pierre – “Je ne connais pas cet homme” – et son effondrement moral lorsqu’il prend conscience de ce qu’il a fait – “[Il] pleura amèrement”.
La Passion relie deux personnages de Retour à Lemberg.
À Cambridge, en Angleterre, Hersch Lauterpacht peinait à rédiger le réquisitoire final pour Nuremberg. “Les accents émouvants de la Passion selon saint Matthieu me réconfortent”, disait-il à son fils Eli, qui est devenu plus tard mon professeur.
Au même moment, dans une cellule de Nuremberg, Frank [le “bourreau de la Pologne”, qui sera condamné et exécuté par pendaison] confiait à un visiteur que ce qui l’aidait à traverser le procès était “d’imaginer que j’écoute la Passion selon saint Matthieu”.
Quelle chose extraordinaire : un accusé et son procureur, de part et d’autre de la salle d’audience, trouvant du réconfort dans un même univers musical. Lauterpacht comprenait l’œuvre de Bach ; Frank, non. Elle reflète une croyance piétiste qui minimise le rôle du prêtre célébrant et du groupe, et met l’accent sur la primauté de l’individu.
Cette idée faisait écho aux approches différentes du droit chez Lauterpacht et Lemkin : l’individu ou le groupe ? Cette distinction demeure aujourd’hui. Elle éclaire les conflits et la quête à laquelle ce prix est consacré. La paix.
La paix exige la justice. La justice exige des règles. Les règles exigent le droit. Et les lois s’appliquent universellement, non de manière sélective. Voilà ce que signifie l’Etat de droit.
Mais le droit n’opère pas dans le vide. C’est ce que j’ai appris. Les écrivains et la littérature ont un rôle à jouer : ils nous emmènent là où les avocats et les juges ne s’aventurent pas. Comme l’a relevé Haffner, lorsque la légalité a disparu, le “monde des livres et des cercles de discussion” a disparu lui aussi.
C’est l’un des sujets de mon récent livre, 38, rue de Londres, consacré à l’époque de Pinochet. Pendant trois décennies, les tribunaux chiliens n’ont pas traité ces crimes ; les écrivains ont donc brisé le silence. Pablo Neruda les a annoncés, puis Bruce Chatwin, Pedro Lemebel et Roberto Bolaño les ont racontés.
La paix exige la justice. La justice exige des règles. Les règles exigent le droit. Et les lois s’appliquent universellement, non de manière sélective. Voilà ce que signifie l’Etat de droit.
Il en va de même aujourd’hui, alors que les nationalismes et les populismes engendrent le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie et bien d’autres maux. Les frontières sont violées, les civils pris pour cibles, les crimes perpétrés, les forces et les impunités déchaînées.
La nature est elle aussi attaquée, comme l’a confirmé l’urgence climatique de cet été. En avril prochain, je publierai The Fifth Crime, un plaidoyer pour ajouter un nouveau crime international aux quatre qui nous protègent, nous les êtres humains. Ceux qui détruisent la nature devraient eux aussi répondre de leurs actes devant la justice internationale. Inspiré par des auteurs comme Rachel Carson et Christopher Stone, ce crime porte un nom : l’écocide.
Et comme si notre dépendance aux combustibles fossiles et la destruction de la nature qui nous fait vivre ne suffisaient pas, nous décidons de développer une nouvelle dépendance : aux technologies et aux intelligences artificielles qui menacent de nous détruire.
La condition humaine, prise entre la décence et la destruction, dépasse tout ce qu’on pourrait inventer. Comment l’expliquer ? Lisez le début du roman d’Eric Vuillard, L’Ordre du jour – une assemblée de grands industriels s’accommode de Herr Hitler –, puis observez le rassemblement des grands magnats de la technologie lors de l’investiture du 47e président des Etats-Unis, qui font à leur tour leur propre paix.
Ambition, avidité, narcissisme, fragilité des ego masculins. Plus ça change, plus c’est la même chose. Et nous tournons en rond.
Que faire ?
Toute communauté a des règles ; la communauté internationale ne fait pas exception. Cela s’appelle le droit international, et il existe depuis des siècles. La plupart de ces règles fonctionnent bien. Elles ne sont pas sur le point de disparaître, même si certaines sont gravement violées.
Le moment est venu de les défendre, de ne pas se taire ; de regarder les faits en face, de faire respecter nos principes et de les consolider. Le moment est venu de résister, de ne pas désespérer, car l’Etat de droit se construit dans la durée. C’est la leçon de Lauterpacht et de Lemkin. Lorsque l’ennemi vous tient à la gorge – comme le déclarait Spencer Tracy dans le film Jugement à Nuremberg –, c’est alors qu’il faut défendre vos principes.
Et parmi ces principes figure le langage du droit.
Il y a quelques années, j’ai plaidé dans une phase de l’affaire portée à La Haye par la Gambie, qui accusait le Myanmar d’actes de génocide contre la communauté rohingya. Je n’ai guère apprécié ce que mon adversaire, une lauréate du prix Nobel, a dit devant la Cour ce jour-là, mais une phrase était mémorable. “Le droit international pourrait bien être notre seul système de valeurs à l’échelle mondiale”, a déclaré Aung San Suu Kyi aux juges.
Elle avait raison. Je ne suis pas naïf : le droit international n’est ni parfait, ni pleinement efficace, ni à l’abri des manifestations de la force brute. Mais un monde sans règles est une absurdité. Et ces règles ne sont pas seulement pour les autres, pour nos ennemis. Elles sont universelles. Elles s’appliquent à nous aussi, et à nos amis.
Ce qui me ramène à l’Allemagne, qui, plus que tout autre pays, a affronté les crimes de son passé, et qui a fait de moi ce que je suis. Pourtant, le poids d’une lourde responsabilité demeure suspendu, comme l’albatros accroché au cou du vieux marin dans le mémorable poème de Samuel Taylor Coleridge (1).
Les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 ont été effroyables. Elles ont évoqué les pogroms qui ont inspiré à Rafael Lemkin l’invention du mot génocide.
J’ai été profondément choqué ce jour-là, mais je redoutais aussi ce qui allait suivre. Avec d’autres juristes britanniques et juifs – dont un ancien président de la Cour suprême –, j’ai cosigné une tribune dans le Financial Times.
Nous y avancions trois points.
Premièrement : les actes du Hamas sur le territoire d’Israël constituaient une violation flagrante des normes fondamentales du droit international.
Deuxièmement : comme tout Etat, Israël avait le droit de répondre en légitime défense.
Et troisièmement : ce droit n’était pas illimité et devait s’exercer dans les limites du droit international.
Je maintiens ces trois points et je regrette que nos craintes se soient concrétisées.
Des crimes internationaux ont été commis sur le territoire d’Israël le 7 octobre, puis sur le territoire de la Palestine, à Gaza et en Cisjordanie.
La qualification à donner à ces crimes fait débat. Lemkin les aurait probablement tous deux qualifiés de génocide, mais sa définition fixait un seuil plus bas que celle adoptée ensuite dans la Convention sur le génocide de 1948. La Cour pénale internationale a mis en accusation des dirigeants des deux camps pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, mais pas – du moins pour l’instant – pour génocide.
L’Afrique du Sud a saisi la Cour internationale de Justice, une autre juridiction située à La Haye. Elle allègue un génocide à Gaza. Le mois prochain, cette Cour rendra son arrêt dans l’affaire “Gambie c. Myanmar”. Son interprétation et son application de la Convention de 1948 indiqueront si l’Afrique du Sud obtiendra gain de cause ou non.
Quels que soient les arrêts rendus, je crains que le débat sur les qualifications ne soit une diversion peu utile. Il n’existe aucune hiérarchie entre les différents crimes internationaux. Tuer dans le cadre d’un crime de guerre ou d’un crime contre l’humanité n’est pas moins grave que dans le cadre d’un génocide. Ce sont tous des crimes terribles.
Ils exigent que leurs auteurs répondent de leurs actes et doivent être dénoncés. Et ceux qui les dénoncent – quelle que soit la qualification qu’ils emploient – ne doivent pas être réduits au silence, exclus ou punis au seul motif qu’ils exercent leur liberté d’expression. Les écrivains et les journalistes, les chanteurs et les poètes, les cinéastes et les autres doivent pouvoir raconter leurs histoires.
Passer sous silence la réalité de ces crimes est indécent. Réduire au silence ceux qui cherchent à les dénoncer est indécent.
Il n’existe aucune hiérarchie entre les différents crimes internationaux. Tuer dans le cadre d’un crime de guerre ou d’un crime contre l’humanité n’est pas moins grave que dans le cadre d’un génocide
L’Allemagne a dénoncé de nombreuses horreurs et agi pour y répondre, des Yézidis aux Ouïghours, de la Syrie à l’Iran, du Myanmar au Soudan.
Mais sur Israël, Gaza et la Cisjordanie, le silence allemand a été assourdissant. Par ailleurs, les restrictions imposées au débat sont préoccupantes. Elles le sont d’autant plus après l’avis consultatif sans ambiguïté rendu par la CIJ (Cour Internationale de Justice, ndlr) en 2024 sur le droit des Palestiniens à l’autodétermination. Depuis, la Grande-Bretagne, le Canada, la France et d’autres pays ont reconnu un Etat palestinien. Ces derniers jours, ils ont imposé des sanctions. Le ministre britannique des Affaires étrangères a qualifié de nettoyage ethnique les agissements dans les territoires occupés.
L’Allemagne sait ce qu’est le nettoyage ethnique. Alors pourquoi ce silence ?
La littérature nous aide à comprendre pourquoi il peut être difficile de dire la vérité. Dans La Filière, j’ai écrit sur le fils d’un gouverneur nazi, qui admet la participation de son père à des meurtres de masse, mais ne parvient pas à le qualifier de criminel. À l’opposé, la petite-fille du gouverneur a trouvé la force de dire les faits tels qu’ils sont. Voilà le courage.
Je comprends que l’identité de celui qui parle et ses actes passés soient des éléments pertinents. Je sais aussi que certains dirigeants allemands ont commencé à critiquer plus fermement les actions d’Israël. Ils ont raison, même si leurs critiques restent hésitantes et limitées. Ce n’est pas de l’antisémitisme. Ce n’est pas être “anti-Israël”. C’est la vérité.
Et une véritable “raison d’Etat” pour l’Allemagne, qui ne soit pas fondée sur des considérations raciales, quatre-vingts ans après Nuremberg, doit assurément être de briser les silences sur les crimes internationaux, où qu’ils surviennent et quels qu’en soient les auteurs, même des amis, surtout des amis. Cela inclut les crimes que pourrait perpétrer un Etat créé pour protéger des individus qui ont subi des actes commis au nom de l’Etat allemand. Des décennies plus tard, ces crimes-là aussi “dépassent l’entendement”.
Le silence – et le silence sur les crimes – est ce contre quoi je plaide et ce sur quoi j’écris. Mes livres sont une forme de plaidoyer littéraire contre le silence.
Le silence des familles. De la mienne et d’autres, du côté des victimes comme de celui des auteurs.
Le silence des communautés, y compris des institutions politiques et religieuses.
Le silence des pays. Celui de la Grande-Bretagne, par exemple, sur son héritage colonial, comme je l’ai décrit dans mon livre La Dernière Colonie, consacré aux Chagos et à Maurice, ou sur les Troubles en Irlande du Nord. Ou celui du Chili, du Rwanda, ou de la Serbie, qui a récemment permis qu’un homme condamné pour génocide soit enterré avec les honneurs militaires.
Mais sur Israël, Gaza et la Cisjordanie, le silence allemand a été assourdissant. Par ailleurs, les restrictions imposées au débat sont préoccupantes
Voici ce que je sais : le silence n’est pas la voie à suivre. Ni pour une famille. Ni pour une communauté. Ni pour un pays.
C’est là que le droit et la littérature se rejoignent : en racontant des histoires, en ouvrant les esprits, en disant la vérité aux puissants, en affrontant les préjugés et les deux poids, deux mesures, en mettant au jour ce que certains voudraient cacher.
Alors, en ces temps difficiles, ici en Allemagne et ailleurs, tandis que l’abîme nous appelle, n’oublions pas d’où nous venons, ni les principes établis pour faire la lumière sur les horreurs.
Puisons l’espoir chez les Lauterpacht, les Lemkin et les Haffner.
Sachons que le silence pendra comme un albatros à notre cou.
Ecoutons les écrivains, les poètes et les auteurs de chansons qui appellent les choses par leur nom, même au prix de l’inconfort : des romancières comme Beate Umubeyi Maire, sur le génocide au Rwanda, ou Adania Shibli, sur un crime dans le Néguev ; des écrivains comme Eva Menasse et Richard Flanagan, qui affrontent nos difficultés face à la vérité ; et des cinéastes comme Luca Guadagnino, Yuval Abraham et Rachel Szor ; ainsi que tous ceux qui utilisent le pouvoir des mots, des images et des règles pour protéger l’autonomie et les droits des individus et des groupes.
Et ainsi…
Protégeons les écrivains et les juristes, afin qu’ils puissent vivre à l’abri des menaces, des attaques et des sanctions.
Ne “nous laissons pas devenir semblables à ceux auxquels nous avons affaire”, comme l’a un jour averti George F. Kennan, et appliquons les règles à tous, amis comme ennemis.
Et ainsi, pour reprendre un refrain de mon poète canadien préféré (2) :
“Ne courons plus avec les foules sans loi, quelles qu’elles soient.
Demandons des comptes aux tueurs haut placés, même lorsqu’ils récitent leurs prières à voix haute.
Faisons sonner les cloches qui peuvent encore sonner.
N’oublions pas qu’il y a une fissure, une fissure en toute chose : c’est par là que la lumière entre.”
- ‘Instead of the cross, the Albatross/About my neck was hung.’ Samuel Taylor Coleridge, La Complainte du vieux marin (1834). Dans cette ballade, le marin abat sans raison l'albatros, cet oiseau de bon augure, après quoi l'équipage lui accroche l'animal mort autour du cou. Depuis lors, "l'albatros autour du cou" symbolise ainsi une culpabilité ou un fardeau écrasant dont on ne parvient pas à se débarrasser.
- Leonard Cohen, Anthem (1992)
👉 Le texte du discours sur le site du Prix de la paix des libraires allemands, également disponible sur le site du Soir.
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