Le fils d’Alina vient d’avoir dix-huit ans. Lorsqu’elle l’a emmené loin de Dnipro en septembre 2022, c’était encore un jeune garçon ; aujourd’hui, il suit une formation en hôtellerie et tourisme dans un lycée professionnel de Monza. Mère et fils vivent dans un appartement mis à disposition par le Système italien d’accueil et d’intégration (SAI) à Bellusco, dans la région de la Brianza, au nord de Milan.
Alina, 38 ans, travaillait dans une banque en Ukraine ; ici, elle vend des chaussures dans un centre commercial. La première année, elle ne voulait pas apprendre l’italien : “Je pensais que tout serait bientôt fini et que nous rentrerions”. Elle ne fait plus de prévisions aujourd’hui. “Je vis au jour le jour. Nous ne savons pas ce qui va se passer demain, ni la semaine prochaine.”
Le 30 juillet, le Conseil de l’UE a prolongé la protection temporaire – le dispositif qui permet aux Ukrainiens d’obtenir un titre de séjour, le droit de travailler ainsi que l’accès aux soins de santé et à l’éducation dans les pays de l’UE – jusqu’au 4 mars 2028.
Pour la première fois, il a également assorti cette mesure d’une condition : les nouveaux demandeurs doivent prouver qu’ils ont quitté l’Ukraine légalement et qu’ils se sont acquittés de leurs obligations militaires. Cette règle ne concerne pas les personnes bénéficiant déjà de cette protection dans le même pays.
Tant qu’il reste en Italie, le fils d’Alina ne risque rien. Mais s’il souhaitait étudier ou travailler en Allemagne ou en France, il serait considéré comme un nouveau demandeur. “C’est un point crucial”, explique Viktoryia Vaitovich, chercheuse à l’université Ca’ Foscari de Venise, où elle travaille sur RESTART, un projet consacré aux personnes déplacées d’Ukraine. “Cela affecte la dynamique familiale et la décision de rentrer au pays. Et cela pourrait toucher les jeunes qui étaient mineurs à leur arrivée ici et qui ont depuis atteint l’âge de la majorité.”
Une exception devenue la règle
En mars 2022, l’UE a pris une mesure sans précédent : pour la première fois, elle a activé la directive sur la protection temporaire. Rédigée en 2001 au lendemain des guerres de Yougoslavie et jamais appliquée auparavant, elle permet aux personnes concernées de contourner la procédure d’asile : un titre de séjour immédiat, l’accès au travail, aux soins de santé et à la scolarité, ainsi que la liberté de circulation entre les Etats membres. Il s’agissait d’une mesure d’urgence, censée durer un an, qui n’a cessé d’être prolongée depuis.
“Le problème n’est pas que la protection temporaire ait échoué”, assure Agnieszka Kulesa, du Centre de recherche sociale et économique de Varsovie, “mais qu’elle n’ait pas été accompagnée à temps d’une planification à long terme”. Başak Yavçan, du Migration Policy Group, va plus loin : “Le défaut fondamental réside dans le fait que ce statut est défini par un retour prévu, et non par une résidence effective. Quatre ans de travail, d’études et de cotisations fiscales ne mènent à rien de durable”.
Les années passées sous protection temporaire ne comptent pas pour l’obtention du statut de résident de longue durée selon les règles de l’UE. Les chercheurs parlent de “caractère temporaire prolongé”. Les personnes qui le vivent le décrivent différemment.
Italie : une vie en suspens
En Italie, les titres de séjour des Ukrainiens expirent le 31 décembre. Bruxelles décide de la prolongation en été ; Rome la transpose par le biais de son décret de fin d’année, le “Milleproroghe” (décret des “mille prolongations” – le plus récent étant le décret-loi 201/2025).
“Il est publié trois jours avant la date limite”, détaille Ilaria Corna, qui a dirigé des centres d’accueil d’urgence et des projets de logement dispersé à Milan, Monza et Lecco. Tant que les personnes attendent le renouvellement, précise-t-elle, elles se retrouvent sans protection. “Avec un titre de séjour périmé et sans rendez-vous au service de l’immigration de la police, on perd son inscription au système de santé, les allocations familiales universelles, la subvention pour la crèche. Votre vie est mise en suspens.”
Ce même calendrier pèse sur la recherche d’un logement : rares sont les propriétaires prêts à louer à une personne dont le titre de séjour n’est valable que douze mois. Les personnes en dehors du système d’accueil finissent souvent sur le marché locatif informel. Angelica, originaire de Kharkiv, occupe des emplois saisonniers dans le secteur du tourisme entre la Vénétie et le Trentin et vit dans des chambres sous-louées sans contrat.
Sans contrat, elle ne peut pas déclarer sa résidence ; sans résidence, elle ne peut pas obtenir de carte d’identité ; sans carte d’identité, elle ne peut pas obtenir le SPID, l’identité numérique nécessaire pour presque toutes les démarches avec l’Etat. “Nous devenons des personnes sans identité”, regrette-t-elle. “On ne peut même pas faire de projets pour les six mois à venir. Si je me retrouve à la rue demain, personne ne pourra m’aider.”

Valeriia Guliaieva, 29 ans, Ukrainienne, travaille comme médiatrice culturelle pour la confédération d’organisations caritatives Caritas dans la province de Sondrio. Elle décrit le cas d’un jeune homme qui venait d’être embauché. Grâce à l’attestation délivrée par le commissariat, il a pu signer son contrat de travail, mais il n’a pas pu ouvrir de compte bancaire avant l’arrivée de son permis définitif, trois ou quatre mois plus tard. “Il travaille et ne peut pas être payé. C’est un cercle vicieux.”
Olha, qui travaille comme aide à domicile en Italie depuis dix-huit ans, a vu ses trois enfants arriver en 2022 (ses deux fils en situation irrégulière), puis repartir pour l’Allemagne et la France : personne ici ne voulait leur louer un appartement. L’un d’eux n’a pas vu sa fille de quinze ans, qui vit toujours en Ukraine, depuis quatre ans. Sous la loi martiale, les hommes en âge d’être appelés sous les drapeaux ne peuvent pas quitter le pays. “S’il y retourne, il ne pourra plus en ressortir”, ajoute Olha.
Au sein du système d’accueil italien, les Ukrainiens – contrairement aux autres personnes migrantes – ont obtenu immédiatement des documents, la liberté de circuler et parfois la possibilité de refuser un hébergement. De ce fait, certains travailleurs sociaux et bénévoles en sont venus à les considérer comme “privilégiés”, voire comme des individus arrivés “en posant des exigences”.
Monia Copes, qui coordonne le travail d’accueil de Caritas dans la province de Sondrio, voit les choses autrement. “Nous étions préparés à accueillir des personnes en situation d’extrême détresse, à qui nous aurions tout donné”, se rappelle-t-elle. “Au lieu de cela, ce sont des personnes qui savaient ce qu’elles voulaient qui sont arrivées. Peut-être ont-elles remis en question notre approche paternaliste, l’idée que celles et ceux qui arrivent doivent accepter tout ce qu’on leur donne.”
Pour Vaitovich, c’est précisément la leçon que l’Europe devrait tirer : “Ce cas montre qu’une mobilisation de ressources à cette échelle est possible, et que la liberté de circulation profite à tout le monde, aux gouvernements comme aux citoyens. Au lieu de déterminer qui est le mieux loti et qui l’est le moins, pourquoi ne pas en tirer une leçon et l’appliquer à l’ensemble du système, pour tout le monde ?”
Pologne : l’impossible stabilité
En Pologne, les personnes arrivées après février 2022 se sont vu accorder un statut spécial en vertu d’une loi adoptée quelques jours seulement après l’invasion, leur donnant accès au travail, aux soins de santé et aux prestations sociales. Depuis 2026, toute personne ayant bénéficié de ce statut pendant au moins un an peut demander la carte CUKR, un titre de séjour de trois ans, plus stable mais ne donnant droit à aucune des aides liées à la protection. La sécurité, en l’occurrence, se paie au prix de l’aide.
Parallèlement, cette loi spéciale est devenue un sujet de confrontation politique. Chaque fois que le Parlement débat d’un amendement à cette loi, relate la chercheuse Olena Babakova, la crainte de perdre ses droits se répand, et des centaines de milliers d’Ukrainiens font la queue devant les administrations pour demander un titre de séjour ordinaire.
Anna, 21 ans, est arrivée en Pologne avec sa famille en mars 2022 et est maintenant en deuxième année de master. À la recherche d’un appartement, elle s’est heurtée à un paradoxe : “On demande à un locataire ukrainien bien plus de justificatifs : qu’il soit solvable, qu’il compte rester longtemps, que sa vie présente une certaine stabilité. Il faut prouver que l’on est stable au moment même où notre vie ne l’est plus, à cause de la migration”.
Anna travaillait sur un projet de surveillance en ligne des discours haineux ; puis, elle et ses collègues ont elles-mêmes été prises pour cible, des captures d’écran de leurs pages personnelles ayant été diffusées sur Internet. “J’ai sérieusement craint pour ma sécurité, et surtout pour celle de mes proches.”
“Le défaut fondamental réside dans le fait que ce statut est défini par un retour prévu, et non par une résidence effective. Quatre ans de travail, d’études et de cotisations fiscales ne mènent à rien de durable” – Başak Yavçan
Karyna Filonenko, une blogueuse ukrainienne installée à Cracovie, n’a pas réussi à trouver un seul propriétaire disposé à louer un logement à sa famille en mars 2022 et a passé six mois dans des hébergements d’urgence à Muszyna et à Krynica-Zdrój. Sur son blog, elle recense des épisodes d’hostilité au quotidien, comme le cas d’une amie enceinte qui a été insultée à Varsovie pour avoir parlé ukrainien. Elle dit craindre pour ses enfants lorsqu’ils se trouvent dans des lieux publics.
Karyna a néanmoins décidé de rester. “Je n’ai pas l’intention de quitter la Pologne”, assure-t-elle. “Je veux continuer à vivre ici.”
Le point de vue de Kiev
Si le gouvernement ukrainien n’oblige personne à rentrer, il craint malgré tout de perdre des travailleurs et des hommes susceptibles d’être mobilisés. Le ministère de l’Unité nationale, créé fin 2024 pour maintenir les liens avec les Ukrainiens de l’étranger et encourager leur retour, a été dissous moins d’un an plus tard, suite à des accusations de corruption visant son ministre, Oleksiy Chernyshov.
Les analystes ukrainiens restent prudents. Selon le Centre pour la stratégie économique de Kiev, environ 1,6 million de personnes rentreront chez elles une fois la guerre terminée. “Près de 80 % de ceux qui envisagent de rentrer ne sont prêts à le faire qu’une fois la guerre complètement terminée”, analyse la chercheuse Iryna Ippolitova. Selon l'agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), au 30 juin 2026, 5,68 millions d’Ukrainiens avaient quitté l’Ukraine depuis février 2022 et vivaient hors du pays – dont 5,16 millions en Europe et 4,43 millions dans l’Union européenne.
Pour Volodymyr Skrypets de l’Agence pour les initiatives législatives (ALI), une estimation réaliste des retours situe entre 30 et 40 % la proportion de ceux qui reviendront, avec de nettes différences selon l’âge – chez les jeunes, la probabilité est inférieure de 20 à 25 % à celle des plus de 45 ans. Il prévoit également une fracture : “Un conflit potentiel se profile entre ceux qui se sont battus pour l’Ukraine et ceux qui sont partis. C’est un conflit social que, malheureusement, nous ne pouvons pas éviter”.
Des questions pour Bruxelles
En 2022, l’Union a agi comme un bloc. “Au début, nous avons constaté un leadership européen fort et une volonté d’harmoniser les règles”, se souvient Vaitovich. “Au fil du temps, nous sommes passés d’une réponse collective et unanime à une approche laissée à la discrétion des Etats membres.”
En juin 2025, la Commission a recommandé aux Etats membres d’aider les Ukrainiens à passer de la protection temporaire à d’autres titres de séjour nationaux, pour des raisons professionnelles, d’études ou familiales. Elle n’a toutefois pas proposé de modèle commun : chaque gouvernement décide pour lui-même.
Il existe également un statut de résident de longue durée de l’UE qui, après cinq ans de séjour légal, accorde un titre de séjour stable reconnu dans toute l’Union. Mais les années passées sous protection temporaire ne sont pas prises en compte. Certaines organisations avaient demandé qu’elles soient incluses lors de la révision de la directive, mais l’amendement n’a pas été adopté.
Chaque pays met donc en place sa propre voie de sortie. L’Italie permet aux personnes de transformer leur protection en permis de travail si elles disposent d’un contrat de travail. La Pologne propose la carte CUKR.
“Si l’accès au statut de résident de longue durée dépendait principalement de critères de migration ordinaires, cela créerait des inégalités entre les différentes catégories de personnes bénéficiant d’une protection temporaire”, met en garde Ievgeniia Bulgakova, de l’organisation ukrainienne Le 10 avril. Celles et ceux qui ne peuvent pas justifier d’un revenu – personnes âgées ou en situation de handicap, mères célibataires, etc. – risquent de se retrouver sans alternative.
La protection temporaire expire le 4 mars 2028. Ni Rome, ni Varsovie, ni Bruxelles n’ont encore précisé ce qu’il adviendra dès le lendemain.
Ce reportage a été réalisé avec le soutien de Journalismfund Europe, en collaboration avec Sofia Nazarenko et Artur Koldomasov.

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