Dieu garde les Allemands d’être heureux

Publié le 3 février 2011

L’Allemagne est devenue le modèle européen et tout le monde la suit. Mais plutôt que de s’en réjouir, les Allemands ont du mal à accepter leur nouveau rôle, écrit le journaliste Reinhard Mohrdans la revue Cicero. Extraits :

"Allemands mais heureux. Ces deux qualificatifs, presque antinomiques, n’ont eu valeur de vérité qu’à deux occasions depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : lors de la chute du mur de Berlin en 1989 et pendant le fameux 'conte de fées' de la coupe du monde de football, en 2006. Contre toute attente, ces deux évènements ont suscité un enthousiasme, une fierté et une joie de vivre dont les descendants d’Arminius (chef de guerre de la tribu germanique des Chérusques) sont généralement peu coutumiers. 'Nous sommes littéralement sous le choc, disait André Heller, résumant ses discussions avec des étrangers. Les Allemands nous sont subitement devenus sympathiques'. Le monde n’en revenait pas de découvrir une atmosphère si méditerranéenne dans un pays à propos duquel Napoléon aurait déclaré : 'Huit mois de neige, deux mois de pluie, voilà ce qu’ils appellent leur patrie !'".

"L’Allemagne a enregistré une croissance record en 2010, son taux de chômage diminue et les caisses de l’Etat sont pleines. Et de nouveau, le reste du monde est stupéfait. 'J’admire le modèle allemand', déclare Nicolas Sarkozy. Même le Fonds monétaire international n’est pas à court de louanges. Et malgré toutes les polémiques autour de l’islam et de l’intégration, l’OCDE affirme que le sort des 'immigrés prêts à travailler' en Allemagne reste préférable à celui qui leur serait réservé dans bien d’autres pays.

Enfin, pour couronner le tout, la BBC a publié un sondage en avril 2010, selon lequel l’Allemagne serait le 'pays le plus aimé au monde', devant des nations telles que le Canada, le Royaume-Uni, l’Italie et la France. On ne sait point comment on est venu à ce résultat, mais il correspond à une évolution. Déjà en 2004, le magazine Time titrait sidéré : "What's right with Germany“ [qu’est-ce qui va si bien en Allemagne] ?

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Pour tout dire, nous ne le savons pas nous-mêmes, mais une chose est sûre : les vieux stéréotypes de l'Allemand au gêne nazi avec son berger allemand, sa salade de chou et son hermétisme à toute forme d’humour, a terriblement souffert. Aujourd’hui, les Allemands ne sont plus seulement efficaces et disciplinés comme toujours, ils sont aussi passionnés, charmants et presque même glamour.

'Un moment !', crions-nous à ce niveau-là. Ne pouvons-nous pas arrêter là le panégyrique ? Où va-t-on comme ça ? Et voilà que se refont entendre les voix de tous ceux à qui la toute puissance économique du bon élève européen ne plaît pas. Comme l’admiration peut vite se transformer en réprobation !

Pour beaucoup d’Allemands, notamment des intellectuels, des artistes et des citoyens engagés, c’en est trop. 'L’exemple allemand' ? Comment cela est-il possible ? Et qu’en est-il des réformes Hartz IV, du stockage de déchets nucléaires à Gorleben, duprojet urbain de Stuttgart 21, de la pauvreté infantile, du manque de places en crèche, de la médecine à deux vitesses et de l’état pitoyable de l'éducation? Les éloges qui nous viennent de l’extérieur perturbent notre rapport à nous-mêmes et l'image que nous avons de nous. Pas d'alternative : il faut rester forts et continuer le combat. "

"Certains suggèrent que nous avons un besoin inconscient de nous punir nous-mêmes, un sentiment confus de beaucoup d'Allemands de s'en être tirer à trop bon compte après la guerre, Auschwitz et l’holocauste.

C’est pourquoi nous laissons aux pays étrangers le soin de nous adresser des compliments. Les Italiens apprécient les hôpitaux allemands et l’impeccable système de ramassage des ordures, les Français nous envient notre dialogue social, les Américains s’émerveillent devant notre trafic urbain, notre bière bavaroise et notre vin de Moselle, les Anglais admirent notre système d’enseignement public et les Espagnols s’exclament devant notre flexibilité et nos innombrables sortes de saucisses, et tous s’étonnent de voir que les Allemands sont devenus ce dont eux-mêmes n’osaient pas rêver : les citoyens de plus en plus épanouis d’une démocratie solide et admirée du monde entier.

C’est peut-être là la principale force de la société allemande en 2010 : le fait qu’en dépit de toute l’hystérie du moment, les Allemands parviennent à garder leur calme et à simplement continuer leur route avec une discipline aussi indissociable du 'modèle allemand' que le bretzel du souper traditionnel. Pas d’aventure, voilà notre devise !

C’est peut-être cette 'société du consensus' qui a permis à la république d’Allemagne de devenir un des pays les plus avancés et les plus prospères de toute l’Europe. Allemands mais heureux ? Dieu nous en garde !

Ici et là, on entend toutefois murmurer: 'hum, ce n’est peut-être pas complètement faux. C’est une idée intéressante'. Nous restons prudents. "

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