Ces mémoires électroniques qui risquent de flancher

Les stèles égyptiennes, les tablettes d’argile

Publié le 13 mai 2009

Les stèles égyptiennes, les tablettes d’argile, les papyrus, les parchemins et bien sûr le livre imprimé ont été des supports d’informations écrites. Ce dernier a montré qu’il pouvait survivre aisément pendant cinq siècles, mais à condition d’être imprimé sur du papier chiffon. Depuis le milieu du XIXe siècle, on est passé au papier à base de pâte de bois, et il semble que celui-ci ait une durée maximale de 70 ans (en effet, il suffit de prendre en main des journaux ou des livres de l’après-guerre pour constater que beaucoup tombent en miettes dès qu’on les feuillette). Depuis ces dernières décennies, on étudie des moyens divers pour sauver tous les livres qui emplissent nos bibliothèques. Un des moyens les plus appréciés (mais pratiquement impossible à réaliser pour chaque ouvrage existant) consiste à scanner toutes les pages et à les transférer sur un support électronique.

Mais là se pose un autre problème. Tous les supports pour le transfert et la conservation de l’information, de la photo aux pellicules cinématographiques, du disque à la clé USB, que nous utilisons actuellement sont plus périssables que le livre. Nous savons que dans les vieilles cassettes audio, au bout de quelque temps, le ruban s’entortillait, on essayait de le remettre à sa place avec un stylo, mais souvent c’était peine perdue. Les cassettes vidéo perdent facilement les couleurs et la définition. Si l’on utilise fréquemment l’avance et le rembobinage rapide, elles s’usent encore plus vite. Nous avons eu le loisir de réaliser combien de temps pouvait durer un disque vinyle sans trop se rayer, mais nous n’avons pas eu celui de vérifier combien dure un CD-ROM. Salué comme l’invention qui allait remplacer le livre, il est tout aussi vite sorti du marché parce qu’il était aussi simple d’accéder aux mêmes contenus sur Internet à des coûts nettement moindres. Nous ne savons pas combien dureront les films en DVD, nous savons seulement qu’ils nous jouent parfois des tours quand on les visionne trop souvent.

De même, nous n’avons pas eu le temps de comprendre combien de temps pouvaient durer les disques souples, car, avant qu’on ait pris l’habitude de s’en servir, ils ont été remplacés par les disquettes rigides et celles-ci par les CD-ROM et ceux-ci encore par les clés USB. La mise au rebut de ces différents supports a coïncidé avec la disparition des ordinateurs capables de les lire (je crois que plus personne n’a chez lui un ordinateur doté d’un lecteur de disquettes). Si quelqu’un a négligé pendant un certain temps de transférer sur un nouveau support tout ce qu’il avait dans un format précédent, il les a irrémédiablement perdus (à moins qu’il ne conserve dans une cave une dizaine d’ordinateurs obsolètes, un pour chaque support disparu).

Ainsi, de tous les supports mécaniques, électriques et électroniques, soit nous savons qu’ils sont périssables à brève échéance, soit nous ne savons pas encore combien de temps ils vont durer et probablement nous ne le saurons jamais. D’ailleurs, il suffit d’un incident, de la foudre qui tombe dans le jardin ou de n’importe quel incident le plus banal pour démagnétiser une mémoire d’ordinateur. Si une panne électrique importante se produisait, je ne pourrais plus utiliser aucune mémoire électronique. Par ailleurs, même en ayant enregistré sur ma mémoire électronique tout Don Quichotte, je ne pourrais pas le lire à la lueur d’une bougie, dans un hamac, dans un bateau, dans une baignoire, sur une balançoire, alors qu’avec un livre je peux faire tout ça même dans des conditions encore moins confortables. Et si mon ordinateur ou mon livre électronique tombent du cinquième étage, je suis mathématiquement sûr d’avoir tout perdu, tandis que, si c’est mon livre qui tombe, au pire, il me faudra ramasser les pages une par une.

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