Une Europe, des histoires

L'exposition de Wroclaw intitulée "L'Europe c'est notre histoire" livre le récit d'une Europe qui a cher payé son intégration. Et montre que l'addition valait le coup d'être payée.

Publié le 15 mai 2009

Un carrelage illuminé représente l’image de Cologne après les bombardements, sur les murs noirs brillent des chiffres qui indiquent les morts et les pays détruits. L’Europe, dans les premières années d’après guerre, était une Europe détruite, confrontée à la tragédie des populations déplacées et du génocide. Les nations, pourtant, ont réussi à transformer ce désastre en succès et à construire une Europe commune. "La peur d’une nouvelle guerre a permis de surpasser les préjugés nationaux et d’accomplir ce projet extraordinaire", explique le professeur Krzysztof Pomian, commissaire de l’exposition.

Aujourd’hui, plus besoin de présenter son passeport pour traverser les frontières européennes, des morceaux du mur de Berlin s’exposent dans les musées et, dans les journaux, on lit des publicités incitant à acheter des appartements en Espagne ou en Grèce. Mais la réalité européenne aurait pu être toute autre. L’idée d’une souveraineté absolue et d’une puissance continentale construite au dépend de la faiblesse des autres aurait pu l’emporter. La réunification de l’Europe fut une révolution parce que ses pères ont su interrompre la spirale du "malheur aux vaincus".

L'exposition montre une grande photo de Winston Churchill. On peut aussi écouter son discours, tenu en septembre 1946 à Zurich, dans lequel il lança un appel à la création des Etats-Unis d’Europe : "Si l'on veut préserver l'Europe d'une misère sans nom, il faut faire place à la foi en la famille européenne et oublier tous les crimes et toutes les folies du passé (...) Mais j'aimerais lancer un avertissement. Nous n'avons pas beaucoup de temps à notre disposition (...) Si nous voulons créer les Etats-Unis d'Europe, quelque soit le nom qu'on leur donne, il nous faut commencer maintenant." Et ils ont commencé. L’Allemand Adenauer, l’Hollandais Beyen, le Luxembourgeois Bech, l’Italien De Gasperi, les Français Monnet et Schuman, le Belge Spaak, etc. Ils avaient entre 58 et 81 ans au moment de la signature des traités de Rome. Ils pouvaient rêver d’un avenir paisible. Ils venaient tous de régions frontalières caractérisées par une diversité ethnique et linguistique, ils avaient une expérience dans les relations internationales. Ils combattaient le fascisme. Ils ont su tisser entre eux des liens d’amitié, d’où leur conviction que leurs peuples pouvaient eux aussi dépasser les préjugés. L’Allemagne devait, quant à elle, être associée d’égal à égal au processus de réunification du continent européen.

La présence de Staline dans cette partie de l’exposition peut surprendre. Paradoxalement, il est aussi (malgré lui) un des pères de l’Europe. La crainte qu’il inspirait fut décisive dans l’intégration ouest-européenne. Les destins de l’Est et de l’Ouest ont été dissociés pendant plus de 40 ans. Avec pour symbole les maquettes de missiles : le Pershing américain et le SS 20 soviétique mais aussi le Checkpoint Charlie - poste frontière entre les deux zones de Berlin. Il a été reconstitué à l’échelle 1:1. Derrière, commence la partie consacrée à l’Europe de l’Est et à la Pologne en tant que pays « vainqueur vaincu ». La Pologne a perdu sa souveraineté alors qu’elle appartenait au camp des vainqueurs.

On y trouve aussi la Constitution de la RPP [République Populaire de Pologne] brodée par des femmes cheminots, offerte à Boleslaw Bierut –célébrissime président de la Pologne communiste. Et aussi le texte de la lettre des évêques polonais aux évêques allemands comportant la fameuse phrase : "Nous pardonnons et demandons pardon" et le casque d’un ouvrier des chantiers navals de Gdansk.

La Pologne occupe une place privilégiée au sein de l’exposition. D'abord montrée à Bruxelles, elle a été remaniée de façon à montrer que l’histoire de la Pologne s'intègre à celle de l’Europe: le passage du communisme à la démocratie, l’entrée dans l’Union européenne et surtout le rôle de la Table ronde et des élections du 4 juin 1989 dans le démantèlement du système communiste.

Une rue sombre reconstituée débouche sur un véritable morceau du rideau de fer avec d’authentiques barbelés, ceux qui se trouvaient encore à la frontière entre la Hongrie et l’Autriche en 1989. L’exposition se poursuit avec la révolte ouvrière en RDA, la révolution hongroise, le Printemps de Prague. Vingt ans après, nous avons le droit d’oublier. Le secteur de l’Europe de l’Ouest est encore plus surprenant. Ses habitants étaient évidemment plus riches. L’exposition permet aux visiteurs de se promener dans leurs appartements, de voir leurs vêtements, de découvrir leurs goûts littéraires, leur musique... La Dolce Vita au regard de la misère communiste. Mais ces pièces bourgeoises et confortables conduisent directement au secteur de l’exposition consacré aux dictatures de l’Europe occidentale. Les interrogatoires, les instruments de torture, les camps qui ont tous un air de famille. Ce n’est pas l’Est, c’est l’Espagne du général Franco, le Portugal de Salazar et la Grèce des colonels.

La démocratie n’existe pas "depuis toujours" ni "pour toujours" - avertissent les auteurs de l’exposition. Ils rappellent aussi qu’isolés, les pays européens n’accompliront pas grand-chose. Une installation est dédiée à la chaîne humaine qui avait réuni Vilnius, Riga et Tallin, le 23 août 1989, jour du 50ème anniversaire du Pacte Ribbentrop-Molotow. Ce fut la première manifestation annonçant la future indépendance des pays baltes. Pour que les panneaux lumineux fassent apparaître la photo de cet événement, cinq personnes doivent poser leurs mains sur des empreintes forgées imitant des mains. Il faut savoir se réunir.

Vous appréciez notre travail ?

Contribuez à faire vivre un journalisme européen et multilingue, libre d’accès et sans publicité. Votre don, ponctuel ou mensuel, garantit l’indépendance de notre rédaction. Merci !

Lire plus sur le même sujet

Média, entreprise ou organisation: découvrez notre offre de services éditoriaux sur-mesure et de traduction multilingue.

Soutenez un journalisme européen sans frontières

Faites un don pour renforcer notre indépendance

Articles connectes