Actualité Sortie de confinement en Autriche

A Vienne, la résilience est gravée dans le marbre

Trois cent cinquante ans après la Grande Peste viennoise et 75 ans après le désastre moral et matériel de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste, et alors que l’Autriche, première en Europe, sort lentement du confinement, les habitants de Vienne veulent croire que leurs monuments les aident à faire face à l’épidémie de coronavirus.

Publié le 17 avril 2020 à 13:00

En 1679, Vienne a été frappée par l’une des dernières grandes épidémies de peste en Europe. On estime que près de 80 000 Viennois ont été victimes de la peste bubonique, qui se développait parmi les rats et les monticules d’ordures malodorantes. Comme beaucoup d’autres métropoles commerciales de l’époque, la capitale du Saint-Empire romain était surpeuplée et un système d’égouts digne de ce nom n’existait pas. L’imposition de la distanciation sociale et du lavage soigneux des mains n’était pas encore à l’ordre du jour.

Pas étonnant que l’empereur Léopold ait voulu la quitter. Mais avant de s’enfuir des palais les plus nobles des Habsbourg, il promit d’ériger un monument à la miséricorde divine – à condition bien sûr que la peste s’en allât, lui permettant de revenir dans sa capitale.

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Le baroque Viennois comme projection de l’épidémie. Photo: ©CHeFred

Près de 15 ans plus tard, l’une des plus belles œuvres du baroque flamboyant viennois était enfin achevée : die Pestsäule, la colonne de la peste, érigée sur le Graben, en plein cœur de la ville. Le pire de la peste était passé au bout d’un an environ, mais peu de temps après, en 1683, ce fut le tour du siège mené par les Ottomans. Après cela, le projet de la colonne a subi une longue série de modifications esthétiques et artistiques. Le résultat final, inauguré en 1693, est un ensemble iconographique complexe, informant les passants sur le fait que tant la peste que l’assaut ottoman étaient une punition de Dieu, évitée uniquement grâce à la vertu et à la vigilance de l’empereur Léopold.

Le souvenir de la Grande Peste viennoise s’est peut-être effacé après 350 ans, mais à l’ère du coronavirus, ce monument a pris une nouvelle importance. Une épidémie est une épidémie est une épidémie…

Si la liberté de circulation a été restreinte par les mesures draconiennes du gouvernement autrichien pour empêcher la propagation du Covid-19, nombreux sont ceux qui, à Vienne, ont défié l’interdiction d’aller et venir dans l’espace public et se sont rendus en pèlerinage au monument situé dans le centre historique de la ville. Sous les seuls yeux des caméras de surveillance des magasins de luxe désormais verrouillés, ils ont allumé une bougie ou déposé une prière au pied de la colonne.

« Cher Dieu, aide-nous » s’exclame un enfant dans son dessin au crayon de couleur. « Protégez-nous du coronavirus !« , écrit une fillette sur un autre dessin. Elle a signé le dessin représentant Jésus sur la croix avec son nom : Magdalena. Peut-être que l’une des figures humaines terrifiées et affligées au pied de la croix est Magdalena elle-même ? Pas la Marie-Madeleine biblique, mais une fille effrayée dans la Vienne de 2020. En tout cas, dans ses émojis tristes, il y a de l’angoisse. Dans le ciel effrayant qu’elle a dessiné, les cellules de coronavirus tombent comme des gouttes de pluie épineuses.

Au coin de la rue, à un jet de pierre de la Colonne de la Peste, se trouve la cathédrale Saint-Etienne, le monument le plus célèbre de Vienne, qui occupe une place dans le cœur de la plupart des habitants de la ville. Steffl, comme on l’appelle affectueusement ici, est un symbole de la manière dont la capitale autrichienne a réussi à retrouver une partie de sa splendeur historique, ainsi qu’une certaine normalité, après la misère matérielle et morale de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste.

Lors d’une autre bataille, appellée « Offensive de Vienne », en avril 1945, l’église Saint-Etienne a été gravement endommagée ; le toit s’est effondré et seule une petite partie de l’église est restée intacte. En entrant et en levant le regard, l’on pouvait voir un ciel tout aussi effrayant que celui du dessin de Magdalena. Mais les Viennois ont finalement réparé leur Steffl, et cette année, le jour de Pâques, le 12 avril – exactement 75 ans après l’incendie dévastateur – ils avaient prévu de célébrer une messe de Pâques très spéciale.

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Le 12 avril 1945, la cathédrale Saint-Etienne était en ruines. Photo: ©Domarchiv St. Stephan

Spéciale, elle l’était en effet, mais pas de la manière prévue. Tout comme le pape François à Saint-Pierre de Rome a célébré la messe tout seul, le cardinal Schönborn a célébré la messe de Pâques devant les voûtes retentissantes et les bancs vides de la cathédrale.

Enfin, presque vides.

Au lieu de milliers de fidèles, des photos de croyants étaient alignées sur les bancs, souvent obscurcies par des tourbillons d’encens mais toujours visibles sur les écrans de télévision. Dans son sermon, diffusé en direct, le cardinal a invoqué ce trou béant vers le ciel : aujourd’hui, comme il y a 75 ans, nous devrons mener une vie vertueuse pour faire face au coronavirus et au changement climatique, a-t-il dit.

Le coronavirus, un châtiment au temps de la contagion.

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Les bancs vides de la cathédrale Saint-Etienne avec les photos des fidèles lors de la messe de Pâques, le 12 avril 2020. Photo: ©ERZDIÖZESE WIEN

Ces derniers temps, les programmes religieux de la radio et de la télévision autrichiennes ont des taux d’audience à faire pâlir d’envie tous les services de streaming. Mais la plupart des Viennois semblent encore avoir investi leurs espoirs dans un culte plus profane : le consumérisme. Ou, plus précisément, l’ouverture de magasins après Pâques.

Le chancelier Sebastian Kurz – qui a été décrit comme un Messie de la politique conservatrice – a littéralement parlé de « résurrection » . Après un mois de restrictions sévères, l’Autriche fait maintenant un pas prudent vers quelque chose qui rappelle au moins la normalité qui prévalait avant Wuhan et Ischgl, la station de ski des Alpes tyroliennes qui est devenue l’un des pires foyers européens du coronavirus.

Il s’agit à présent d’alléger la pression, de permettre aux citoyens, qui ont tant sacrifié pour contribuer à aplatir la fameuse courbe, de croire en un avenir pas trop différent de ce qu’il était autrefois. Et, bien sûr, il s’agit de sauver ce qui peut l’être de l’économie. Remettre les rouages en mouvement. Certes, les épidémiologistes avertissent qu’une deuxième vague du virus pourrait très bien arriver à cette occasion – mais le chancelier Kurz, vertueux et vigilant, est prêt à tirer le signal d’alarme.

Cependant, si les files d’attente se forment désormais devant les magasins de bricolage et les lavages de voitures de la ville, le miracle de Pâques devra attendre. Le Graben est presque aussi désert aujourd’hui qu’il y a une semaine. En général, le lèche-vitrines du Graben n’est pas l’apanage des Viennois, mais des Russes, des Chinois ou des italiens… Et ils ne sont plus là.

Rien qu’à la veille du Nouvel An dernier, environ un million de visiteurs sont passés devant la Colonne de la Peste. Plus de 15 % du PIB de l’Autriche provient du tourisme. Avant que la Riesenrad – la célèbre grande roue du parc d’attractions du Prater – ne se remette en marche, il sera difficile d’affirmer que les ruages de l’économie ont repris à tourner. Avant que les visiteurs étrangers ne soient revenus dans le Graben et au Tyrol, personne ne pensera même à ériger une colonne du coronavirus.

La normalité post-pandémique est encore loin. Même le chancelier Kurz le sait.

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La roue est à l’arrêt. La célèbre Riesenrad, depuis laquelle Harry Lime, incarné par Orson Wells dans le film Le troisième homme, contemple les petites silhouettes des gens qui, en contrebas, s’affairent dans la Vienne de l’après-guerre, les comparant à des points. Cela n’aurait aucune importance, dit-il, si l’une ou plusieurs d’entre elles “cessaient de bouger, pour toujours”. Photo: ©CHeFred

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