Fondatrice de PROXIMA, la biennale européenne de l'intelligence artificielle et de l'augmentisme soutenue par le ministère de la Culture et dont Voxeurop est partenaire, Alexandra Boucherifi-Kornmann développe une pratique plastique qui hybride le pigment et le pixel, le geste ancestral et la computation. Dès 2015, elle initie une recherche interdisciplinaire visant à technologiser le pigment en intégrant un groupe d'outils dans le processus créatif, tels que la réalité augmentée, le QR code, le mapping et l'intelligence artificielle. Cette démarche a donné lieu à la théorisation de la peinture augmentée (ou augmentisme).

Ce courant est lancé en 2019 avec un manifeste et un groupe d'artistes qui ne cesse de croître depuis. Boucherifi-Kornmann interroge la mutation des processus créatifs, des représentations et des supports à l'aune des technologies de pointe, explorant les métamorphoses du corps et les limites du vivant. Forte d'un parcours en journalisme et en curation, ainsi que de recherches indépendantes et universitaires, elle allie rigueur analytique et expérimentation. Son œuvre s'établit comme un laboratoire d'hybridation où le traitement des données et la matière picturale fusionnent pour proposer une nouvelle approche de la création à l'ère de l'intelligence artificielle et du post-digital.
Voxeurop : Qu’est-ce que l’augmentisme et comment l’intelligence artificielle peut-elle être utilisée pour l’art ?
Alexandra Boucherifi-Kornmann : L’augmentisme, ou peinture augmentée, est un courant pictural né en 2017, à la suite des mes recherches indépendantes puis académiques sur les nouvelles picturalités. Celles-ci n’étant plus classables dans les registres pigmentaire versus digital. Les technologies récentes permettent d’hybrider le pigment et le pixel selon différentes méthodes et divers outils : la réalité augmentée, le QR code, le glitch, le mapping et même l’IA. L’augmentisme permet de renouer avec la traditions des courants picturaux historiques, grâce à son concept post-digital, son manifeste et la reconnaissance de ce courant. Son groupe d’artistes ne cesse de croître. Le courant pictural a été lancé en 2019 avec des artistes issues des scènes des arts et sciences, de l’art académique et de l’art urbain. Jacques Villeglé, artiste issu du courant du nouveau réalisme (aux côtés de Raymond Hains, Yves Klein ou Niki de Saint-Phalle etc.), avait compris la modernité de ces nouvelles pratiques, tout comme Maître Cornette de Saint-Cyr, figure majeure du marché de l’art français. Le maître de l’affiche lacérée a accepté de créer un pont entre ces deux courants artistiques en signant le manifeste de la peinture augmentée, et en devenant notre invité d’honneur.
Quant au nom de ce jeune courant pictural, il constitue une métaphore très actuelle de ce que les technosciences appliquent à l’humain qu’elles cherchent à augmenter. Dans le cas de la peinture, on tente d’augmenter une matière inerte, dans le cas de l’humain, c’est le vivant que l’on augmente. Bien que les deux diffèrent, ils soulèvent un certain nombre de questionnements communs tels que “qu’est-ce que l’on gagne ou perd dans cette équation ?” ou “Est-ce que l’augmentation ne s’apparente pas plutôt à une altération ?”.
Concernant la seconde partie de la question, je dirais qu’il y a une grande variété d’usages des IA créatives et que les possibilités techniques ne cessent de croître, ainsi que l’inventivité artistique. Selon moi, l’approche la plus appauvrissante de l’intelligence artificielle consiste à se limiter au simple prompt – la rédaction d’un texte destiné à produire automatiquement une image, sans réel engagement, sans inscription dans un corpus qui fait sens. Si la démarche s’arrête là, peut-on considérer cette activité comme étant de l’art ? (quand bien même le prompt est élaboré) ou bien est-ce simplement un loisir ? Aujourd’hui, on peut même demander à un Grand modèle de langage (Large Language Model, LLM) de créer le prompt parfait juste avec une phrase. Quel est l’intérêt ? Si l’intelligence artificielle entre dans une pratique artistique personnelle questionnée sur les plans esthétiques et philosophiques, non pas comme une fin mais comme un moyen, alors, la démarche devient intéressante, car elle déplace l'enjeu de la simple performance technologique vers une quête profonde de sens, transformant l'IA en un catalyseur qui amplifie l'intention de l'artiste pour explorer des territoires conceptuels qui sont d’ailleurs potentiellement inaccessibles autrement. L’artiste peut également mener des expériences visant à éprouver les capacités de la machine et la pousser dans ses retranchements, à la manière d’Olivier Auber, inventeur du générateur poïétique lorsqu’il triture les IA, ou comme j’ai pu le faire en 2022 pour mettre en exergue leurs biais. Cela permet de donner du sens à la génération d’images, et questionne en la conception même des modèles.
Idéalement, il vaut mieux utiliser des IA en local (c’est à dire sur l’ordinateur sans faire appel à des centres de données distants) pour réduire l’impact sur l’environnement, telles que ComfyUI ou Mistral 7B. La question de l’environnement me semble centrale dans ces usages.
Qu’est-ce que Proxima ?
PROXIMA est une biennale européenne de l’Intelligence artificielle (IA) et de l’augmentisme, un nouveau courant pictural qui technologise le pigment. Cette biennale inaugure un rendez-vous européen autour des nouvelles formes d’art, explorant tant les picturalités émergentes hybridées avec la technologie (QR code, réalité augmentée, IA, mapping), que les usages des IA créatives. La biennale européenne de l’IA et de l’augmentisme met en exergue les créations des artistes inventant de nouveaux langages artistiques, tout en questionnant les médiums en présence, à l’aune des mutations profondes, voire disruptives, qui traversent notre monde contemporain. Le ministère français de la culture a d’ailleurs saisi l’importance de ce projet en lui accordant son soutien officiel.

Le nom de cet évènement constitue un clin d’œil à la naine rouge Proxima du Centaure, à la fois lointaine mais aussi la plus proche étoile de notre système solaire. Un nom qui, selon moi, est une évocation de la réunion de l’art et de la science. C’est aussi une forme d’intrication du lointain et du proche, du spéculatif et des évolutions rapides de notre siècle. PROXIMA est à l’image des changements technologiques et esthétiques qui façonnent notre époque en bousculant nos normes et nos certitudes. PROXIMA représente également un regard résolument tourné vercelless un futur que l’on anticipe, et sur lequel nous menons une réflexion collective entre artistes, chercheurs et publics.
J’ai choisi un nom rappelant les tensions actuelles entre proximité et distance, qui en symbolisent d’autres, à l’instar de la maîtrise et du dépassement, de la création humaine et synthétique. Autant de forces contradictoires qui redéfinissent aujourd’hui les contours de la création artistique. Ce qui relevait il y a encore quelques années de la science-fiction se joue là actuellement devant nous et modifie nos perceptions et notre pensée. Ce rendez-vous en témoigne et l’illustre.
Pourquoi une biennale d’art augmenté et IA ?
L’IA fait intégralement partie de l’augmentisme (ou de la peinture augmentée), ainsi que les outils précédemment cités dans l’hybridation du pigment et du pixel. J’ai débuté mes expériences picturales avec l’IA en 2015, à une époque où les outils d’IA visuelles grand public émergeaient. Il n’y avait pas une grande différence de notoriété avec le QR code, le mapping, le glitch et la réalité augmentée. Je dirais même que l’IA était assez méconnue des artistes et du grand public. La biennale a commencé à émerger dans mon esprit en 2019, et elle a failli avoir lieu mais le covid a stoppé net cet élan. Puis, à partir de 2022, avec le boom des IA génératives, la donne a changé : ces outils sont devenus prépondérants auprès d’un grand nombre d’usagers. Lors d’une discussion au ministère de la culture avec Hugo Caselles-Dupré, artiste et chercheur français, cofondateur d’Obvious, il a été convenu que la première biennale européenne de l’augmentisme serait en fait la biennale de l’IA et de l’augmentisme. L’IA ayant connu une croissance importante ces dernières années ayant entraîné un basculement sociétal et créatif.
Ce rendez-vous a plusieurs objectifs : faire connaître la création française et européenne en matière d’IA et de peinture augmentée, créer des passerelles avec les artistes européens et les lieux d’art intéressés par ces nouvelles formes d’art, inviter les personnes qui font de la recherche ou qui réfléchissent à cette thématique à mener une réflexion collective sur ces nouveau usages, interagir avec les publics pour les initier, mais aussi écouter leurs voix, inventer une scène européenne de l’IA et de l’augmentisme. Cela lui permettrait de rayonner à l’international, créer des passerelles avec d’autres continents. Pour résumer, il s’agit à la fois d’une aventure artistique, humaine, citoyenne et philosophique.
Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer les domaines mêlant l’art à la tech ?
J’ai toujours eu un intérêt pour la connaissance in extenso et l’art et la tech en faisaient partie. Reporter, je voyais émerger toujours plus de sujets sur l’humain augmenté au début des années 2010. Il faut dire que des avancées majeures, voire disruptives, ont eu lieu à cette période : on a commencé à croiser les disciplines de la recherche scientifique avec les technologies de pointes dans les biotechs ou les systèmes d’interface cerveau-machine par exemple. Je me questionnais profondément sur l’avenir de l’humanité et même du vivant tout entier à l’aune de ces recherches et découvertes, en sus de discours sur le transhumanisme et le posthumanisme.
Interroger ces thématiques par le prisme de l’art devenait urgent. Et pouvoir partager ces questionnements avec le public me semblait essentiel également car tout le monde n’a pas vocation à s’y pencher ] ni le temps d’ailleurs. Cependant, ces innovations vont avoir un impact sur nos modes de vie et celui du vivant dans son ensemble ; il faut donc sensibiliser les gens à ces problématiques et à leurs enjeux. Parallèlement, j’ai eu l’intuition d’un lien métaphorique avec les expériences que je menais: et si finalement on pouvait technologiser la peinture, comme l’on cherchait à technologiser les corps ? J’ai donc développé cet axe de recherche sur les plans artistiques et philosophiques.
L’augmentisme et l’art par l’IA/avec l’IA respectent-ils la propriété intellectuelle des auteurs des images originelles ? Comment s’assurer que ce soit bien le cas ?
Vaste question. Il existe une grande variété d’usages et d’IA. Si vous créez votre jeu de données avec des images que vous avez peintes vous-mêmes alors vous pouvez générer des images à partir de vos créations personnelles. Depuis 2015, même si ce n’est pas systématique, j’ai généralement produit des images à partir de mes propres peintures et photos. C’est un exemple d’usage. Vous pouvez également créer à partir d’images qui ne vous appartiennent pas mais qui sont libres de droits, ou tombées dans le domaine public. Ce n’est pas la même démarche que d’inonder un jeu de données de l’art du cinéaste d’animation japonais Hayao Myiazaki pour demander ensuite à l’IA de générer un portrait de vous par le même Myiazaki, alors que l’on sait que l’artiste est foncièrement contre ces technologies et qu’il privilégie la lenteur et le savoir-faire du geste créatif manuel. Il faut donc questionner les IA certes – et d’ailleurs, toutes ne sont pas identiques – mais les questionner individuellement, et selon les usages de chaque personne. Plus globalement, il est impossible de savoir où l’on respecte la propriété intellectuelle lorsqu’un jeu de données en contient des milliards et que nous ne sommes pas à l’origine de sa constitution.
Est-il possible de remonter/de tracer les images originelles utilisées par l’IA ?
Sur les grands modèles de diffusion, cela me parait impossible d’autant que les images ne sont pas conservées ni consultables mais dissoutes dans un flot de milliards de calculs statistiques. Les chercheurs en Machine Learning, les juristes des entreprises d'IA (comme Stability AI ou OpenAI) et les théoriciens de l'art numérique, estiment qu’une image générée est une nouvelle composition à partir de données combinées et qu’elle n’est pas une recomposition d’images initiales. Cependant, il arrive que des images générées rappellent clairement un style artistique, comme on l’a vu avec le studio Ghibli ou plus récemment, avec des visuels reprenant le style de la peintre Apolonia Sokol. Dans le cas de certains modèles d’open source, on peut tout de même avoir des informations relatives aux types de données mais pas dans le détail.
“L’approche la plus appauvrissante de l’intelligence artificielle consiste à se limiter au simple prompt – la rédaction d’un texte destiné à produire automatiquement une image, sans réel engagement, sans inscription dans un corpus qui fait sens”
Une des craintes de l'utilisation de l’IA dans le domaine créatif est l’aplatissement des œuvres et le “slop” – la productions de contenus d’intérêt limité et uniformes. Comment l’IA peut-elle devenir source de créativité sans que les artistes deviennent “paresseux” ?
Il s’agit d’inscrire le recours à l’IA dans une pratique personnelle identifiée non substituable, avec ses propres codes, et un langage, un style qui appartient à cet artiste. Lorsqu’ORLAN crée des hybrides en utilisant l’intelligence artificielle ALIAS, son protocole et ses œuvres s’inscrivent dans un vaste corpus avec une esthétique particulière et un sens précis. L’IA n’est qu’un outil parmi d’autres pour créer.
Le slop, quant à lui, désigne les images considérées comme déchets numériques. Le slop, comme le Glitch, peut devenir une esthétique en soi et véhiculer un propos intéressant. Un peu comme dans le champ de l’art du déchet. Cela dépend de la force du concept, du corpus et du travail artistique. Dans l’une de ses œuvres, l’artiste chilien Francisco Gonzalez-Rosas utilise cette “bouillie visuelle” pour dénoncer les paradoxes de notre monde à travers l’utilisation saturée des images. Celles-ci provoquent à la fois excitation de la découverte et fatigue cérébrale face à la surabondance des images et des slogans parfois ridicules.
À mon sens, la véritable question n'est donc pas de savoir si l'IA rendra les artistes “paresseux”, mais plutôt : quelles pratiques, quelles méthodologies, quels cadres critiques permettent de se servir de ces nouveaux outils comme instruments de langage artistique sans dénaturer la créativité humaine ? C'est précisément l'objet de cette biennale : montrer que l'augmentisme ne réside pas dans la délégation, mais dans l'invention de nouveaux protocoles créatifs où l'artiste demeure le concepteur, l'architecte du sens, celui qui fait advenir l'œuvre dans sa singularité irréductible.
INFOS PRATIQUES
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Artistes exposé(e)s durant la biennale : Jacques Villeglé, ORLAN, Olga Kisseleva, Maurice Benayoun, Etienne Mineur, Yacine Aït Kaci, Obvious, SUN7, Valentin Béchade, Luis Meyer, Robin Champenois, Jean-Claude Heudin, Yann Minh, Kalon Glaz, Yuri Zupancic, Aurélien Guilho, Sigrid Coggins, Collectif Continuum (exposé à Thessalonique en Grèce), et ABK (Alexandra Boucherifi-Kornmann), créatrice de PROXIMA et fondatrice de l’augmentisme.
EXPOSITIONS ET TABLES RONDES/ TALKS
En janvier : à la Maison de la conversation à Paris 10-12 rue Grimaud 75018 Paris.
Le 15 janvier, table ronde. Matières hybrides : la peinture à l’ère de l’augmentisme et de l'IA
Comment les technologies augmentant l’art, de la réalité augmentée aux pigments intelligents, et à l'IA, transforment la matière picturale et redéfinissent les frontières entre art, science et perception.
Avec Luis Meyer, SUN7, ABK, Etienne Mineur, Yuri Zupancic, le collectif Continuum.
Les 16 et 17 janvier, table ronde. IA et création : coder l’imaginaire ou hacker le geste créatif ?
Cette double interrogation invite à réfléchir sur la co-création humain-machine et les nouveaux horizons de l’imaginaire à l’ère de l’intelligence artificielle. Ces tables rondes explorent comment les IA transforment la création artistique, en repensant le geste créatif, l’auteur et l’imaginaire, tout en abordant les enjeux éthiques, philosophiques et esthétiques de la co-création entre humains et machines.
Avec, le 16 janvier : ORLAN, Robin Champenois, Jean-Claude Heudin, Olga Kisseleva, Maurice Benayoun, Kalon Glaz, ABK, Alexandre Bretel.
Avec le 17 janvier : Obvious, Alexandra Gilliams, Daphné Greiner, Aïda Elarmani, Etienne Mineur, Sophia Kourkoulakou du collectif Continuum, Yacine Aït Kaci. Atelier « prompt » de Obvious.
Le samedi, atelier de prompt avec Obvious.
En février :
-Maisons des Associations, Paris 18 : du 1er février au 1er mars 2026.
-L’Orangerie, 78700 Conflans-Sainte-Honorine, du 28 janvier au 15 février 2026.
-L’Institut français de Thessalonique, Grèce : du 28 janvier au 10 mars 2026.
En mars :
Artifex Lab à Paris 11 : ORLAN/ ABK, du 25 mars au 12 avril 2026.
Spark artfair à Vienne : du 20 au 22 mars 2026.
À l’automne 2026 :
LE CENTRE WALLONIE-BRUXELLES, pendant la biennale NOVA.
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