“Le décrochage scolaire explose”, “la situation s’aggrave”, des “chiffres sous-estimés” : en Belgique, les sentences ne manquent pas pour décrire les difficultés du système scolaire. Pourtant, se forger une compréhension concrète du problème reste aujourd’hui difficile, tant les indicateurs statistiques et les modalités d’analyse varient : jours d’absentéisme, taux de sortie prématurée du système, moyenne de notes…
La Communauté française (l’une des trois communautés linguistiques du pays), qui publie chaque année ses “Indicateurs sur l’enseignement”, propose sa propre grille de lecture : le taux de sortie sans certification, c’est-à-dire le pourcentage d’élèves quittant le circuit scolaire sans obtenir de qualification. Ces chiffres attestent, sur ces dernières années, d’une légère augmentation de ce taux de sortie, passant de 3,9 % pour l’année 2020-2021 à 5,6 % pour l’année 2022-2023. Une croissance à nuancer : le relatif faible taux de sortie sans certification pour l'année 2020-2021 fait figure d’exception, les autres années se trouvant, elles aussi, autour des 5 %.
Ce taux varie plus ou moins fortement selon le genre, l’âge, la section fréquentée et le type d’enseignement, analyse le rapport de la Communauté française. Pour l’année scolaire 2022-2023, la dernière pour laquelle la communauté linguistique dispose de chiffres, les garçons sont plus exposés que les filles au décrochage scolaire (avec des taux de sortie sans certificat de 6,5 % et 4,5 %, respectivement). Les disparités sont encore plus flagrantes entre les sections : quand les élèves fréquentant les sections de transition affichent un taux de sortie de 2 %, 10,1 % des élèves des sections de qualification sont exposés à une sortie sans certificat pour la même année.
Si ces chiffres peuvent être considérés comme relativement fiables car fondés sur une collecte interne de la Communauté française, les comparer avec d’autres sources reste difficile du fait des différences entre les méthodes de collecte de données et de calcul. Et c’est sans compter le fait que les analyses varient selon la communauté linguistique (francophone, néerlandophone ou germanophone) : en Belgique, même l’éducation est coupée en trois par la frontière de la langue.
Pour Eden Glejser, co-coordinatrice de la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant (CODE), les analyses statistiques disponibles doivent être recontextualisées : “les cas qui sont recensés [par la Communauté française] sont les enfants dont on a remarqué qu’ils ne satisfaisaient plus à l’obligation scolaire”.
Selon Glejser, le décrochage scolaire inclut bien plus de cas, comme les enfants “en instance de décrochage”, ceux inscrits à des services d’accrochage scolaire, ceux qui perdent intérêt pour l’école par intermittence…
“Le décrochage est quelque chose de complexe [et] multifactoriel”, assure la co-coordinatrice, qui rapporte néanmoins un accroissement du problème sur le terrain. Climat scolaire et ambiant, augmentation de l’anxiété, harcèlement, perte de sens dans l’éducation : derrière un décrochage souvent vu comme un monolithe se cache un phénomène systémique nécessitant des réponses adéquates.
En matière d’éducation, une Europe à deux vitesses
Le décrochage scolaire est depuis des années l’un des enjeux majeurs de la politique éducative européenne. Comme établi dans le cadre stratégique pour la coopération européenne en matière d’éducation (2021), les pays de l’UE visent à réduire la part des étudiants quittant l’éducation et la formation prématurément en dessous de 9 % d’ici à 2030. Comme le confirment les chiffres collectés à partir de 2002, la majorité des pays européens ont d’ores et déjà atteint cet objectif.
Le média italien Openpolis, un de nos partenaires au sein d’EDJNet, a analysé les statistiques européennes concernant les jeunes Européens âgés de 18 à 24 ans ayant quitté l'école avec au maximum un diplôme de l'enseignement secondaire inférieur. Pour lui, ces bons résultats sont à nuancer.
En effet, la baisse du taux de départ prématuré constatée dans l’UE n’est pas uniformément répartie : si le sud de l’Europe a su prendre à bras le corps la problématique et est parvenu à garder ses élèves dans les salles de classe, les pays du nord de l’Europe semblent, au contraire, faire le chemin inverse
“Au cours de la décennie, Chypre est passée d'un taux inférieur à 9 % (6,8 % en 2014) à 11,3 % actuellement”, analyse Openpolis. “L'Allemagne, qui avait déjà atteint en 2014 les objectifs fixés pour 2020, avec un taux de 9,5 %, a constamment dépassé les 12 % au cours des quatre dernières années. La Lituanie, tout en restant toujours en dessous de 9 %, est passée de 5,9 % en 2014 à 8,4 % actuellement. Au Danemark, le taux d'abandon était inférieur à 9 % en 2014 (8,1 % cette année-là), tandis qu'il s'est établi à 10,4 % au cours des deux dernières années.”
Selon les statistiques collectées par le média italien, la Belgique se trouverait, à une échelle moindre toutefois, dans une situation similaire : affichant un taux de départ prématuré de 6,7 % en 2021, le pays serait passé à 7 % en 2024.
Cette forte disparité territoriale trouve un écho au sein même des Etats membres, comme le remarque Openpolis. “Une variable fondamentale [...] est également la 'périphéricité' de la zone dans laquelle on vit”. L’accès à l’enseignement supérieur ou aux parcours de formation est en effet moins accessible aux personnes vivant dans des zones moins urbanisées. “Les pays qui ont le plus de difficultés à impliquer les adultes (25-64 ans) dans des programmes d'apprentissage pour adultes sont également ceux où l'écart entre les zones urbaines et rurales est le plus important.”
Comme le démontre Openpolis, tout le monde n’a pas un accès égal à l’éducation. Les disparités territoriales ne sont pas les seules à fermer le chemin de l’école ; la précarité économique et sociale, elle aussi, joue un rôle fondamental.
Des minorités encore ignorées
C’est souvent dans la cour de récréation et la salle de classe que l’enfant apprend le fonctionnement de la société pour la première fois. Malheureusement, l’école est également le premier lieu de reproduction des inégalités : un élève en situation de handicap, précarisé par la situation économique de ses parents ou minorisé en raison de ses origines est davantage exposé au décrochage scolaire.
Selon des données Eurostat, les personnes d’origine étrangère, a fortiori hors-UE, ont plus de risques de quitter prématurément les circuits d’enseignement et de formation. En 2024, la part des personnes âgées de 18 à 24 originaires de leur pays de résidence quittant l’enseignement prématurément était de 8,1 % pour l’UE. Ce pourcentage grimpait à 21,3 % pour les personnes originaires d’un autre pays de l’UE que celui où elles résidaient, et à 23,8 % pour les personnes originaires de pays hors-UE.
En clair, la population locale d’un pays donné est bien moins confrontée au décrochage scolaire que des personnes d’origine étrangère. Les personnes non-originaires de pays du Bloc européen sont, à l’opposé, les plus à risque de subir du décrochage scolaire. Cette forte disparité entre population locale et étrangère varie selon les Etats membres. En Belgique, 12,3 points de pourcentage séparaient population locale (6,5 %) et étrangère hors-UE (17,1 %) en termes de départ prématuré en 2024. Un écart qui grimpe à 31,5 points à Chypre (4,2 % pour la population locale, 35,7 % pour la population d’origine non-UE).
Face aux difficultés d’apprentissage des élèves minorisés, la tentation est grande d’avoir recours à une forme de “ségrégation scolaire” isolant les élèves concernés dans des écoles ou des classes spécialisées. Or, cette “solution” fait courir le risque d’accentuer les inégalités.
Comme l’explique une publication du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe parue en 2017 : “Les enfants handicapés scolarisés dans des établissements spécialisés n'obtiennent généralement pas de diplôme reconnu et ont un accès limité à l'enseignement secondaire et supérieur. Malgré le manque de données fiables, il semble qu'une fois scolarisés dans des établissements spécialisés, ils parviennent rarement à réintégrer l'enseignement ordinaire”. Cet isolement ne peut que perpétuer la marginalisation des personnes en situation de handicap, estime le Commissaire, qui ajoute que ce phénomène touche également d’autres minorités, comme les enfants issus de la migration ou de la communauté Rom.
Le désintérêt de certains gouvernements, non seulement vis-à-vis des élèves précarisés, mais plus généralement vis-à-vis de l’éducation en général, inquiète quant à une possible dégradation future de l’enseignement.
En Belgique, les cas où des professeurs doivent gérer une dizaine d’enfants ne parlant pas la langue sont aujourd’hui suffisamment fréquents pour arriver aux oreilles de la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant. À l’origine du problème, Eden Glesjer de la CODE voit “un mépris politique et institutionnel”.
Rappelant notamment les milliers de décisions de justice ayant obligé le gouvernement à héberger des demandeurs de protection internationale – ce qui n’a pas été fait, occasionnant des millions d’euros d’astreinte – Glejser affirme que “si on parle des enfants et, de manière générale, des personnes migrantes qui arrivent en Belgique, on voit un vrai mépris qui empire d’année en année”. Un désintérêt qui, selon la co-coordinatrice, perdure de législature en législature, alimentant un problème de fond.
“On sait très bien que les enfants migrants ont aussi le droit d’accéder à une éducation au même titre que n’importe quel élève belge, mais on sent que ça fait un peu mal [aux autorités] de devoir mettre des ressources financières de côté pour le garantir”, lance-t-elle. Des considérations qui, selon elle, peinent à remonter du terrain jusqu’aux instances dirigeantes.
Comment lutter contre le décrochage scolaire ? Pour la co-coordinatrice, une part importante du travail doit être assurée en amont, afin de réduire le nombre de rattrapages, désengorger les services d’accrochage scolaire, mais aussi préserver la santé mentale des élèves. Mieux prévenir veut également dire mieux orienter, en proposant des filières prenant véritablement en compte les besoins et les envies de l’étudiant.
La dimension systémique des problématiques qui traverse l’éducation ne peut pas être ignorée. S’il est parfois tentant de voir dans le décrochage scolaire un problème individuel, il semble plus judicieux de rappeler qu’il est le produit d’inégalités sociales qui, loin d’épargner les bancs de l’école, s’y reproduisent au premier chef. Les minorités sexuelles et de genre, les personnes issues de la migration ou celles en situation de handicap en ressentent les effets les plus directs. Comme le résume Eden Glejser, “l’éducation est un droit, mais on se rend compte que malheureusement, ça reste trop souvent un privilège”.
🤝 Cet article a été publié en collaboration avec le Réseau européen de data journalisme (European Data Journalism Network, EDJNet) dans le cadre du projet ChatEurope et est disponible sous licence CC BY-SA 4.0. Il s'appuie sur les résultats d'une enquête publiée par Openpolis, dont certaines données ont été réutilisées. L'article original d'Openpolis a été rédigé dans le cadre du même projet et est disponible sous une licence similaire.

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