Cinq ans et demi après les élections présidentielles truquées et les manifestations de masse qui ont suivi en Biélorussie, aucune des deux parties n'a tourné la page. Partout dans le monde, les Biélorusses continuent de dénoncer la dictature, et le régime continue de persécuter ses opposants en les emprisonnant ou en les forçant à quitter le pays.
Parmi les disparus, on compte les Biélorusses tués lors des manifestations de 2020, ceux qui sont morts en prison, ceux qui ont été poussés au suicide, ceux qui ont été torturés en captivité et ceux qui ont été libérés pour mourir peu après. La liste est terrifiante et, malheureusement, elle continue de s'allonger.
L'organisation Lawtrend rapporte que la “purge” des ONG se poursuit sans relâche : en cinq ans, pas moins de 1 950 organisations ont été liquidées et remplacées par des structures favorables au régime.
La répression est incessante : entre le début de l'année 2025 et la fin du mois d'août, 170 Biélorusses ont reçu une amnistie, avant d’être libérés et remplacés par 283 prisonniers politiques reconnus. Le filet de la persécution enserre des familles entières dans toutes les régions du pays. Les actions de solidarité, quant à elles, sont déclarées “criminelles” a posteriori.
“On pourrait avoir l'illusion que le niveau de répression dans le pays s'atténue quelque peu”, a déclaré Andrej Tchapiuk, défenseur des droits humains à Viasna et ancien prisonnier politique lors de la Conférence de l'OSCE sur la dimension humaine à Varsovie, en 2025. “En réalité, la législation devient plus sévère et le nombre d'arrestations continue d'augmenter.”
| Libération de prisonniers politiques en échange d'un assouplissement des sanctions américaines |
| En décembre 2025, la Biélorussie a libéré 123 prisonniers politiques, dont le lauréat du prix Nobel de la paix Ales Bialiatski, le leader de l'opposition Viktar Babaryka, la militante Maria Kalesnikava, l'avocat Maksim Znak et le défenseur des droits humains de l’ONG Viasna Uladzimir Labkovich dans le cadre d'un accord avec les Etats-Unis visant à lever les sanctions sur la potasse – un composant essentiel des engrais – produite en Biélorussie. Vingt-deux autres ont été graciés plus tard courant décembre. La plupart d'entre eux ont été immédiatement expulsés de force de Biélorussie, principalement vers l'Ukraine et la Lituanie, souvent sans papiers d'identité. Selon Viasna, 1 151 personnes sont considérées comme prisonniers politiques au 26 janvier en Biélorussie. |
À quoi assistons-nous, sinon à de la terreur d'Etat ? Quel est le niveau de persécution politique en Biélorussie aujourd'hui ? Est-il comparable – ou même supérieur – à celui des répressions de 1937 ? Telles sont les questions qui ont été soulevées lors d'une discussion entre Salidarnast et d'anciens prisonniers politiques, des défenseurs des droits humains et des personnalités publiques.
Comment le régime a renforcé sa position
“Dans l'Europe de 1937, on pouvait parler de la répression exercée en Union soviétique et en Allemagne nazie. En tant qu'historien amateur, il me semble que pour comparer correctement les mesures répressives, il faut d'abord comparer les chiffres : la taille de la population et le nombre de personnes directement touchées par ces mesures – même si, bien sûr, il n'existe toujours pas de statistiques précises”, explique Oleg Ageev, chef du département juridique de l'Association biélorusse des journalistes (BAJ) à propos du niveau de répression actuel en Biélorussie et de la pression record exercée sur la liberté d'expression

“Il y a cependant une chose que nous pouvons affirmer avec certitude : au cours des trente années du règne d'Alexandre Loukachenko, la répression politique est devenue l'un des outils habituels utilisés par les autorités”, continue-t-il. “La répression politique s'est exercée par vagues d'intensité variable. Tout au long de l'histoire de la Biélorussie indépendante, [elle commencait] juste avant chaque élection présidentielle, [avant de s’atténuer], laissant place à des amnisties et à la réconciliation, ainsi qu'à quelques années de vie plus calme. Mais à l'approche des élections suivantes, la répression reprenait de plus belle.”
“Si je ne me trompe pas, dès 2016, la Biélorussie a classé secret d'État les informations relatives à la taille de l'appareil sécuritaire”, précise Ageev. “Aucune information à ce sujet n'est désormais librement accessible. Cela montre que le régime se préparait en renforçant les rangs de ses milices punitives et de ses sbires ; il leur offrait du matériel et des incitations financières, les formait idéologiquement et leur garantissait l'impunité.”
“Le niveau de répression en Biélorussie est aujourd'hui considérablement plus élevé que partout ailleurs en Europe”, continue-t-il. “En ce qui concerne la cruauté proprement dite, le régime de Loukachenko a beau ne pas avoir atteint le niveau de la Gestapo nazie ou du Commissariat du peuple aux affaires intérieures de Staline, mais en termes de nombre de personnes touchées, en comparant les informations librement accessibles, nous pouvons affirmer sans trop nous avancer que les chiffres sont effectivement comparables.”
Ces chiffres sont effrayants. Selon diverses sources, entre 1 548 000 et plus de 1 700 000 personnes ont été arrêtées pendant la “Grande Terreur” de 1937-1938 en URSS : entre 0,95 % et 1,05 % de la population enregistrée à l'époque (plus de 162 millions).
Plus de 100 000 actes de répression ont été enregistrés en Biélorussie depuis 2020. BELPOL, l'association des anciens membres de l'appareil de sécurité, cite le chiffre d'un demi-million de personnes. En d'autres termes, au moins 1,06 % de la population totale de la Biélorussie (9,38 millions en 2020) a subi des répressions.
“Aucun autre dictateur ne persécute autant les médias que Loukachenko”
Un autre élément témoigne clairement de l'ampleur de la répression : la persécution des médias indépendants, des journalistes et des blogueurs. L'ensemble du secteur de l'information a été littéralement purgé.
La “liste des contenus extrémistes” du ministère de l'Information compte désormais 1 846 pages. Des livres, des vidéos, des publications papier et en ligne, des pages issues des réseaux sociaux – tout ce que les autorités considèrent comme “extrémiste” – y sont ajoutés chaque semaine.
Pour Oleg Ageev, le niveau actuel de persécution subi par les professionnels des médias est désormais le plus élevé de toute l'histoire de la Biélorussie indépendante. Selon le suivi effectué par la BAJ, la répression massive des médias et des journalistes sous Loukachenko a atteint son apogée à la fin de 2020 et au début de 2021.
Depuis deux ans, Loukachenko réprime les médias plus que quiconque dans le monde, comme le démontrent les classements établis par les associations internationales de journalistes sur base du nombre de journalistes emprisonnés en Biélorussie par rapport à la population totale.
| Journalistes emprisonnés en Biélorussie |
| En Biélorussie, 28 professionnels des médias purgent actuellement des peines de prison allant de trois à 14 ans, selon l'Association biélorusse des journalistes. Au moins 13 professionnels des médias ont été condamnés par contumace à des peines cumulées pouvant aller jusqu'à 20 ans. Parmi les chefs d'accusation les plus courants figurent “l'organisation d'émeutes de masse” et “l'atteinte à la sécurité nationale”. En septembre 2025, Ihar IIyash a été condamné à quatre ans de prison pour “avoir discrédité la Biélorussie” et “avoir facilité des activités extrémistes”. Son épouse, la journaliste de Belsat Katsiaryna Andreyeva (Bakhvalava), est derrière les barreaux depuis 2020. Elle a d'abord été condamnée à deux ans de prison, mais a ensuite été condamnée à huit ans supplémentaires pour “haute trahison”, une accusation que la Cour suprême a ensuite requalifiée en “espionnage”. En 2025, 15 journalistes ont été libérés par Alexandre Loukachenko pour des raisons politiques. |
Le monde entier sait qu'une guerre fait actuellement rage en Ukraine, que des milliers de personnes meurent, militaires et civils confondus, et que le nombre de morts et de blessés est terrifiant. Mais à proximité de cette guerre se trouve un autre pays, la Biélorussie, où la terreur est utilisée contre la population.
Le régime utilise les arrestations, les tribunaux et les peines de prison pour créer un climat de peur qui imprègne la société. Beaucoup font aujourd'hui le parallèle avec la terreur stalinienne de 1937. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui trouvent la comparaison exagérée : en Biélorussie, les citoyens ne sont pas exécutés pour leurs opinions politiques.
“Les répressions ne diminuent pas, elles prennent simplement d'autres formes”
Selon Siarheï Oustinov, avocat et défenseur des droits humains de Pravovaya Initsiativa [Initiative juridique, l'une des plus anciennes organisations de défense des droits humains en Biélorussie], il n'est pas pertinent de parler d'un “nouveau 1937” – non pas que le régime de Loukachenko fasse preuve d'une quelconque humanité.

“À l'époque, la vie d'une personne, en particulier en URSS, n'avait aucune valeur”, explique-t-il. “Aujourd'hui, le prix de la vie est devenu beaucoup plus élevé, surtout dans les pays européens, où la peine de mort a été abolie. D'ailleurs, la Biélorussie a longtemps envisagé la possibilité de [faire de même]. Et aujourd'hui, cette question est suivie de très près : si la peine de mort est appliquée dans notre pays, les défenseurs des droits humains et la communauté internationale réagissent immédiatement par des déclarations.”
Oustinov invite à prendre du recul : sous Staline, les possibilités de répression étaient extrêmement vastes, rappelle-t-il. “Aujourd'hui, le régime dispose également de nombreuses possibilités, mais la situation des droits humains est sous le regard attentif de l'Occident et du monde civilisé, malgré la suppression des médias indépendants et des organisations de défense des droits humains dans le pays.”
Pour l’avocat, Loukachenko, qu’on le veuille ou non, reste sensible à l’attention et aux sanctions. “À mon avis, c'est précisément ce qui l'empêche de sombrer dans l'anarchie totale. Sinon, nous aurions vraiment connu des répressions comparables à celles de Staline.”
“À mon avis, ‘le nouveau 1937’ reste une métaphore puissante”, confirme Sviatlana Golovneva, avocate au centre des droits humains Viasna. “Mais je comprends pourquoi ils l'utilisent. Les répressions en Biélorussie ne diminuent pas réellement, elles ne font que muter, prendre d'autres formes.”

Selon Siarheï Oustinov, relativement peu d'informations sur les persécutions politiques sont aujourd’hui accessibles au public : les organes de sécurité du pays ont cessé de publier des “vidéos de repentance” et le calendrier des audiences de la Cour suprême a été retiré du site web de cette dernière. Les persécutions politiques n’ont pas diminué en ampleur pour autant.
“Le niveau de répression n'a pas diminué ; l'attitude envers les prisonniers politiques ne s'est pas améliorée. Si les gens étaient détenus dans des conditions normales, il n'y aurait pas autant de décès en captivité”; estime-t-il. À ce jour, on sait que neuf prisonniers politiques sont morts derrière les barreaux.
“Même lorsqu'une personne est libérée, elle reste sous surveillance préventive, elle comprend qu'elle est surveillée et elle est contrainte de s'autocensurer”, ajoute Sviatlana Golovneva. “Elles sont traitées comme des sous-humains et n'ont même pas la possibilité de faire ce qu'on leur demande. Les ‘politiques’ se voient refuser l'accès à l'emploi ; elles ne peuvent pas ouvrir de compte bancaire ni obtenir de carte bancaire ; elles ne peuvent même pas quitter la ville sans l'autorisation de la police.”
“Les Biélorusses ont tout simplement peur des forces de sécurité”
Rappelons que les purges se poursuivent, avec des licenciements pour raisons politiques dans tous les secteurs. Il est impossible de dire précisément combien de Biélorusses ont perdu leur emploi pour des raisons politiques (plus de 6 000 enseignants ont par exemple été licenciés) ou combien d'étudiants ont été expulsés. Mais les chiffres sont sans aucun doute énormes.
“Il est difficile d'estimer [le nombre] de licenciements pour raisons politiques. Les gens ne parlent souvent pas ouvertement de ces cas, et le contexte politique est loin d'être toujours évident”, explique Sviatlana Golovneva. “Ce n'est pas comme si on disait : ‘Ah, tu portes un brassard blanc-rouge-blanc [le drapeau de l'opposition démocratique biélorusse], donc on va te licencier’ – on peut simplement ne pas renouveler ton contrat, ‘optimiser les ressources humaines’ te forcer à démissionner d'un commun accord, etc.”, détaille-t-elle. “Et il est très difficile de vérifier ce genre de cas.”
“Tout comme le niveau de peur dans la société biélorusse ne peut être mesuré. Tout simplement parce que, objectivement, de telles méthodes n'existent pas pour le moment, nous devons donc juger à partir de signes indirects, comme, par exemple, le nombre de désabonnements aux chaînes que les autorités considèrent comme ‘extrémistes’”, explique-t-elle.
“C'est une tendance générale”, déclare Siarheï Oustinov. “Les gens ont peur des informations contenant des opinions dissidentes, tout type de contenu anti-régime. Parce que vous savez que n'importe quel agent de sécurité peut vous arrêter dans la rue et vous demander de lui montrer votre téléphone. Si vous refusez, il vous emmènera au poste, où il pourra voir ce que vous avez liké et à qui vous êtes abonné.”
“Les gens ont également peur de faire des dons, car cela relève désormais de la responsabilité pénale. Ils ont peur de fournir tout type d'information. Rappelez-vous l’‘affaire Gayun’”, lance-t-il, faisant référence au chatbot Gayun, qui publiait sur Telegram des informations sur les mouvements des troupes et des équipements russes en Biélorussie. Viasna a connaissance d'au moins 78 Biélorusses arrêtés pour avoir fourni des informations au chatbot. “Ils ont peur de s'exprimer publiquement contre le régime. Les Biélorusses ont tout simplement peur des forces de sécurité en ce moment. C'est une peur totale, je pense, vraiment comparable à celle qui régnait à l'époque stalinienne.”
Dans le même temps, ajoute-t-il, les pratiques staliniennes telles que la dénonciation et la délation sont en plein essor. N'importe quoi peut servir de prétexte : par exemple, une femme a chanté des chansons ukrainiennes chez elle ; une famille a accroché des guirlandes lumineuses du Nouvel An dans la “mauvaise” combinaison de couleurs.
“Les répressions sont de plus en plus sévères, je dirais”, déclare Golovneva. “Depuis quatre ans maintenant, Viasna et le Comité international pour l'enquête sur la torture en Biélorussie documentent les cas de torture et de cruauté – cinq ans ont passé, et nous continuons à le faire”.
| Pas de place pour les LGBT+ |
| Ces dernières années, le régime de Minsk a intensifié ses efforts pour effacer la visibilité des personnes LGBT+ à la fois par des changements législatifs et par des mesures répressives physiques, rapporte Salidarnast. Parmi les principales mesures législatives figure un décret du ministère de la Culture qui reclasse les représentations de “relations non traditionnelles” comme pornographiques, ce qui permet des poursuites pénales. En outre, de nouvelles lois interdisent la “propagande LGBT” et la diffusion d’informations sur les transitions de genre, associant souvent ces sujets à la pédophilie et aux modes de vie “sans enfants” afin d'inciter à l'hostilité du public. Les médias d'Etat renforcent cette tendance en présentant les minorités sexuelles et de genre comme des “éléments hostiles” et des instruments de l'influence occidentale. Sur le terrain, les forces de sécurité mènent des raids et procèdent à des arrestations, ciblant spécifiquement les personnes en possession de symboles arc-en-ciel ou participant à des événements communautaires. Les rapports font état d'abus graves, notamment la “détransition” forcée des personnes transgenres et des fouilles invasives des appareils numériques. Cet environnement hostile a décimé les espaces LGBT+ sûrs et déclenché une vague de migration vers des pays comme l'Allemagne, l'Espagne et l'Argentine. Malgré la répression, des groupes militants comme “Prismatica” continuent de soutenir la communauté depuis l'exil. Ces actions systématiques s'inscrivent dans le cadre d'une campagne étatique plus large visant à légitimer la discrimination et à instiller la peur par une marginalisation totale. |
Les récits de victimes ont pourtant changé. “Au début des manifestations, les événements se déroulaient de manière très intense : en trois jours de détention, une personne pouvait passer par trois cercles de l'enfer. Aujourd'hui, d'anciens prisonniers politiques racontent avoir été enfermés dans des centres de détention provisoire et des colonies pénitentiaires, avoir subi des tortures et des cruautés prolongées. Ces problèmes ne semblent pas être directement liés aux poursuites pénales”, poursuit-elle, “mais ils en découlent logiquement et restent présents chez la personne, peut-être pour le reste de sa vie, même si elle quitte la Biélorussie. La cruauté des forces de sécurité en 2020 était systématique. Après tout, ce n'était pas seulement un chef du centre de détention d'Okrestina qui était devenu fou et avait ordonné de passer des gens à tabac – cela se produisait partout, partout.”
“Nous n’en sommes pas encore au niveau de 1937. pas parce que le régime de Loukachenko est particulièrement humain ou parce qu’il redoute le spectre de la Cour pénale internationale de La Haye, mais parce que l’attention internationale portée aux droits humains est bien plus importante qu’il y a cent ans” – Siarheï Oustinov
“Une autre ‘glorieuse tradition’ classique est la torture”, explique Siarheï Oustinov. Pour l’avocat, la torture n'est pas pratiquée aujourd'hui comme elle l'était sous Staline. “Les propagandistes déclarent publiquement : ‘Oui, nous torturons, mais nous torturons uniquement les personnes mauvaises, les zmagary [manifestants], les dissidents.’”
Ustinov mentionne également le chantage comme méthode de contrôle. “Les proches des Biélorusses persécutés sont pris en otages. Dans certains cas, ils sont directement menacés ou utilisés pour intimider les militants”, raconte-t-il. “Beaucoup de gens ont peur de s'exprimer ouvertement sur la situation en Biélorussie ; ils ont peur d'être le ‘visage’ d'une organisation de défense des droits humains ou d'autres initiatives, car ils ont des proches en Biélorussie. Et comme le pays est en proie au chaos juridique, ils peuvent tout simplement être emmenés.”
“Extrémistes” et “terroristes”, les nouveaux “ennemis du peuple”
Au 10 octobre 2025, 5 875 personnes étaient reconnues comme “extrémistes” en Biélorussie, tandis que 1 344 personnes figuraient sur la liste des “terroristes” du KGB biélorusse. “À mon avis, ces chiffres révèlent quelque chose d'un peu différent que le simple fait de les qualifier d'’ennemis du peuple’”, explique Sviatlana Golovneva.
Sous Staline, poursuit-elle, “l'étiquette d’‘ennemi du peuple’ signifiait qu'une personne était privée de nombreux droits civils et politiques par rapport aux autres citoyens, qui, dans le système stalinien, étaient également très limités dans leurs droits et libertés.
À l’heure actuelle, des milliers de personnes sont considérées comme “extrémistes” ou “terroristes” en Biélorussie, résume Golovneva. Il est plus difficile de les isoler et de les ostraciser de manière aussi brutale. “Les mesures sévères de lutte contre l’‘extrémisme’ sont, selon moi, l'un des outils permettant de réprimer absolument toute dissidence”, continue-t-elle. “Il ne s'agit pas des ennemis les plus sérieux du régime : même les personnes qui ont simplement fait preuve d'une certaine déloyauté envers le régime peuvent être classées dans la catégorie des ‘extrémistes’.”
Quant à l'étiquette “terroristes”, elle est réservée aux individus que le régime considère comme une menace, ou à ceux qui soutiennent des activités dangereuses pour les autorités. Beaucoup ont par exemple été persécutés pour avoir fait des dons à des organisations. Si certains ont pu échapper à des poursuites pénales, un don fait au régiment Kastous-Kalinowski [un bataillon de volontaires biélorusses formé en 2022 pour défendre l'Ukraine contre l'agression russe] conduit presque toujours à une peine de prison.
“En résumé, nous n'en sommes pas encore au niveau de 1937”, assure Oustinov. “Mais, je le répète, ce n'est pas parce que le régime de Loukachenko est particulièrement humain ou parce qu'il redoute le spectre de la Cour pénale internationale de La Haye, mais parce que l'attention internationale portée aux droits humains est bien plus importante qu'il y a cent ans”.
Pour lui, Loukachenko souhaite avant tout offrir une belle vie pour ses enfants, commercer avec l’Occident, et éviter de nouvelles sanctions. Quitte à se contenter de quelques concessions ça et là en tâchant de ne pas insister sur d’autres points. “Mais je pense que s'il en avait le pouvoir, il préférerait simplement abattre tout le monde. Ou du moins les exiler du pays, comme on le faisait en URSS. Comme on le voit, il est déjà en train de le faire.”
“Malgré tout, le stalinisme, tout comme le fascisme, est très étroitement lié à l'idéologie et à la militarisation de la société, et repose sur une hiérarchie stricte”, ajoute Sviatlana Golovneva. “Heureusement, on ne peut pas en dire autant de la Biélorussie d'aujourd'hui : il n'y a pas d'endoctrinement complet de la société (du moins, pas encore). Certes, les autorités utilisent de nombreux moyens pour intimider la population, pour la dissuader non seulement de toute activité politique, mais aussi de tout activisme social. Et c'est là que les Biélorusses ont un certain potentiel pour résister à tout ce qui se passe.”
👉 Cet article est une compilation de deux analyses publiées par Solidarnast en octobre 2025. La première est disponible ici. La seconde est disponible ici.
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