Data Covid-19 et drogues

Comment le trafic de drogue s’est adapté à la pandémie

Si l’impact économique du Covid-19 est immense, ses effets sur le marché de la drogue ont cependant été mineurs ; dans certains pays, ce marché est même en plein essor en raison du confinement ainsi que de capacité qu’ont les criminels à s’adapter à la nouvelle situation.

Publié le 24 août 2020 à 11:35
Pxfuel |  Des conteneurs dans le port d'Anvers.

Le trafic de drogue n’a pas trop souffert des mesures de restriction imposées par les gouvernements pour contenir la diffusion du coronavirus, au contraire. C’est ce que conclut Europol, l’Office européen de police, dans un récent rapport sur les données des dernières années. Le rapport européen sur les drogues de 2019 a été co-publié par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA). Le rapport est paru le 29 mai. Une partie des données inclut la période précédant le confinement dû à la pandémie, mais aussi les tendances observées pendant les restrictions / mesures de confinement. 

Le commerce en ligne et l’essor de la communication chiffrée ont mis sous plus forte tension la répression de la criminalité. Il est probable que la concurrence et la violence seront en hausse dans le trafic de drogues”, estime le directeur de l’EMCDDA, Alexis Goosdeel.

Le rapport résume les informations fournies par les autorités des Etats membres tout en y ajoutant bien sûr les données d’Europol. La phase initiale de la pandémie et du confinement a pris les acteurs du marché de la drogue, et plus particulièrement ses distributeurs, par surprise. Cela se comprend, puisque la restriction des rencontres en personne a entravé la livraison de drogue. Ce bouleversement temporaire a mené à une hausse des prix (certaines drogues sur certains marchés ont coûté plus cher). Le transport public de marchandises n’a pas été perturbé pendant les restrictions ; les trafiquants ont donc pu en profiter et déplacer de plus grandes quantités d’un pays à l’autre.

Marché noir en ligne, réseaux sociaux et messageries chiffrées.

Les paiements en liquide pour ce genre d’échanges ont baissé et l’utilisation des moyens électroniques pour le transfert d’argent a augmenté. Ces nouvelles solutions ont été si efficaces que les experts anticipent leur maintien après la pandémie. Les régulations sur le blanchiment d’argent dans l’UE sont en évolution constante et deviennent plus strictes – la question est de savoir comment exactement ces dernières mettront des bâtons dans les roues de la criminalité organisée. La construction de bâtiments s’est aussi figée pendant le confinement, une autre mauvaise nouvelle pour les criminels, qui blanchissent de grandes quantités d’argent en investissant dans le secteur de l’immobilier. Il en va de même pour les restaurants, les casinos et les salons de beauté. Avec le relâchement des restrictions et la relance de l’économie, les criminels devraient revenir à leurs vieilles habitudes. Cependant, on observe déjà une hausse de l’intérêt pour les œuvres d’art, un domaine idéal pour cacher des richesses et blanchir de l’argent, notamment parce que les oeuvres d’art n’ont pas de prix fixes.

Il y a eu quelques ruptures de stock pour certaines drogues comme le cannabis ou l’héroïne, ce qui a mené à une hausse des prix, et il semble que certains clients se soient tournés vers d’autres drogues disponibles. La demande de drogues synthétiques, plus particulièrement de MDMA (ecstasy) a tourné court à mesure que les lieux publics fermaient et que les festivals étaient annulés. Au même moment, le prix au détail de l’amphétamine et de la MDMA a augmenté dans plusieurs pays. La production de drogue synthétique a continué pendant la pandémie sur les sites européens principaux, en Belgique et aux Pays-Bas, ce que les descentes de police et les saisies ont confirmé.

Anvers, plaque tournante de la coke

Concentré sur le port d’Anvers, le commerce européen de cocaïne présente un tableau intéressant. Les autorités belges ont saisi plus de cargaisons dans les trois premiers mois de 2020 (c’est-à-dire principalement avant que la pandémie éclate en Europe) qu’au cours de la même période l’année dernière. Si l’on veut interpréter les données des trois premiers mois, il faut rappeler que le transport maritime n’a pas été interrompu, même pendant les restrictions. Le commerce de la cocaïne (et des autres drogues) a été influencé plus tard par la distribution au niveau continental. Cependant, certains pays d’origine n’ont vu aucune expédition en janvier, février et mars. Les cargaisons en provenance de l’Equateur sont celles qui ont augmenté le plus : 7,1 tonnes d’expéditions en conteneur sont arrivées au cours des trois premiers mois, comparées aux 1,7 tonne de la même période l’année dernière.

Un nombre important de cargaisons ne quittent même jamais le port car elles sont saisies au moment de leur départ. Les données des services de renseignement anti-narcotiques colombiens parlent d’elles-mêmes. Ils ont découvert 1,5 tonne de cocaïne censée être passée en contrebande en Europe par bateau entre le 1er janvier et le 16 mai. La majorité du stock, 1,1 tonne, aurait rejoint le marché européen en passant par Anvers. 150 personnes ont été arrêtées dans 26 pays au cours d’un mois et demi grâce à la coopération internationale. Globalement, les restrictions ont mené à un déclin de la criminalité en Europe. La violence liée à la drogue a, quant à elle, augmenté, les affrontements territoriaux entre gangs ont continué et, à certains endroits, ont même empiré, selon les autorités danoises, finnoises, françaises et suédoises. 

Réunions secrètes au fin fond du darknet

Pour faciliter la distribution, on voit une hausse des “dead drops”, ou boîtes aux lettres mortes, des lieux convenus entre les parties prenantes pour procéder aux échanges. La cryptomonnaie et les canaux de communication chiffrée tels que Telegram, Wickr ou Signal sont souvent utilisés pour le paiement. Ces méthodes ont longtemps servi pour la distribution en Russie et en Europe de l’Est, comme la Moldavie et l’Ukraine. Leur usage a été signalé dans certains Etats membres de l’UE, tels que l’Estonie ou plus récemment la Belgique et le Royaume-Uni.

Selon le résumé du rapport de l’EMCDDA, la vente en ligne de cannabis a vu une hausse de 27 % au cours des trois premiers mois de 2020. Le revenu comptabilisé a baissé de 17 %, ce qui implique que les petites ventes au détail ont augmenté, contrairement à la vente en gros (ces données concernent la période précédant les restrictions).

Des réseaux de recherche très sérieux ont surveillé et analysé le darknet. Ils recourent à des “webbots” qui collectent et traitent de façon systématique les informations sur le darknet. Les données incluent les retours des acheteurs, le processus de vente au détail, la quantité et le prix. D’après Europol, le Covid-19 a ouvert la possibilité pour les agences de l’UE, les autorités internationales et les cercles scientifiques de conclure plus de partenariats sur les activités de recherche.

L’ingéniosité criminelle a fait germer des solutions intrigantes. Les trafiquants de drogues ont adapté leurs méthodologies aux restrictions et ont profité du fait que l’acheminement des produits de base continuait à être assuré pendant les restrictions. Plusieurs rapports font état de trafiquants qui se déplaçaient avec de faux documents, des poids lourds camouflés, des uniformes et des chemises aux couleurs d’une entreprise, mais au lieu de transporter la nourriture indiquée sur la feuille de route, leur chargement était constitué de drogues.

Une livraison gigantesque a été interceptée par la police néerlandaise, qui n’a pas nommé le destinataire car il pourrait n’avoir aucun lien avec la drogue.

Dans une affaire en avril au Royaume-Uni, par exemple, des criminels ont caché 14 kg de cocaïne dans un stock de masques.

Du cannabis aux substances synthétiques

Il semblerait que la production de cannabis n’ait pas été touchée par la pandémie. Les sites de production créés avant les restrictions ont continué d’opérer. Selon les prédictions, de nouveaux sites vont se répandre dans les Balkans occidentaux car la police se focalisera plus sur les mesures de  contrôle de la pandémie pendant les restrictions (il faudra également se préparer à cela à l’avenir) que sur les producteurs de cannabis. La fermeture des frontières intérieures en Europe a impacté la disponibilité de la résine de cannabis à certains endroits, ce qui a mené à une hausse sensible des prix et à l’établissement de nouvelles routes maritimes.

La production d’héroïne a été épargnée par la pandémie, ce qui n’est pas étonnant quand on prend en compte le calendrier des récoltes du pavot à opium. Les experts pensent que le marché de l’héroïne a en effet subi certaines perturbations, et une hausse des prix a été rapportée, mais celle-ci variait selon les pays.

Comme nous pouvons le voir, le commerce maritime de la cocaïne n’a pas été touché par la pandémie. Cependant, le nombre de trafiquants par voie aérienne a chuté dramatiquement. Certains experts nationaux ont observé une montée des prix de la cocaïne et une détérioration de la pureté de la cocaïne, ce qui est indicateur de problèmes avec les stocks locaux. Le tableau suivant suggère que, si l’on se base sur les données du premier trimestre (composé en partie de données d’avant la déclaration de la pandémie), les saisies de cocaïne peuvent atteindre des records. En d’autres termes, rien ne suggère que, comme le dit Europol, le Covid-19 a représenté un obstacle pour le marché de la cocaïne. La Belgique est la première zone de détection, mais cela est bien sûr en corrélation avec la quantité de livraisons saisies dans les ports d’Anvers.

Le marché de la drogue synthétique (amphétamine, MDMA, méthamphétamine), a diminué substantiellement en raison de l’annulation de grands événements musicaux et de la fermeture des boîtes de nuit. Cette situation ne changera pas dans de nombreux pays au cours des quelques mois à venir. Elle impacte donc directement ce segment du marché de la drogue, malgré le fait que les sites de production belges et néerlandais tournent encore. Europol met en garde : l’import de précurseurs de drogues chinois deviendra en effet plus ardu, c’est pourquoi les producteurs auront besoin de produits chimiques alternatifs.

L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA) a demandé aux Etats membres de l’UE et à la Norvège de partager leur expérience et de répondre à des questions. Les résultats sont disponibles ci-dessous. Dans une étude réalisée entre le 7 et le 27 avril, l’Observatoire a voulu en savoir plus sur le prix des drogues et leur accessibilité. Les restrictions ont épargné la Hongrie sur ce point : aucun changement sur le marché local de la drogue.

Pour ce qui est des prix, les hausses les plus notables sont en France et en Norvège, mais les restrictions ont aussi entraîné une montée des prix à Chypre, au Danemark et en Espagne.

L’accès aux drogues était particulièrement difficile en Bulgarie, en France, en Espagne et en Norvège, mais il y a également eu une interruption de l’approvisionnement en Lituanie et en Croatie. Dans l’ensemble, la Hongrie et la République tchèque ont été épargnées par les mesures de confinement, que ce soit en termes de prix ou d’accès.

Pas de quarantaine pour la pègre

Le rapport d’Europol établit que le trafic de drogues reste le plus grand marché illégal d’Europe. Les groupes de crime organisé le sont aussi bien que leur nom l’indique, et ils fonctionnent sous différentes structures. Il y a des clans, des groupes ethniques, des collaborations libres. Chaque tâche est effectuée par des groupes distincts, leur coopération est souvent axée sur des projets. La police attire l’attention sur les “brokers”, qui établissent des connexions, jouent les médiateurs, rapprochent les groupes pour effectuer des actions communes et travaillent pour le compte du client.

Dans certains cas, ils jouent également les tueurs à gage.

Les activités de groupes criminels sont caractérisées par leur violence. Pendant la quarantaine, elles ont notamment augmenté en Suède et aux Pays-Bas. Le nombre de fusillades et d’attentats à la bombe en Suède a dépassé les données enregistrées lors de la même période l’année précédente. Les enquêteurs ont aussi compris que l’accès aux armes à feu n’était pas un problème pour les groupes criminels, en dépit du confinement.

L’article original sur Index.hu.

Cet article est publié en partenariat avec le European Data Journalism Network.

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