Au-dessus du palais du Belvédère, en plein cœur de Varsovie, où le président polonais accueille ses invités de marque étrangers, ne flotte qu’un drapeau polonais. C'était déjà le cas, lors d'une conférence organisée dans ses murs pendant deux jours. Des fonctionnaires, des diplomates et des journalistes tchèques sont venus partager leur expérience de la présidence européenne avec leurs homologues polonais [la République tchèque a assuré la présidence tournante de l’UE au premier semestre 2009, la Pologne le fera au second semestre 2011].

Les présidents de la Pologne et de la République tchèque [Lech Kaczyński et Václav Klaus] sont pour le moins très réservés devant tout ce qui comporte une étiquette européenne. D’une certaine façon, ce sont eux qui dans leurs pays respectifs donnent le ton au débat public sur l’Union européenne, le président tchèque étant en la matière bien plus actif que son homologue polonais. Et c’est peut-être pour cela qu’il nous semble, vingt ans après la chute du régime communiste et cinq ans après notre adhésion à l’Union européenne, que le concept d"Union européenne" a été vidé de son contenu.

Une eurolangue incompréhensible

L'UE s'appréhende à plusieurs niveaux. D'abord le niveau technico-administratif. Les fonctionnaires des deux Etats l’ont parfaitement traité la semaine dernière au palais du Belvédère. Leur eurolangue était par moments incompréhensible, mais on avait plaisir à constater qu’ils savaient de quoi ils parlaient. Gérer la chose administrative est apparemment plus aisé que gérer l’afflux d’argent en provenance des fonds européens. Cela pose des problèmes aux deux pays (et d’ailleurs pas seulement à eux). En fait, la frontière entre l’administratif et le politique n’est plus très claire ici, parce que c’est bien finalement dans le champ du politique que se joue la dure bataille sur les fonds européens. Au niveau du politique – et c’est là le revers de l’euro, il manque surtout un débat de fond, qui pourrait s’avérer particulièrement utile à l’heure de ces âpres empoignades autour du traité de Lisbonne : Qu’entendons-nous exactement aujourd’hui par "Union européenne" ? Quel est son avenir et que sommes-nous prêts à faire pour elle ? Quelle place a-t-elle dans le programme des partis politiques ?

Pour deux tiers des Tchèques et des Polonais, l’intégration de leur pays dans l’Union européenne est une bonne chose. Et ceux qui ne se considèrent pas comme des Européens ne représentent, dans les deux pays, qu’un quart de la population. Pourquoi d’un pays à un autre, de la Pologne, où l’euroscepticisme est considéré comme marginal, à la République tchèque, où au contraire l’euroscepticisme constitue l’opinion dominante parmi les élites, le débat sur l’Union européenne diffère-t-il à ce point ?

L’explication paraît simple et peut, dans une certaine mesure, s’appliquer également au débat public tchèque, généralement inexistant, concernant le traité de Lisbonne : l’appartenance de la Pologne à l’Union européenne est considérée par ses élites et ses citoyens comme un saut de civilisation. D’un côté, Bruxelles est comme un puits – quasiment – sans fond, permettant de financer la construction des autoroutes et des chemins de fer. D’un autre côté, elle est une matrice d’idées, un lieu d’élaboration de politiques et de stratégies de développement en tout genre. Elle est également un axe de transmission, à travers lequel la Pologne peut exercer une influence en Europe. Cette opinion s’est vue renforcée à Varsovie, après l’annonce faite par Barack Obama de l’abandon du projet d’installation en Pologne d’une base américaine de défense antimissile.

L'image "fausse et creuse" de Tchèques hostiles à Bruxelles

En République tchèque, l’opinion la plus communément partagée voit dans l’adhésion à l’Union européenne un retour dans un cercle de nations dont le pays faisait autrefois partie – celui des démocraties les plus développées dans le monde. On ne parle pas de saut de civilisation. Partant de là, les "europtimistes" tchèques ne défendent pas avec la plus grande ardeur le traité de Lisbonne et laissent le président, eurosceptique, dominer l’espace public et véhiculer à l’étranger une image "fausse et creuse" de Tchèques hostiles à Bruxelles.

Il est bien évident qu’on ne doit pas idéaliser les Polonais et leur nationalisme. Mais on peut leur envier l’enthousiasme et la véhémence avec lesquels ils définissent et défendent leurs intérêts en Europe, la manière avec laquelle les partisans polonais de l’Union européenne réussissent à répondre à chacun des défis que leur lancent leurs opposants eurosceptiques. Il manque en fait un débat de fond sur la place de la République tchèque en Europe. Comme si cette place avait été entièrement laissée aux mains de ces habiles technocrates et fonctionnaires, qui savent exactement combien de voitures sont requises pour conduire une délégation d’un point A à un point B, comment remplir un formulaire de demande de subvention d’énergie biomasse, ou encore quelle est précisément la signification de "l’annexe numéro 1 de la directive du ministère de l'Environnement numéro 5/2008 en vigueur". Voilà pourquoi le traité de Lisbonne rencontre autant de difficultés et doit faire face à tant d’incertitudes en République tchèque.