Il s'agit peut-être de la démonstration la moins homogène qu'il m'ait été donné de voir en Roumanie. Tant en raison de la variété des participants (retraités, étudiants, révolutionnaires, intellectuels, chômeurs, supporters de football, chanteurs, etc.), que par leurs revendications et leurs griefs : salaires, retraites, taxe sur les voitures achetées à l'étranger, démantèlement des partis, exploitation de l'or de Roşia Montană, démission du président Traian Băsescu, l'indépendance par rapport à la finance mondiale [en 2009, la Roumanie a signé un accord avec l'UE, le FMI et la Banque mondiale portant sur un prêt global de 20 milliards d'euros. Le gouvernement s'est engagé en échange à réduire son déficit public]. Mais avec un seul dénominateur commun : l'indignation.

La diversité typologique des manifestants implique de même une diversité des comportements . Contrairement à avril 1990 lorsqu'une manifestation contre le gouvernement de Ion Iliescu fut stoppée net par l'arrivée des [mineurs de Valea Jiului], la place de l'Université, à Bucarest, n'est plus peuplée aujourd'hui majoritairement d’intellectuels, avec leur conscience civique et leur art du dialogue cultivé dans des colloques doctes.

Tout le monde espère que quelque chose va changer

Ces jours-ci, parmi les révoltés, on trouve aussi des marginaux, des bandes de jeunes, mécontents — eux aussi — de ne pas trouver de travail, de la réduction des prestations sociales, de l'augmentation du coût de la vie, du fait que la police protège les usuriers et les proxénètes mais les grille à la moindre bévue. Qu'on le veuille ou non, ils font également partie de la société civile.

Pour eux, la confrontation consiste à avant tout causer le plus de dégâts possible à l'adversaire, lui cracher dans l'œil, lui mettre un poing dans le plexus. Ils ont toujours cassé les vitrines des arrêts de bus, pas nécessairement parce qu'elles appartenaient à "l'Etat", mais tout simplement parce qu'il faisait nuit et que personne ne pouvait les voir.

Bon nombre d'entre eux font également partie des clubs de supporters des équipes de football. Ils se déchaînent parce qu'il ont toujours besoin d’un exutoire pour leur esprit grégaire ; parce qu'il leur est facile de diviser le monde en "les nôtres" et les ennemis ; parce que, de toute manière, ils n'ont pas d'autres distractions.

Mais ce ne sont pas ces raisons qui les ont poussés sur la Place de l'Université : ils sont ici, parce qu’ils peuvent hurler à leur guise leur exaspération, parce qu’enfin, ils trouvent une place parmi ceux qui d'habitude les rejettent, parce qu'ils espèrent, comme nous tous, que quelque chose va changer dans leur vie.

Ces jours-ci, les protestataires ont fraternisé avec les gendarmes, les opposants avec ceux qui soutiennent le pouvoir, les journalistes de la chaîne de télévision Antena 3 avec leurs concurrents de B1. Avec tout le monde, sauf avec les casseurs. Les manifestants qui paraissent devant les caméras ont en effet toujours pris soin de dire qu'ils protestaient pacifiquement. La violence nous répugne tous.

"Laissez-les mariner dans leur propre jus !"

Mais la violence, ce n'est pas seulement d'arracher les pavés des rues et de les jeter à la tête du gendarme. La violence, c'est aussi d'imposer une loi électorale sans arguments valables et sans débat public.

Ou la réduction des salairesde ceux qui travaillent honnêtement. Ou encore la démolition des bâtiments faisant partie du patrimoine roumain. Si nous nous bornons à chercher la violence uniquement du côté des casseurs, alors nous perdrons le sens fondamental de la protestation.

Il semblerait que les casseurs aient été identifiés, arrêtés, isolés. Les protestations se déroulent, enfin, pacifiquement. Les gendarmes contrôlent tous les suspects et arrêtent à tour de bras (113 arrestations lundi 16 janvier). Quant au gouvernement, il exprime sa pleine compréhension envers les griefs des manifestants et affirme reconnaître leur respect du droit démocratique de manifester dans des lieux autorisés.

Mais il ne change en rien à sa conduite. Il attend, de toute évidence, qu’une rafale providentielle de blizzard ou bien de lassitude, chasse les manifestants de la Place. J’ai comme l’impression d’avoir déjà entendu cette solution : "Laissez-les mariner dans leur propre jus !", avait dit Ion Iliescu, lors de manifestations d'avril 1990.

Mais cette stratégie comporte des risques : lorsque les gens comprendront qu'il ne suffit pas de manifester symboliquement leur exaspération, il ne seront peut-être pas encore complètement las. Mais ils se sentiront marginalisés. Et ils deviendront eux aussi des marginaux. Et la gendarmerie devra identifier encore plus de casseurs !