Afin de protéger la valeur de l’euro, satisfaire les investisseurs et contenter le maître économique de l’Europe, l’Allemagne, les Etats membres les plus lourdement endettés estiment qu’ils n’ont d’autre choix que de couper dans les dépenses. Les mesures destinées à relancer la croissance économique et à réduire le chômage devront attendre qu’ils aient remis de l’ordre dans leur budget, dit-on généralement.

D’autres estiment cependant que les pressions exercées par Berlin sont trop fortes et que cette nouvelle obsession pour l’endettement a créé un "culte de l’austérité" qui pourrait entraver la reprise économique. Des compressions budgétaires importantes pourraient entraîner une déflation, faire grimper des taux de chômage déjà élevés, provoquer l’effondrement des gouvernements et cristalliser l’opposition populaire à l’euro, affirment les critiques. Elles risquent "de créer de graves tensions au sein du gouvernement et de la société" dans les années à venir, estime Jean-Paul Fitoussi, professeur d’économie à l’Institut d’études politiques, à Paris. "Le culte de l’austérité va à l’encontre du but recherché. En effet, si la Grèce, le Portugal et l’Espagne sont en déflation et pratiquent l’austérité, l’économie européenne ne pourra pas se redresser et les entreprises feront faillite en entraînant les banques avec elles."

"L'euro fait face au plus grand défi de son histoire"

Dans les cercles officiels, on évite de manifester trop bruyamment son opposition à la politique d’austérité. Les leaders politiques craignent en effet que les marchés ne punissent les pays qui font trop peu d’efforts pour éponger leur dette. L’Allemagne, qui a insisté sur la nécessité de limiter les dépenses publiques des Etats les plus endettés, a essuyé des critiques pour avoir martelé les dangers de l’endettement sans pour autant faire quoi que ce soit pour favoriser la croissance – notamment en achetant plus à ses voisins.

Le débat est partiellement économique, mais il est aussi politique. Confrontée à une crise économique sans précédent depuis sa création, l’Union européenne s’efforce de définir sa mission. "L’euro fait face au plus grand défi de son histoire", a dit Angela Merkel à la chambre basse du Parlement allemand, mercredi. "Un simple geste de solidarité ne règlera rien. Il faut s’attaquer aux racines du problème. La Grèce n’a donc d’autre choix que de réduire ses dépenses."

La France a adopté une approche différente, plus douce : les dépenses publiques doivent augmenter en temps de crise pour stimuler la croissance et créer de l’emploi. Ces mesures permettront de réduire progressivement le déficit grâce à l’accroissement des recettes fiscales. De nombreux pays européens doivent rationaliser leur secteur public, affirme Paris, mais il n’est pas nécessaire d’en passer par une thérapie de choc.

L’Allemagne défend toutefois fermement la nécessité de procéder à d’importantes compressions budgétaires ainsi qu’à des augmentations des impôts et des réformes du système de retraite. Berlin veut également repousser l’âge de la retraite et ramener, conformément aux exigences européennes, les déficits des Etats membres plus près de la barre des 3 % du PIB – rien à voir avec les 12,7 % de la Grèce pour 2009.

L'austérité a déclenché la Grande dépression

D’après certains, c’est ce même culte de l’austérité qui aurait contribué à déclencher la Grande dépression. Selon M. Fitoussi, il risque de plonger les pays méditerranéens dans la déflation, de créer de graves tensions sociales et politiques et de court-circuiter la reprise économique de l’Europe. Selon les prévisions, la majeure partie des pays du sud de l’Europe seront affectés par la récession pendant encore un an ou deux.

Si la Grèce doit, de toute évidence, procéder à une réforme de son secteur public – et arrêter de manipuler ses indicateurs économiques -, il n’est pas non plus nécessaire de sacrifier toute l’économie du pays pour ramener la confiance des marchés, déclare Fitoussi, proche de Joseph Stiglitz, économiste américain et conseiller du gouvernement grec. Ce dernier met en garde contre le "fétichisme budgétaire", expliquant qu’avec la poursuite de la récession, le déficit pourrait bientôt dépasser les capacités de réduction des dépenses du gouvernement.

Dans une certaine mesure, les petits pays comme la Grèce ne peuvent que s’exécuter face aux exigences du marché. L’Islande – après sa déroute bancaire – et l’Irlande – avec sa bulle financière et immobilière – se sont elles aussi résolues à se serrer la ceinture pour compenser l’effondrement de leurs recettes publiques. Leurs responsables politiques se préparent à présent à des temps difficiles.

Reste que toute politique de résorption de la dette doit inévitablement jongler entre impératifs politiques et réalité économique. Les syndicats grecs multiplient les mouvements de grève, bien décidés à préserver leurs acquis, et les organisations de consommateurs dénoncent l’arrivée d’une nouvelle pauvreté. Pour Babis Delidaskakis, économiste à l’INKA, une fédération grecque d’associations de consommateurs, la réduction brutale des dépenses publiques "signe l’arrêt de mort de l’économie".

"Le gouvernement grec peut-il survivre à cette épreuve ? s’interroge Julian Callow de Barclays Capital*. L’Espagne est en meilleure forme mais le gouvernement n’a encore pris aucune sérieuse mesure de rigueur. Cela va prendre entre six et huit ans pour stabiliser *les ratios dette/PIB et il va être de plus en plus difficile de les maintenir au fil du temps".