A la veille de la fin de la présidence espagnole de l’Union européenne (UE), il est inévitable de tenter de faire un bilan. Inévitable ne veut pas dire facile. Premièrement, il est encore trop tôt pour juger de l’impact des principales mesures adoptées pendant ce semestre — même si cet argument peut sembler rebattu. Deuxièmement, et cet aspect est presque aussi important, il n’existe pas de précédent d’une présidence comme celle que notre pays a dû assumer.

Pour ce qui est des mesures, la plus décisive est incontestablement celle relative au nouveau rôle de la Banque centrale européenne (BCE). Celle-ci, en vertu des décisions prises le mois dernier, a enfin été réorganisée dans un sens permettant d’entrevoir l’émergence à un gouvernement économique européen. Reste à savoir s’il s’agit d’un changement conjoncturel ou structurel. Autrement dit, une fois que l’actuelle crise financière aura reflué, la coalition rigoriste emmenée par l’Allemagne insistera-t-elle pour que la BCE s’occupe de nouveau exclusivement de l’inflation ? L’Histoire était donc au rendez-vous, quoique peut-être sans majuscule. Une chose est sûre, la lutte pour la réglementation des marchés financiers est loin d’être terminée — et elle ne le sera certainement jamais, s’agissant par nature d’un processus aussi changeant que délicat.

L’autre mesure primordiale quant à ses répercussions sur le long terme est la mise en place du Service européen pour l'action extérieure (SEAE). Ce service change entièrement la règle du jeu sur la manière de faire la politique extérieure européenne ainsi que pour les acteurs de cette politique. Si jusqu’à présent les Etats membres, le Conseil et la Commission tendaient à guerroyer chacun de son côté, dorénavant l’intégration de ces trois organes sera très étroite, du moins en théorie. Certes, les ministres des Affaires étrangères nationaux devront soigneusement repenser leur futur rôle, afin d’être complémentaires et non plus se chevaucher, dans le cadre de la diplomatie européenne naissante. Force est de reconnaître que le SEAE reste un câble d’acier très fin sur lequel il faudra faire du funambulisme pour parvenir à une vraie politique étrangère européenne, mais le jeu en vaut la chandelle.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Somme toute, le traité de Lisbonne avait avant tout pour objectif de reprogrammer l’Union européenne en direction de l’étranger. Pour ce qui est de la présidence espagnole en elle-même, compte tenu des attentes excessivement ambitieuses, il est certain que les circonstances ont quelque peu refroidi l’enthousiasme initial. Le pays a subi une nette détérioration de son image à l’étranger, ce qui l’a obligée à être constamment sur la défensive. Quant au gouvernement proprement dit, sa capacité d’initiative politique était limitée par l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, dont les premières victimes sont le chef du gouvernement [José Luis Zapatero] et le ministre des Affaires étrangères [Miguel Angel Moratinos]. Cette marge de manœuvre a été encore plus réduite dans les deux domaines clés qui ont dominé le semestre : la gestion de la crise et la politique étrangère.

Sur ce dernier chantier, l’Espagne a fait les frais de la désorientation stratégique de l’Union européenne : malgré le succès du sommet avec l’Amérique latine (17 mai), l’annulation des sommets avec les Etats-Unis (prévu fin mai) et la Méditerranée (prévu le 7 juin, il est repoussé en novembre) montre clairement qu’un système de relations étrangères fondé sur le retour régulier de sommets sans contenu, et sans autre objectif que la tenue même de l’événement, est entièrement dénué d’avenir. Et comme sont venus le rappeler le Brésil et la Turquie avec leur décision insolite d’abord de mener leurs propres négociations avec l’Iran, ensuite de voter non aux sanctions contre ce pays, l’UE semble avoir perdu de vue que la vraie politique étrangère se déroulait en dehors des sommets.

Pour formuler en termes sportifs l’impact de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, l’Espagne était venue pour jouer au football, mais on l’a informée à la dernière minute qu’elle devrait jouer au basket-ball. Cela dit, la présidence espagnole s’en est assez bien sortie, alors même que le contexte était particulièrement difficile. Elle a dû notamment louvoyer sur la question de savoir si l’on sanctionnerait ou non les Etats membres qui ne rempliraient pas les objectifs fixés dans l’agenda 2020 pour l’emploi et la croissance. On est curieux de savoir ce qui va se passer à partir de maintenant, quand la Belgique qui se dotera d'un nouveau gouvernement (au plus tôt en septembre), va assumer ce qui reste des présidences tournantes. Il ne s’agit donc pas de dire adieu à la présidence espagnole, mais de dire adieu définitivement aux présidences tournantes. Ironie ultime : avec le semestre espagnol désormais les présidences tournantes sont passées à l'histoire.