Fin 2009, lorsque Catherine Ashton (membre du parti travailliste) a entrepris la mission herculéenne de construire le premier organe diplomatique de l’Union européenne, elle a été accueillie avec moqueries et dérision. "Lady qui ?", demandaient avec dédain les politiciens à Paris. A Berlin, les Allemands se sont plaints de ne pas recevoir assez d’attention. De plus, aucun de ses collègues ne parlait allemand. "La Grande-Bretagne ne veut pas d’une politique étrangère européenne et Catherine Ashton n’arrivera jamais à en élaborer une, alors pas d’inquiétude", a-t-on souvent entendu à Londres.

Malgré ce climat mêlant mépris, déception et surprise, un haut responsable européen, qui a par la suite joué un rôle central dans la stratégie diplomatique de la Haute représentante, avait émis une opinion divergente : "D’ici à 2013, Catherine Ashton sera une figure de premier plan."

A l’aube du dimanche 24 novembre, à Genève, cette remarque aventurée il y a quatre ans presque jour pour jour a soudain eu l’air prémonitoire. L’ancienne militante de l’ONG Campaign for Nuclear Disarmament (CND, campagne pour le désarmement nucléaire) a négocié un accord qui représente le plus important recul du nucléaire depuis longtemps, le miracle diplomatique de la décennie – un problème et un différend si complexes qu’ils auraient pu entraîner une guerre destructrice impliquant tout le Moyen-Orient ainsi que d’autres régions.

Ténacité encourageante

La suspension partielle mais cruciale de la question du nucléaire iranien a sans nul doute été possible grâce au changement de régime à Téhéran l’été dernier, ainsi qu’à la décision du gouvernement américain d’entamer un véritable dialogue avec l’Iran pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années.

Sa façon de diriger ces débats extrêmement complexes et de jouer le rôle de médiatrice est appelée “intelligence sensible” à Bruxelles

Toutefois, la ténacité encourageante de Catherine Ashton au cours des multiples séances de négociations a véritablement porté ses fruits – sa façon de diriger ces débats extrêmement complexes et de jouer le rôle de médiatrice est appelée “intelligence sensible” à Bruxelles.

Le dimanche 24 novembre, elle s’est trouvée dans une position inhabituelle lorsqu’elle a été couverte de louanges par son supérieur, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, par Herman van Rompuy, qui préside également les sommets européens qui rassemblent les dirigeants de chaque Etat membre, et par John Kerry, le secrétaire d’Etat américain.

Herman van Rompuy et Catherine Ashton sont entrés en fonction au même moment, suite au Traité de Lisbonne qui a créé les postes de président du Conseil européen et de Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune.

Ils étaient tous deux des personnalités obscures qui ne semblaient pas convenir pour ces postes à haute responsabilité nécessitant une vision stratégique et l’élaboration de politiques. C’est exactement ce que voulaient les principaux dirigeants européens de chaque pays. Ils ne souhaitaient pas voir des gens comme Tony Blair, David Milliband ou d’énergiques politiciens allemands ou français se pavaner sur la scène internationale, établir l’agenda politique et leur voler la vedette.

Leur choix s’est porté sur deux médiateurs pragmatiques, discrets, méthodiques et efficaces, qui ont dû s’attaquer à certains des plus graves problèmes de notre époque. C’est Herman van Rompuy qui a été chargé d’affronter les désaccords des dirigeants nationaux pendant la pire crise qu’a connue l’UE : l’euro, la dette souveraine et les bouleversements financiers.

Catherine Ashton a dû construire un service diplomatique européen à partir de rien, créant ainsi une nouvelle institution européenne pour la première fois en 10 ans, alors que de terribles luttes intestines faisaient rage – à Bruxelles, mais aussi entre Bruxelles et les 28 Etats membres.

Une grande partie des critiques qui lui ont été infligées relevaient d’un sexisme voilé et elles lui ont fait du mal. Elle a fait profil bas et s’est consacrée pleinement à son travail : elle a parcouru le monde, évité les médias et construit lentement mais assidûment des rapports personnels avec des acteurs tels que les Iraniens, Hillary Clinton et son homologue chinois. Dans les Balkans, elle a inauguré avec les Premiers ministres serbe et kosovar une méthode diplomatique extrêmement personnelle qui a abouti à des progrès décisifs, bien que peu remarqués.

Médiation sans relâche

Début novembre, les Serbes – qui refusent de reconnaître le gouvernement séparatiste indépendant du Kosovo – ont participé pour la première fois à des élections locales au Kosovo, acceptant ainsi à contrecœur mais de manière tacite la légitimité de cet Etat. Il est tout à fait certain que cela n’aurait pas été possible sans l’engagement et la médiation sans relâche de Catherine Ashton auprès des deux parties, grâce à des dizaines de réunions et de dîners tard le soir.

Pour décrire l’approche de la Haute représentante dans le cadre des négociations avec l’Iran, un ancien responsable européen a expliqué que "l’on peut accomplir beaucoup de choses lorsqu’on laisse les autres porter les lauriers". Son avis est toutefois différent dans le cas des Balkans : "En ce qui concerne la situation entre la Serbie et le Kosovo, elle mérite en revanche les plus grands éloges, car sa contribution personnelle est inestimable".

Par contre, la politique étrangère européenne a subi un grave revers le 21 novembre lorsque le président ukrainien, Viktor Yanukovych, a soudainement renoncé à signer un pacte stratégique avec l’Europe qui aurait dû être finalisé avec Catherine Ashton lors d’un sommet en Lituanie cette semaine.

A Genève, ce week-end ainsi que deux semaines plus tôt, un nombre étourdissant de réunions bilatérales séparées ont été organisées entre les Iraniens et chacun des six autres pays concernés, ainsi que d’innombrables sessions réunissant deux de ces six Etats. S’y sont ajouté quelques séances plénières en présence de toutes les parties.

Dans le contexte de cette entreprise diplomatique complexe et pluridimensionnelle, Catherine Ashton est la seule personne qui était quasiment toujours présente et qui avait une vue d’ensemble globale. C’est elle qui a rédigé des synthèses, amadoué les participants, résolu les litiges et fait passer les messages d’un camp à l’autre.

Au début des négociations, le terrain avait été préparé par Robert Cooper, un Britannique diplomate et stratège en politique étrangère européenne qui est aujourd’hui à la retraite. Actuellement, cette fonction est assumée par Helga Schmidt, une Allemande spécialiste de la diplomatie européenne qui a dirigé le cabinet de Joschka Fisher, ancien ministre allemand des Affaires étrangères et figure du parti Vert.

Elle peut déjà s’octroyer en grande partie le mérite d’avoir fait tout ce qui était en son pouvoir et d’avoir facilité un accord rejeté par toutes les parties pendant plus d’une décennie

L’accomplissement du week-end n’est qu’une première étape qui durera six mois, en vue d’une résolution "complète" du litige avec l’Iran. Il est difficile de savoir si ce dossier pourra se conclure d’ici à la fin du mandat de la Haute représentante qui se termine le 31 octobre 2014, mais elle peut déjà s’octroyer en grande partie le mérite d’avoir fait tout ce qui était en son pouvoir et d’avoir facilité un accord rejeté par toutes les parties pendant plus d’une décennie, depuis que le programme nucléaire lancé secrètement par l’Iran 20 ans plus tôt a été révélé en 2002.

En Europe, ses remplaçants potentiels pour l’année prochaine sont légions. Ce sont surtout des hommes, comme Radek Sikorski de Varsovie, Carl Bildt de Stockholm ou encore Frans Timmermans, le ministre néerlandais des Affaires étrangères, dont le nom a été évoqué le week-end dernier.

Catherine Ashton, qui n’avait aucune expérience de la politique étrangère et qui n’avait jamais remporté d’élections, ne savait pas qu’elle allait devenir la diplomate la mieux rémunérée du monde occidental deux jours avant sa nomination, en 2009. Elle a été surprise. A Genève, ce week-end, c’est elle qui a provoqué la surprise.