La COP28, allégorie de la caverne de Platon

Depuis Dubaï, où elle suit la COP28, notre envoyée Emanuela Barbiroglio nous livre ses articles favoris couvrant ce qui pourrait bien être la conférence sur le climat la plus controversée de tous les temps – en raison du choix du pays hôte, du président de l’événement et de l'influence du secteur des combustibles fossiles sur les discussions qui y ont eu lieu.

Publié le 13 décembre 2023 à 17:24

Au moment de commencer à écrire cette revue de presse, j'avais, comme 100 445 autres personnes, un rendez-vous important : la Conférence de Dubaï de 2023 sur les changements climatiques, ou COP28. Nous revenons tout juste des Emirats arabes unis, où les négociateurs ont arraché un accord historique et, contre toute attente, ont réussi à faire mentionner les combustibles fossiles dans le texte final, les désignant donc comme responsables du réchauffement climatique. L’accord n'est pourtant pas parfait : certains observateurs ont par exemple noté que la formulation adoptée contenait trop de zones floues et n'était pas assez ambitieuse. 

Dès son annonce, le déroulement de cette COP dans un pays grand producteur de pétrole a été considéré comme un mauvais présage, ou comme un choix pour le moins paradoxal. Pour Orient XXI, des critiques s'interrogent sur le caractère anachronique du modèle de croissance fondé sur le carbone et le gigantisme. L'article propose d'explorer des alternatives axées sur l'égalité, la sobriété, les savoirs traditionnels et les nouveaux modèles de développement.

En même temps, l’organisation d’une COP à Dubaï n’était pas une raison suffisante pour cesser de rapporter les événements importants. C'est ce qu'a fait le Guardian, avec deux articles de Damian Carrington qui, je pense, ont vraiment changé la donne.

Le premier révèle que l'Arabie saoudite a orchestré une initiative mondiale d'investissement visant à stimuler la demande de son pétrole et de son gaz aux pays en développement. Cette initiative, ostensiblement présentée comme une façon d'améliorer l'accès à l'énergie des pays les plus pauvres, repose sur des projets qui finiraient par accroître la consommation de combustibles fossiles, de quoi entraver les efforts mondiaux de lutte contre le changement climatique.

Le second, en collaboration avec le Centre for Climate Reporting, dénonce le président de la COP28, Sultan Al-Jaber, qui a provoqué la controverse pour avoir rejeté la nécessité d'une élimination progressive des combustibles fossiles afin de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C. S'exprimant lors d'un événement en ligne, Al Jaber a en effet affirmé qu'il n’existait "aucune science" derrière cette hypothèse et a estimé que l’abandon des hydrocarbures ramènerait le monde "dans les cavernes". J'aime à penser qu'il s'agit d'une version déformée du mythe de Platon sur le Bien et sur ceux qui le travestissent.


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Les scientifiques ont rapidement répondu au commentaire d’Al-Jaber par cette lettre, écrite au nom du climat lui-même. Angelo Romano, pour le média italien Valigia Blu, passe en revue toutes les raisons pour lesquelles nier l’urgence climatique équivaut à mentir.

Car ce qui menace réellement la vie sur cette planète, c'est ce que des sociétés comme TotalEnergies font. L’ONG Greenpeace explique d’ailleurs comment, en dépit de ses engagements en matière de climat, le fournisseur et producteur français TotalEnergies a activement contribué à l’expansion des combustibles fossiles – en 2022, plus de 99 % de sa production d'énergie dépendait encore du pétrole et du gaz. 

Le géant français des énergies fossiles est en bonne compagnie à Dubaï. Selon Le Monde, qui cite Kick Big Polluters Out, une coalition de 450 ONG environnementales,  "près de 2 500 lobbyistes des énergies fossiles ont obtenu une accréditations pour la COP28”. Pas étonnant qu'Alternatives Economiques parle d’"une COP sous influence des compagnies pétrolières." 

Un autre exemple est le lobbying exercé par d'influentes entreprises agroalimentaires, comme le constate le média anglais DeSmog. Responsables de plus d'un tiers des émissions mondiales, celles-ci ont tenté d'influencer les débats, en utilisant diverses tactiques allant du parrainage de pavillons à la promotion de solutions non vérifiées, entravant ainsi la prise de mesures réglementaires, écrivent Rachel Sherrington, Clare Carlile et Hazel Healy

Par exemple, JBS, la plus grande entreprise distributrice de viande au monde, ainsi que Global Dairy Platform et North American Meat Institute, ont marqué le sommet de leur présence. Des documents de la Global Meat Alliance, une organisation financée par l'industrie, ont mis l'accent sur la promotion de "preuves scientifiques" en faveur de la consommation de viande. L'industrie s'est efforcée de contrecarrer le "discours anti-viande" de la COP28.

Katie Marie Davies, pour le Kyiv Independent, a constaté une augmentation significative des dépenses militaires dans le budget 2024 de la Russie. Les fonds destinés à la reconstruction des régions ukrainiennes annexées se concentrent sur l'industrie minière. En désignant ces régions comme des "républiques autonomes", Moscou vise à exploiter les riches ressources minérales de l'Ukraine, notamment le charbon, le fer, le manganèse, le titane, le graphite et l'uranium.

Annika Joeres, Katarina Huth et Elena Kolb racontent pour Correctiv comment l'entreprise charbonnière Leag exercerait une influence significative sur l'approvisionnement en eau, mettant en danger les ressources potables de Berlin. Leag est le plus grand utilisateur d'eau de l’Etat du Brandebourg, extrayant, selon les journalistes, des eaux souterraines et de l'eau potable sans rencontrer de résistance. Les autorités, notamment celles en charge du minage, de la géologie et des matières premières dans le Brandebourg, affirment qu'elles n'ont pas les moyens de vérifier minutieusement les modèles de Leag. Les pratiques de l'entreprise, notamment les accords de confidentialité conclus avec les villes, suscitent également des inquiétudes en matière de dégradation de l’environnement et d'approvisionnement en eau.

Pour le média néerlandais OneWorld, Merel Remkes dresse le portrait de Joyeeta Gupta, militante pour la justice climatique, professeure en sciences de l’environnement qui enseigne également le développement du Sud global à l'université d'Amsterdam. Lauréate du prix Spinoza, Gupta prévoit de créer un laboratoire multidisciplinaire de recherche afin de recueillir des preuves empiriques de l'action mondiale en faveur de l’environnement. Dans son combat pour la justice, elle n'a pas peur de rêver : "Il devrait y avoir un ministère de l'Avenir”.

Quelques heures à peine après le coup d'envoi de la COP28, un événement exceptionnel, historique, nous a tous laissés tout aussi stupéfaits que méfiants. Les délégués ont adopté un nouveau fonds pour les pertes et dommages climatiques, ce qui a immédiatement conduit plusieurs gouvernements à annoncer des contributions. Dans ces questions-réponses, Clean Energy Write (CLEW) explique les fondements d'une promesse faite il y a près de 15 ans de mobiliser 100 milliards de dollars pour le financement de la lutte contre le changement climatique. Il ne s'agit que d'une fraction de l'ensemble des fonds nécessaires à la lutte contre le changement climatique, mais "cet engagement a une valeur symbolique et représente la pierre angulaire de la confiance entre les pays développés et les pays en développement", affirme CLEW.

Autre moment important de la COP, l’engagement des dirigeants de 120 pays à tripler la capacité des énergies renouvelables pour atteindre au moins 11 000 gigawatts (GW) au niveau mondial. La déclaration affirme également la volonté de doubler le taux annuel moyen d'amélioration de l'efficacité énergétique pour le porter à plus de 4 % d'ici à 2030. Le développement des énergies renouvelables est considéré par certains comme la nouvelle course à l'espace. 

Enfin, un mot concernant l'une des figures féminines prééminentes de ce sommet : Teresa Ribera, ministre espagnole de la Transition écologique, qui a représenté l'UE dans les négociations. Interrogé sur l'absence de l’ancien commissaire européen en charge du climat Frans Timmermans, un vétéran des COP m'a répondu que “Ribera faisait très bien son travail". Lorsque l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a envoyé une lettre pour demander de "sauvegarder les intérêts" de ses membres alors que les dicussions étaient dans la dernière ligne droite, Ribera a courageusement déclaré que "ce que [faisaient] les pays de l'OPEP [était] assez nauséabond, faire pression pour retarder les choses", comme le rapporte El Confidencial.

Quel que soit le résultat" de la conférence, “cette COP a fait éclater au grand jour l'un des points aveugles des négociations sur le réchauffement climatique depuis trente ans : l'urgence de sortir des énergies fossiles pour conserver une chance de rester dans les 1,5°C ou 2°C de réchauffement climatique", estime Maxime Combes dans Mediapart. L'économiste français rappelle que les énergies fossiles n'ont pas été mentionnées dans l'accord de Paris de 2015 pour cause de "lobbys, déni, inertie et neutralité des négociations". Cette neutralité dans les discussions signifie, comme le rappelle l’expert, que "la réduction de la production d'énergies fossiles ne fait pas légalement partie du mandat des négociations sur le changement climatique”.  Combes conclut que "le maintien des énergies fossiles dans le sol n'est plus perçu comme une idée farfelue, mais comme la condition sine qua non d’une possible ‘neutralité carbone’ en 2050. Il est donc urgent de trouver comment progresser sur ce terrain."

emanuela barbiroglio at Dubai COP28
Votre serviteure (robe rouge), essayant d'obtenir une citation à la COP28.
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