Des applaudissements pour le dictateur

Lors des célébrations de l’indépendance, ce 3 juillet, ceux qui applaudiront Alexandre Loukachenko risquent la prison. Car le régime, désormais aux abois, sait bien qu’il ne reste plus à ses opposants que l’arme de l’ironie.

Publié le 1 juillet 2011 à 14:36
Minsk, le 29 juin. Des opposants dans une voiture de police après leur arrestation pour avoir participé à une manifestation.

Alexandre Loukachenko, patron de la Biélorussie, est peut-être un rude paysan illettré, mais il comprend l’ironie et sait à quel point elle peut faire mal aux puissants. Aussi a-t-il décidé de prendre des mesures qui l’installent de droit dans la galerie des despotes sans pudeur. Dimanche prochain [le 3 juillet], aux célébrations pour la fête de l’indépendance, quiconque se hasardera à applaudir le discours du leader, les troupes à la parade, ou, pire encore, les agents des services secrets qui ici portent encore fièrement le fameux sigle KGB, sera arrêté.

« Les applaudissements seront autorisés seulement au passage des vétérans et des anciens combattants. Dans tous les autres cas, nous interviendrons », annonce le chef adjoint de la police Igor Essiev qui se réjouit à l’avance de ces nouveaux coups de filets tout en scrutant d’un air suspicieux les promeneurs sur la place Oktiabravskaïa. Essiev et ses agents, menottes et matraques bien en vue, ont l’allure de ceux qui ne se fient à personne. Ils interpellent les jeunes gens, les vielles femmes avec leurs sacs à provisions et leur demandent leurs papiers.

Le rire et le sourire interdits

Certes, ils ne veulent pas l’admettre, mais ils ajouteraient volontiers à l’interdiction d’applaudir celle d’une autre chose qui commence à agacer le régime : le sourire. Il faut dire que le sourire et les applaudissements sont les seules armes qui restent aux Biélorusses pour contester le gouvernement et ses manières de plus en plus autoritaires, depuis la soirée du 19 décembre, au terme d’une élection présidentielle qu’aucun observateur international n’a voulu avaliser comme légitime et régulière.

Depuis lors, tous les candidats rivaux de Loukachenko et un millier d’activistes sont en prison sous les accusations les plus fantaisistes dans l’attente de procès secrets et d’un verdict décidé par avance. Mais ni Loukachenko ni son entourage ne mesurent à quel point la plupart des citoyens sont fatigués des prévarications de la police et surtout déprimés par la crise économique et financière qui a fait grimper le coût de la vie à des niveaux insoutenables [voir l’encadré ci-dessous]. Ainsi, un peu par jeu, un peu par colère, est née la dernière mode en matière de protestation.

L’étincelle surgit toujours d’Internet qui, malgré les efforts du KGB, réussit toujours à échapper aux contrôles. On se donne rendez-vous devant le gigantesque palais de la République, place Ocktiabravskaïa, ou même devant le monumental bâtiment soviétique de l’avenue Engels, résidence du président. On prend bien soin de se tenir à quelques mètres les uns des autres pour éviter d’être accusé de manifester.

Pas de pancartes, pas de slogans. On se contente d’applaudir et de sourire. L’un ou l’autre, plus courageux, regardent ostensiblement les agents et rit. Ils se tord de rire et il applaudit. Puis il recommence. Cela énerve considérablement les agents, mais jusqu’à aujourd’hui, même sous le règne de Loukachenko, rire n’est pas un délit. Quelques officiers tentent de leur ordonner d’arrêter, les jeunes gens continuent à rigoler et propagent le virus aux autres. Plus les policiers s’agitent, plus les rires augmentent.

Des curieux apparaissent aux fenêtres et rient aussi, les serveurs devant les tables des cafés, les jeunes filles qui rentrent du lycée. Et même quelque agent laisse échapper un éclat de rire, aussitôt fulminé du regard par ses supérieurs. « Ce n’est pas grand-chose, mais au moins ça sert à se compter entre gens qui n’en peuvent plus. Et nous sommes nombreux ».

Ils savent ce qu’il se dit au lit

Andreï Dmitrie, 27 ans, du mouvement pour les droits civiques « Dis la Vérité » doit se contenter de cette campagne souterraine de prosélytisme. Il a manifesté le 19 décembre. Arrêté, il a passé quarante jours dans une cellule de l’ »Amerikanka », la caserne du KGB. Il y a vu les rivaux de Loukachenko arriver les uns après les autres, menottés.

Parmi eux, il y avait même le poète Vladimir Neklyavev, 74 ans, porté jusque dans une cellule comme un paquet, enveloppé dans une couverture. Des cellules infectes, des latrines puantes, des geôliers violents, des agents provocateurs camouflés en compagnon de cellule. « Mais les histoires de prison sont toutes pareilles. C’est sur d’autres choses que le monde civilisé devrait intervenir ». Et il raconte qu’un juge qui l’interrogeait lui a montré un dossier qui contient les transcriptions de tous ses mails, ses appels téléphoniques, ses SMS. « Ils avaient aussi intercepté des conversations que nous avions eu, ma femme et moi dans notre maison. Tout, vraiment tout, vous avez bien compris. Y compris des choses qu’on se dit au lit, à voix basse, les lumières éteintes ».

Maintenant, avec de vagues accusations de corruption, Dmitrie est dans l’attente d’un jugement, comme plusieurs centaines de citoyens de Minsk. Leurs procès sont suivis par des volontaires du groupe d’Helsinki pour les Droits de l’homme qui, aux yeux du monde, sont hébergés dans un bureau au septième étage d’un immeuble du centre ville. Apparemment libres. Leur chef s’appelle Garry Pogonjajlo, il a 70 ans et l’air de quelqu’un qui en a vu de bien pires. « Je suis né dans un goulag parce que mes parents étaient en désaccord avec Staline. Je sais qu’ils me laissent libre seulement parce que je suis lié à une organisation internationale. Mais les choses sont en train de changer. Marx dirait que c’est une situation pré-révolutionnaire. Les gens sont au bord de l’explosion. Poutine l’a compris. En effet, Moscou continue à tenir Loukachenko la tête hors de l’eau, elle l’amadoue, mais elle le tient à distance, lui accorde des prêts, puis menace d lui couper le gaz et l’électricité. Moscou sait bien qu’il suffit que la crise économique empire pour que le régime coule à pic. Certes si l’Occident se réveillait, ce serait mieux pour tout le monde ».

En attendant, on vit comme dans un roman d’Orwell. L´autre soir Andreï Dmitrie a fait signe à sa femme de sortir de la maison, il l’a emmenée dans un parc et il a cherché un endroit suffisamment bruyant pour échapper aux oreilles indiscrètes. Elle s’attendait à ce qu’il lui annonce le début de quelque manifestation. Il a sourit : « Je voulais seulement te dire que je t’aime. Mais à la maison, je n’ose pas, il y a trop de gens qui nous écoutent ».

Economie

La crise frappe le dernier tyran d’Europe

Si le régime d’Alexandre Loukachenko est parvenu — pour l’heure — à juguler l’opposition, il peine à faire face aux effets que la crise économique qui frappe son pays font peser sur la population, alimentant son mécontentement. Ainsi,explique El País, « les difficultés économiques sont devenues une menace sérieuse pour le régime de Loukachenko » : alors que l’UE a imposé des sanctions contre le dictateur biélorusse et son entourage, tout en maintenant la Biélorussie dans lePartenariat oriental, Minsk tente de calmer l’opinion publique en augmentant les salaires. Des salaires que les Biélorusses investissent pour l’essentiel dans des biens importés ou des devises, provoquant une violente hausse des prix et une dévaluation de près de la moitié de la monnaie nationale. L’euro est à présent échangé contre 7 200 roubles (contre 4 000 en décembre), voire plus de 8 500 au florissant marché noir. « Dans les supermarchés, habituellement bien achalandés, les stocks ont fondu et l’on trouve surtout des produits nationaux. Dans les bureaux de change, on ne trouve plus de devises et les petits entrepreneurs ferment leurs entreprises, car ils ne peuvent plus importer et ils sont obligés de maintenir les prix bas. Les réserves d’or de la Biélorussie ont fondu de 28,6% depuis janvier, alors que la dette extérieure dépasse les 31 milliards de dollars« , explique l’économiste Boris Zheliba. Selon lui, pour stabiliser l’économie, entre 10 et 12 milliards d’euros sont nécessaires. Loukachenko les cherche désespérément. S’il parvient à maintenir à flot les grandes entreprises nationales, affirme au quotidien espagnol le journaliste biélorusse Alexandr Alesin, on pourra éviter les cataclysmes. Mais si leurs ouvriers prennent la rue, « il n’y aura pas de services de sécurité ou d’appareil répressif qui tiennent ».

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