L’odeur des corps après que l’eau se soit retirée. Un paysage transformé en désert en l’espace de quelques jours. Des villages rayés de la carte, des rivières détournées, des territoires rendus méconnaissables. C’est de là que part Illia Rasumeïko lorsqu’il parle d’écocide. Non pas d’une théorie, ni d’un discours écologiste abstrait, mais d’une expérience directe, vécue à la première personne.
Compositeur et cofondateur du collectif Opera Aperta, Rasumeïko travaille dans un contexte où l’art et la réalité se confondent. Ses œuvres naissent alors que la guerre transforme le territoire. L’écocide – la destruction systématique de l’environnement – n’est pas un sujet : c’est la matière première de la création.
Le parcours du collectif s’articule aujourd’hui en une trilogie : mémoire, destruction, régénération possible.
La première œuvre, Chornobyldorf, en constitue le point de départ, une œuvre post-apocalyptique conçue avant l’invasion à grande échelle. GAIA-24 est quant à elle née en réponse directe à la destruction du barrage de Kachovka en 2023. Une troisième œuvre, encore en cours d’écriture, s’interroge sur ce qui peut émerger après la catastrophe.
De la mémoire de Tchernobyl à la fin de l’illusion
“Nous avons commencé à travailler dans la zone de Tchernobyl. Ce qui s’y est passé fait partie de l’ADN de chaque Ukrainien”, explique Rasumeïko. Tchernobyl n’est pas seulement une catastrophe du passé, c’est un événement fondateur, qui a marqué la relation entre territoire, politique et identité. “Ce fut une conséquence écologique de la politique coloniale soviétique sur le sol ukrainien”, ajoute-t-il.
Avec Chornobyldorf, présenté en 2020, Opera Aperta construit une œuvre qui prend la forme d’un rituel post-apocalyptique : une communauté qui émerge des ruines, reconstruisant des fragments de culture. À l'époque de la présentation de l'œuvre, cependant, l’apocalypse est encore une construction artistique. “C’était quelque chose d’imaginable, parfois même de romantique”, se souvient Rasumeïko. La catastrophe a déjà eu lieu, elle peut être observée, élaborée, transformée en langage.
“Nous avons commencé à travailler dans la zone de Tchernobyl. Ce qui s’y est passé fait partie de l’ADN de chaque Ukrainien. [...] Ce fut une conséquence écologique de la politique coloniale soviétique sur le sol ukrainien” – Illia Rasumeïko
Cette distance se brise en 2022, avec l’invasion à grande échelle par la Russie. Les zones explorées par le colletif deviennent des zones de guerre. Les environs de Tchernobyl sont occupés. La centrale de Zaporijjia se retrouve sur la ligne de front. La géographie de l’œuvre coïncide avec celle de l’invasion.
“Ce que nous appelions la post-apocalypse est devenu réalité”, affirme Rasumeïko. Il n’est plus possible de travailler sur l’idée de l’effondrement en tant que métaphore. L’art doit se confronter à un processus en cours.
Dans le même temps, un fossé culturel avec l’Europe occidentale se creuse. “De nombreuses sociétés européennes vivent depuis des générations sans guerre, dans une sorte d’illusion de paix”, observe-t-il. Transmettre la complexité de la situation ukrainienne n'en devient que plus difficile. “Expliquer ce qu’est aujourd’hui l’armée ukrainienne – c’est-à-dire une société tout entière – et pour quoi les gens meurent n’est pas simple”, ajoute-t-il.
Cette distance se reflète également dans la perception de l’environnement. “Parfois, les gens semblent se soucier davantage des rivières et des forêts polluées que des soldats ukrainiens tués chaque jour”. Pour Rasumeïko, cependant, ces deux dimensions ne peuvent être dissociées : la destruction de l’environnement fait partie intégrante de la guerre.
GAIA-24 : le paysage comme preuve
La destruction du barrage de Kakhovka en 2023 marque un tournant. L’événement a des conséquences immédiates : l’inondation de territoires entiers, la destruction d’écosystèmes, la perte de vies humaines. Mais ce qui frappe Rasumeïko, c’est la rapidité de la transformation.

“En l’espace d’une semaine, toute cette eau avait disparu. Il ne restait plus qu’un désert. Il y avait des corps partout et l’odeur était insupportable”, relate aujourd'hui Rasumeïko. Le paysage change radicalement, passant de l’eau au vide. GAIA-24 naît de cette expérience : l’œuvre allie performance, vidéo et matériaux recueillis sur le terrain. La référence à Gaïa – la Terre en tant qu’organisme vivant – est réinterprétée : la planète apparaît comme un corps blessé, traversé par la violence de la guerre.
Le corps humain est au centre de la scène. Les interprètes utilisent la nudité comme une forme d’exposition directe. “C’est une manifestation”, explique Rasumeïko. “Une façon de parler simplement de l’eau, de la terre, du sol”, sans intention provocatrice, mais avec une volonté d’éliminer tout filtre.
La structure musicale reflète la même logique. Différents genres cohabitent sans hiérarchie : metal, chant lyrique, rap, musique électronique, éléments folkloriques : “Les gens font les mêmes choses qu’il y a trois cents ans. La technologie change, mais les comportements restent”. Le résultat est une forme de théâtre qui s’apparente au rituel. Pas un récit linéaire, mais une expérience qui met en relation les corps, les sons et l’espace.
La reconnaissance ne s’est pas fait attendre : en 2025, le collectif a remporté le prix de la meilleure performance de danse et de théâtre physique au GRA Festival, le principal festival de théâtre ukrainien qui sélectionne les productions les plus innovantes du pays, faisant office de vitrine nationale et internationale pour le théâtre contemporain ukrainien.
Créer alors que tout s’effondre
Derrière ces œuvres se cache une réalité quotidienne marquée par la guerre. “À tout moment, tu peux être tué par un missile russe”, dit Rasumeïko. Ce n'est pas une abstraction : les performances ont souvent lieu près du front. Les artistes travaillent dans des conditions instables, se déplaçant entre des villes sous les bombardements.
Les conséquences personnelles sont profondes. “Plusieurs d’entre nous sont des réfugiés. Beaucoup ont perdu leur maison. Nombreux sont ceux qui ont vu des proches ou des amis se faire tuer.” Une partie importante de la communauté artistique se trouve au front. “Les meilleurs – artistes, comédiens, musiciens – ont mis leur vie entre parenthèses. À présent, ils se battent.”
Sur le plan économique, le soutien public au secteur culturel indépendant a pratiquement disparu. Le groupe continue grâce à des financements européens et au soutien de festivals internationaux. “C’est la seule façon de continuer à exister”, affirme Rasumeïko.
“De nombreuses sociétés européennes vivent depuis des générations sans guerre, dans une sorte d’illusion de paix” – Illia Rasumeïko
Mais le défi n’est pas seulement matériel. Il est aussi culturel. Parler d’écocide sans tomber dans la rhétorique écologiste est complexe. “L’écologie est devenue un thème grand public”, observe-t-il. “Pour nous, il est important de trouver une autre façon d’en parler, sans hypocrisie”.
À cela s’ajoute la question de la perception internationale, la crainte que le conflit ne risque d’être banalisé : “Le plus terrible, c’est que cela devient normal. Tuer des civils tous les jours en Europe ne fait plus la une”. Dans ce contexte, le rôle de l’art change. Il n'est plus seulement question de produire des œuvres, mais de faire en sorte que ce qui risque de disparaître reste visible.
Aujourd'hui, penser à l’avenir en Ukraine marque déjà un acte politique en soi. Le mettre en scène – avec des corps vivants, des sons extrêmes et des langages hybrides revient à affirmer une chose : malgré tout, quelque chose peut encore émerger des ruines.
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