Dalia Frantz est responsable des questions européennes pour La Cimade, une association française de solidarité avec les personnes migrantes créée en 1939 et particulièrement importante en France. L’organisation est impliquée dans de nombreux réseaux chargés de la défense des droits humains, et agit également pour l’hébergement et l’aide juridique aux exilés. Auparavant, Dalia Frantz a également travaillé pour les organisations France terre d’asile et Droits d’urgence.
Voxeurop : Comment interpréter les résultats des élections européennes ?
Dalia Frantz : Pour nous ça n’a pas été une grande surprise, on se doutait depuis quelque temps que l’extrême droite allait gagner plus de sièges. Mais c’est compliqué d’être audible au niveau européen, ce sont des élections qui sont délaissées par la population, c’est comme ça que l’extrême droite gagne. Ce sont des résultats difficiles à accepter. Même si l’équilibre des forces n’est pas tellement perturbé, on garde un parlement bien à droite, gouverné par le Parti populaire européen. Ce qui nous a beaucoup plus alertés, outre la place accordée à l’extrême droite, c’est le fait que son discours se soit répandu, ait été récupéré par les autres partis politiques qui se sont retrouvés à essayer de faire le jeu de l’extrême droite pour tenter de récupérer ses voix. On a par exemple vu le PPE faire des propositions pareilles sur la migration. Je ne suis pas sûre, personnellement, que ce soit l’enjeu majeur de l’Europe, par rapport aux questions climatiques, par exemple.
C’est pourtant un jeu rarement gagnant, d’essayer de récupérer les voix de l’extrême droite …
Non. Comme on l’a vu en France, ça crée beaucoup de déstabilisation, mais ça provoque aussi un oubli des autres questions. On a aussi vu énormément de désinformation, d’amalgames … À La Cimade, on a essayé de déconstruire ces discours, mais c’est dur car ils sont très présents dans les médias. Même si l’extrême droite n’est pas sortie complètement victorieuse de ces élections, elle a pu instiller sa politique.
Qu’est-ce que ça veut dire en termes de politique européenne ? Doit-on s’attendre à un changement dans le pacte migration et asile ?
C’est difficile à dire. Nous, on ne s’y attend pas, c’est un projet qui a nécessité des années de négociations et qui a été très complexe, donc on ne s’attend pas à une nouvelle réforme. D’autant que le texte n’est même pas encore en application ! Donc ce serait étonnant. Mais des questions se posent quant à sa mise en application, ce sont des procédures très lourdes qui interrogent quant au respect des droits humains. Et évidemment, ce sera aussi au niveau national que l’extrême droite pourra agir.
La question de l’externalisation des frontières et du traitement des demandes se pose également. C’était déjà une volonté de la Commission européenne avant les élections. Nous, on a de grosses inquiétudes, on a vu pas mal d’accords être signés ces derniers temps, avec la Tunisie, l’Egypte, la Mauritanie, le Liban. Ces accords interrogent, on a peu d’explications sur comment ils sont négociés, il y a peu de contrôle parlementaire dessus, et ils posent également question au regard du respect des droits fondamentaux.
Comme vous l’avez dit, c’était déjà une intention de la Commission européenne avant les élections. La percée de l’extrême droite va-t-elle changer les choses ou doit-on s’attendre à une continuité ?
On est dans la continuité du pire. Comme avec le pacte migration et asile, on constate le renforcement et la légalisation d’une approche très répressive et sécuritaire. Le pacte ne prévoit pas aujourd’hui une externalisation de la gestion des demandes d’asile comme le plan Rwanda du Royaume-Uni (prévoyant une expulsion de certains demandeurs d’asile et une délégation des dossiers au pays en question), mais ça pourrait arriver.
On oublie souvent que ces grands chantiers, comme le plan Rwanda, ont des coûts faramineux (au moins 430 millions d’euros en ce qui concerne l’accord Rwanda-Royaume-Uni, certaines projections portant le coût bien plus haut) …
Oui, ce sont des moyens humains et financiers énormes qui sont dégagés pour ériger des barrières physiques et légales. Tout ça pour empêcher combien d’entrées ? Ce sont des moyens qui pourraient être dédiés à proposer un accueil digne.
Comment la société civile peut-elle se mobiliser face à l’extrême droite ?
Ce n'est pas simple, en France particulièrement. Il faut s’unir, au niveau national mais aussi européen. Ce n’est pas évident car les problématiques ne sont pas les mêmes, mais on constate en France, comme dans d’autres pays, une atteinte aux libertés associatives. On a de grosses craintes pour l’avenir de l’association, on se demande si on ne va pas être dissous, ce n'est pas facile.
Ce qu’on peut faire, c’est s’unir au niveau de la société civile, trouver des alliés au sein des collectivités locales, faire front … Nous, on lutte aussi contre la désinformation.
On dit souvent que l’extrême droite est une “menace pour la démocratie”, mais on n’explique jamais ce que ça veut dire concrètement. Vous parlez du danger qui pèse sur votre association. C’est ce genre de dangers qu’il faudrait rappeler.
L’extrême droite représente une menace sur deux grands aspects, tout d’abord le racisme et la xénophobie mais aussi les libertés publiques, qu’il ne faut pas laisser de côté. Même si on en est pas encore là en France, on constate déjà des entraves – au droit de manifester, de grève, à la liberté de parole. Et c’est un fait en France, mais pas que.
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