La Roumanie a beau être membre de l'Union européenne depuis 2007 et de l'OTAN depuis 2004, c’est la première fois depuis la chute de Ceaușescu en 1989 qu’elle attire autant l'attention de la communauté internationale. Les prochaines élections présidentielles, qui se tiendront sur fond de guerre en Ukraine et d'offensive hybride menée par la Russie contre l’UE, pourraient faire du pays un dangereux précédent. Le message envoyé par le scrutin est clair : la stabilité de la Roumanie est indissociable de celle de l'Europe entière.
L’arrivée inattendue du candidat d'extrême droite pro-russe Călin Georgescu au premier tour des élections en novembre 2024 avait été suivie d'un recomptage des voix puis de l'annulation du scrutin par la Cour constitutionnelle en raison de soupçons d'ingérence russe. Ce n'est que ces derniers mois, après une enquête tardive, que Georgescu a entre autres été accusé d'avoir falsifié des déclarations de financement de campagne et d'avoir participé à la création de groupuscules fascistes et xénophobes. Après s'être à nouveau présenté au scrutin, reprogrammé pour les 4 et 18 mai, il a été exclu de la course par le Bureau électoral central et la Cour constitutionnelle en raison d'activités extrémistes pour lesquelles il fait toujours l'objet d'une enquête.
Selon un sondage AtlasIntel publié à la mi-avril, Dan, aujourd'hui indépendant mais ancien fondateur de l'USR, pourrait recueillir 21,2 % des intentions de vote. Il est devancé par le candidat de la coalition gouvernementale pro-européenne (Parti social-démocrate, PNL et Union démocrate magyare de Roumanie), Crin Antonescu, avec 24,7 %. En première position, George Simion de l'Alliance pour l’unité des Roumains (AUR, extrême droite) catalyse, avec 33,4 % des voix, les suffrages qui se seraient portés sur Georgescu. Cette dernière représente désormais un tiers du parlement et comprend le Parti de la jeunesse (POT) d'Anamaria Gavrilă, la formation S.O.S. Roumanie dirigée par la députée européenne Diana Șoșoacă et celle de l'indépendant Victor Ponta (9,7 % des intentions de vote), ancien Premier ministre social-démocrate depuis acquis au populisme trumpien.

La société civile a joué un rôle important dans les manifestations qui ont suivi l'annulation du premier tour des élections présidentielles, tant dans le camp pro-européen que parmi les populistes nationalistes. Nous en discutons avec l'écrivain roumain Radu Vancu (1978), professeur de littérature à l'université de Sibiu et militant. Vancu est l'auteur du Manifeste pour l'Europe, paru le 15 mars, et membre du Groupe pour le dialogue social, une organisation constituée d'anciens dissidents du régime communiste. Vancu s’était notamment impliqué dans les manifestations de 2017-18 contre les réformes judiciaires du gouvernement social-démocrate de l'époque, en animant le mouvement Vă vedem din Sibiu ( “Nous vous voyons depuis Sibiu”) qui s’était alors propagé de la ville transylvanienne au reste du pays.
Voxeurop : Qu'avez-vous pensé lorsque vous avez vu Georgescu en tête du scrutin le 24 novembre ?
Radu Vancu : La Roumanie n'a pas dormi cette nuit-là. Nous mettions constamment à jour le site des pourcentages de vote, dans une atmosphère surréaliste. Pour les deux tiers d'entre nous, c'était un inconnu sorti de nulle part, un personnage marginal en tout cas. En cherchant des informations sur lui, nous avons découvert ses déclarations pro-russes, anti-UE et anti-OTAN qui rappelaient celles du [ministre russe des Affaires étrangères] Sergueï Lavrov, du [vice-président du Conseil de sécurité russe] Dmitri Medvedev ou de Vladimir Poutine lui-même ; elles remettaient en question la nature de l'UE et son système de valeurs, proposant que la Roumanie fasse partie du grand “monde russe”, le Rousski Mir. Nous avons eu le sentiment que le pays avait été pris en otage sans que nous n’ayons rien vu venir, car selon tous les sondages, la Roumanie était résolument pro-européenne. Si vous demandez aux gens ce qu'ils pensent de l'UE, la plupart répondront positivement. Pourtant, de nombreux compatriotes ont voté pour un candidat pro-russe. C'est étonnant.
Fallait-il s'y attendre ? Ces dernières années, l'extrême droite s'est également développée en Roumanie.
Oui, c’est une tendance commune à l'Europe et aux Etats-Unis. Mais après les élections en Moldavie du 20 octobre 2024, nous pensions avoir freiné l'investissement évident de Poutine dans les partis extrémistes. Nous, les Roumains, comme les Moldaves, sommes bien conscients du danger russe ; nous étions convaincus de pouvoir contrôler ces forces qui pèsent environ 20 % de la population en termes électoraux. Au lieu de cela, nous nous sommes retrouvés avec un candidat pro-russe et 35 % [des sièges du] parlement aux mains de partis d'extrême droite, dont deux revendiquent un lien direct avec le fascisme. Il nous a semblé entrer dans une véritable guerre avec la Russie, bien que le conflit ait une forme hybride.
La nostalgie du fascisme est-elle à l'origine du phénomène Georgescu ?
L'Etat roumain n'a pas appliqué une loi en vigueur depuis 2002 contre l'apologie du légionarisme, de la Garde de fer (organisation paramilitaire fasciste active de 1927 à 1941), du maréchal Antonescu et de Corneliu Zelea Codreanu, fondateurs de l'extrême droite en Roumanie et responsables de la Shoah dans le pays. Il a ainsi encouragé ces mouvements, qui sont devenus de plus en plus visibles dans la société et la politique. Après les élections de novembre, Diana Șoșoaca a participé à une cérémonie de commémoration de Zelea Codreanu à Tâncăbești, près de Bucarest, où il est enterré. Elle a retransmis l’événement en direct sur Facebook, tentant ainsi de banaliser la présence du fascisme dans la vie publique. Se considérant aujourd'hui comme des “vainqueurs”, [ces mouvements] ont estimé qu'il était temps de rendre public leur programme de refascisation [de la société]. C'est pourquoi nous sommes descendus dans la rue, et non pour demander l'annulation du résultat d'un processus démocratique. Les partis pro-européens avaient obtenu les deux tiers des sièges au Parlement ; nous avons donc exigé qu'ils abandonnent leurs luttes internes pour créer une alliance pro-européenne, un cordon sanitaire pour sauver la Roumanie européenne. La pression de la société civile et les interventions dans la presse ont porté leurs fruits : les partis ont formé une coalition, désignant un candidat pro-européen unique pour l'élection présidentielle.
Les partisans de Georgescu se disent pacifistes, en faveur de la famille traditionnelle et de la neutralité en Ukraine. Existe-t-il deux Roumanie ?
Il existe une Roumanie pro-européenne qui voit d'une part les défauts de la classe politique, et d'autre part les énormes progrès réalisés depuis que nous avons rejoint l'UE. Il suffit de se dire qu'en 2000, le taux de convergence de nos salaires avec ceux de l'UE était de 26 %, alors qu'il est aujourd'hui d'environ 80 %. Les inégalités sont restées pratiquement inchangées et, selon les données de l'UE, l'extrême pauvreté a diminué de 7 %. Malgré le cynisme de la classe politique, qui doit être sanctionné, la Roumanie pro-européenne est convaincue qu'il est nécessaire de rester dans l'Union, seul moyen de corriger les erreurs de ces 18 années d'intégration.
La seconde Roumanie est en partie pro-russe, en partie pro-fasciste, en partie anti-système, anti-vax, anti-science. Les partisans de Georgescu voient les défauts structurels du pays et appellent à une remise à zéro du système, quitte à s'éloigner de l'Europe. Voilà la différence : pour nous, le changement ne peut se produire qu'au sein de l'UE, notre adhésion n'est pas négociable. Georgescu a rassemblé plusieurs pans de la société roumaine et les a unifiés grâce à l'utilisation malveillante et illégale de TikTok et d'autres réseaux sociaux. En n'indiquant pas que ses vidéos étaient de la “publicité électorale”, la plateforme n'a pas réduit sa visibilité comme elle l'a fait pour d'autres candidats, et il a inondé la toile. C'est l'une des raisons de l'annulation [du premier tour] : il n'a pas agi selon les règles, et il a donc été nécessaire de procéder à un nouveau vote dans des conditions équitables.
Pourquoi TikTok a-t-il été mis en cause, et pas la presse ou la télévision ?
Les algorithmes de TikTok sont très agressifs dans le ciblage des utilisateurs, ce qui n'est pas le cas de la télévision. Si vous regardez une vidéo de Georgescu envoyée par des amis, vous en recevrez des milliers dans les heures qui suivent. Les chaînes de télévision accordent aux candidats le même temps de parole, tout le monde concourt sur un pied d'égalité. TikTok et les réseaux sociaux ne sont pas démocratiques, nous l'avons appris à nos dépens. Ils sont façonnés par l'individu et instrumentalisés par des acteurs malveillants. C'est un problème courant en Europe et aux Etats-Unis, où Joe Biden a adopté une loi pour réguler TikTok. Des efforts sont également entrepris dans l'UE, l'Irlande disposant déjà d'un dispositif similaire. Il faut rendre l'algorithme et la culture numérique plus démocratiques, puisqu’ils ne le sont pas pour l’instant. C'est l'un des grands défis que les sociétés démocratiques, si facilement manipulables par les réseaux sociaux, doivent relever – sous peine de risquer la désintégration. Avec peu de moyens, on peut déstabiliser un pays comme la Roumanie et faire trembler le reste de l'Europe, qui voit en nous un possible précédent.
La Roumanie est apparue comme un Etat fragile soumis aux influences d'un Etat étranger.
Tous les documents des services de sécurité n'ont pas été rendus publics, mais selon le rapport du Conseil suprême de la défense nationale (CSAT), les élections auraient été influencées par un acteur étatique extérieur. Question : le pays dispose-t-il des ressources nécessaires pour organiser des élections équitables en mai ? Les services de renseignement, l'Autorité électorale permanente et les autres institutions sont-elles suffisamment fiables et solides pour organiser un scrutin en toute sécurité ? Nous attendons la réponse en trépignant, espérant que les extrémistes ne trouveront pas de place [en Roumanie].
“On peut se demander si la Roumanie a les ressources suffisantes pour résister en tant que démocratie européenne” – Radu Vancu
Les autorités ont-elles tardé à intervenir ?
Il y a eu une hésitation évidente. Le lundi suivant le premier tour des élections, l'administration présidentielle a déclaré qu'il n'y avait pas eu d'interférence. Mais trois jours plus tard, le communiqué du CSAT affirmait le contraire. Peut-être qu'à ce moment-là, la Roumanie a reçu des informations de la part de ses alliés stratégiques (l'OTAN), réalisant l'ampleur de l'opération de manipulation électorale. S'il est bon d'avoir bloqué un processus truqué, la confiance des citoyens dans leur Etat a été perdue : pendant des jours, aucune institution n'a semblé faire son devoir ou mis fin à cette guerre hybride. L'annulation du scrutin, l'enquête de la Direction nationale anticorruption (DNA) sur le parti de Șoșoaca et l'arrestation de membres du groupe légionnaire de Georgescu ont suivi. L'Etat a prouvé qu'il possédait les anticorps, mais sans la réaction des alliés et des manifestants, aurait-il survécu ? Et si nous l'avions laissé uniquement entre les mains des politiciens ? On peut se demander si la Roumanie a les ressources suffisantes pour résister en tant que démocratie européenne. Tant que nous n’aurons pas un président, un parlement et un gouvernement pro-européens, nous ne pourrons pas pousser un soupir de soulagement. Nous devrons investir massivement dans l'éducation. Une loi de 2011 réserve 6 % du budget à ce secteur, mais la moitié de cette somme est effectivement allouée chaque année. Un système éducatif sans moyens ne crée pas de citoyens conscients. Nous devons également nous concentrer sur l'histoire, la littérature, la sociologie et l'éducation civique. Partout l'accent est mis sur les matières scientifiques et technologiques, mais nous oublions l'éducation humaniste, sans laquelle une société ne peut pas fonctionner. C'est comme ça que les citoyens comprendront pourquoi l'extrémisme est inacceptable et engendre des crimes de masse, des discriminations, des atteintes aux droits humains, des mondes que l'on croyait disparus à jamais, convaincus qu'ils étaient des accidents de l'Histoire.
La Roumanie a-t-elle déjà été exposée à l'influence russe ?
Depuis des siècles. En 1812, la moitié de la Principauté de Moldavie est devenue un gouvernorat russe, la Bessarabie. La Roumanie l'a récupérée de 1918 à 1940, avant que celle-ci soit réintégrée à l'URSS. Aujourd'hui, c'est un Etat autonome, la République de Moldavie, qui, grâce à son extraordinaire présidente Maia Sandu, se rapproche de l'UE. Mais il y a aussi l'expérience du XXᵉ siècle. Le régime communiste roumain (1947-1989), imposé par Moscou à grands renforts de chars d’assaut, a été l'un des plus répressifs de l'Histoire. L'expérience russe a été suffisamment traumatisante pour que les Roumains ne veuillent pas la répéter. C'est pourquoi le succès de Georgescu est surprenant. Mais il a réussi à dissimuler son côté pro-russe, en le diluant parmi les autres arguments avec lesquels il a amadoué l'électorat.
À quoi ressemblera la société roumaine après cette période électorale ?
Si nous avons un président pro-européen après les élections de mai, tout ce mal aura servi à quelque chose. Lors des crises, la société civile réagit et les hommes politiques gagnent en lucidité. Malgré toutes leurs erreurs passées, ils ont tenu la barre et les institutions ont agi, in extremis mais juste assez pour maintenir la Roumanie dans l'Europe. Une Blitzkrieg bien orchestrée qui nous a laissés pantois. Mais le pays a réussi à se redresser et, après une première défaite, à ne pas tomber sous l'influence du Kremlin.
Quel rôle pour les intellectuels ?
Les institutions culturelles devraient être à l'avant-garde du processus d'européanisation de la Roumanie, mais elles ont été inactives ou complices du glissement vers la droite. Georgescu et d'autres personnalités similaires ont été invités à plusieurs reprises à l'Académie roumaine, dont le président [Ioan-Aurel Pop] est un historien qui défend un récit national proche du sien à bien des égards. Il s'agit là d'un problème majeur. L'Eglise orthodoxe roumaine a toléré trop longtemps des représentants de ce type, incitant les fidèles à voter pour Georgescu lors des messes. Bien que tardivement, ces deux institutions ont depuis pris publiquement leurs distances avec lui. Je souhaite qu'elles s'engagent désormais résolument dans la voie de l'européanisme. Bien qu'ils ne représentent pas des institutions, des écrivains comme Mircea Cărtărescu, des acteurs, des musiciens, des artistes, ont pris position en montrant qu'il existe une Roumanie européenne.
🤝 Cet article est publié dans le cadre du projet collaboratif Come Together
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