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“La plus grande épidémie du genre jamais observée en Europe” : comment l’Ue lutte contre la variole du singe

Alors que la variole du singe fait une entrée fracassante dans les pays de l’UE, seuls deux État membres confirment avoir accumulé des stocks stratégiques du vaccin le plus efficace et le plus sûr contre ce virus, très proche de celui qui causait autrefois la variole humaine.

Publié le 14 septembre 2022 à 12:48

L’apparition soudaine de la variole du singe en dehors des régions où elle est endémique – l'Afrique occidentale et centrale – a surpris tout le monde. Bien que ce ne soit pas la première fois que le virus apparaisse dans d'autres parties du globe, la crise sanitaire actuelle est sans précédent : de début mai à début septembre, au moins 18 800 cas ont été signalés dans l'Union européenne (UE) via le European Surveillance System (TESSy). C'est la plus grande épidémie du virus jamais vue en Europe, où peu de pays étaient préparés à son arrivée.

Personne ne s'attendait à une transmission en Europe ou aux Etats-Unis, sans qu'un patient, son partenaire ou un ami ait voyagé à l’étranger” explique Mar Faraco, présidente de l'Association espagnole des médecins étrangers. Début septembre, les pays les plus touchés de l'Union européenne sont l'Espagne (6 749 cas), la France (3 645 cas), l'Allemagne (3 505), les Pays-Bas (1 172) et le Portugal (871) et l’Italie (787), tandis que le Royaume-Uni, où les premiers patients de cette épidémie ont été détectés, a signalé 3 484 cas durant la même période.

Qu'il y ait des cas comme celui-ci qui apparaissent dans différents pays, c’est très frappant” convient Esteban. Selon lui, cependant, la situation “est très différente” de ce qui s'est passé au début de la pandémie de Covid-19, étant donné qu'il existe dans le cas présent des méthodes de diagnostic, des médicaments antiviraux (comme le Tecovirimat) et, surtout, des vaccins. Cependant, on a longtemps négligé l'importance de la variole du singe, car elle touche principalement des régions d'Afrique – ce qui explique pourquoi de nombreux pays européens n’ont pas développé les moyens adéquats pour contrôler cette épidémie.

Un vaccin aussi convoité que limité

Les cas de variole du singe qui ont jusque-là été détectés sont pour la plupart “légers ou modérés”, et les patients se rétablissent souvent après quelques semaines. Cependant, afin d'empêcher le développement de la maladie ou d'atténuer sa potentielle dangerosité, il a été initialement recommandé que les contacts proches d'un cas confirmé soient vaccinés dans les quatre premiers jours suivant l’exposition. Début juillet, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a également recommandé de vacciner les populations à haut risque – certains groupes d'hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ainsi que le personnel de santé.

Plus difficile à dire qu’à faire cependant, et ce en raison de la faible disponibilité des doses. L’Imvanex, le vaccin le plus récent (troisième génération), qui a été homologué en Europe contre la variole humaine et aux Etats-Unis (où il s'appelle Jynneos, également contre la variole du singe) reste une option. Les effets secondaires sont beaucoup moins nombreux que dans les générations précédentes de vaccin, ce qui explique pourquoi il est actuellement le vaccin le plus recherché.

Mais en même temps, l’Imvanex a un problème majeur : il n'est fabriqué que par une petite entreprise pharmaceutique, Bavarian Nordic, ce qui réduit sa disponibilité. C'est précisément vers cette entreprise que l'Allemagne s'est tournée pour obtenir 40 000 vaccins en juin (et 200 000 d'ici la fin de l'année). La Commission européenne, par le biais de l'Autorité européenne de préparation et de réponse en cas d’urgence sanitaire (HERA) récemment créée, s’est elle aussi adressée à Bavarian Nordic pour acheter 163 620 doses d'urgence en juillet, et 170,920 doses supplémentaires en septembre, pour un total de 334,540 doses commandées. Civio a demandé aux autorités européennes et nationales le prix unitaire des doses d'Imvanex, sans recevoir de réponse.


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En Europe, la procédure est sembable à celle adoptée durant la pandémie de COVID-19 (un achat groupé pour garantir l'approvisionnement), à une exception près : cette fois, le paiement est effectué exclusivement par des fonds de l'UE. Interrogés par Civio, plusieurs pays de l'UE ont déclaré avoir demandé les vaccins achetés par l’HERA, dont la distribution est prioritaire en fonction de l'impact du virus.

Cette solution, bien que tardive – les premières doses ont commencé à être livrées des semaines après l'épidémie – compense le manque de vaccins Imvanex dans de nombreux pays européens. “La vaccination contre la variole du singe sera limitée à des cas très spécifiques, car la transmissibilité et la dangerosité du virus ne sont pas comparables à ceux du Covid-19”, déclare à Civio Stefan De Keersmaecker, porte-parole pour les questions de santé de la Commission européenne.

Préparation inégale et insuffisante

Avant l'épidémie, seuls les Pays-Bas et la France ont confirmé qu'ils disposaient d'un stock stratégique de vaccins Imvanex. Dans le premier cas, un porte-parole du ministère de la Santé a souligné qu'en 2019, lorsque la variole du singe ne semblait pas une menace aussi directe, les Pays-Bas s’étaient procurés 100 000 doses d'Imvanex, presque autant que celles achetées aujourd'hui par l'Union européenne. Depuis, une partie de ces vaccins a été vendue au Danemark et à l'Espagne, qui n’en possédaient pas. Les autorités françaises confirment également que leur stock national contient des doses d'Imvanex, ainsi que d'autres vaccins de première et deuxième génération. Leur disponibilité, expliquent-elles, fait partie du “plan gouvernemental pour répondre au risque de résurgence de la variole.”

La stratégie des deux pays est semblable à celle des Etats-Unis, bien que les quantités soient beaucoup plus faibles en Europe : en 2012, le gouvernement de Barack Obama avait acheté vingt millions de doses, incluses dans son stock national, qui a été augmenté cette année d'un demi-million de plus. Outre-Atlantique, on a toujours craint que le virus causant la variole humaine – et non la variole du singe – puisse être utilisé dans une attaque bioterroriste. Ces craintes ont été renforcées à la suite des attentats du 11-septembre. Ces attaques ont d’ailleurs coïncidé avec l'une des premières grandes épidémies de variole du singe hors d'Afrique, qui a frappé les Etats-Unis en 2003, avec 47 cas confirmés ou probables.

A l’époque, ces risques ont conduit de nombreux pays à inclure des vaccins antivarioliques dans leurs stocks stratégiques, même s'ils n'ont pas été mis à jour avec des doses plus récentes comme l'Imvanex. C'est le cas en Espagne, en Belgique, en Pologne, au Portugal et en Slovaquie, dont certains stocks comprennent des vaccins de deuxième génération comme l’ACCAM 2000. En Allemagne et en Italie, en revanche, des stocks sont également disponibles, mais les autorités ne détaillent pas spécifiquement le type de vaccin. Ce manque de transparence est encore plus flagrant en Irlande, au Luxembourg ou en Suède, où les informations sont confidentielles pour des raisons de sécurité nationale.

À l'autre extrême européen se trouvent la Bulgarie, Chypre, la République tchèque, l'Estonie, la Lettonie, la Slovaquie et la Slovénie, qui affirment ne pas avoir stocké ces types de vaccins. L’OMS elle-même possède un stock de ce genre contenant 2,4 millions de doses à Genève pour une utilisation d'urgence, et un autre stock de plus de 31 millions de vaccins en France, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Ses réserves comprennent aussi des unités d'Imvanex, ainsi que des vaccins de première et de deuxième génération, bien qu'à ce stade, selon Sylvie Brand, la directrice de la préparation aux risques infectieux globaux à l’OMS, on ne connaisse pas la quantité disponible pour chacun.

Prophétie accomplie

L’apparition de la variole du singe en Europe a été une surprise, mais elle était loin d'être inattendue. Précisément, l'une des craintes du personnel de santé lorsque la variole humaine a été éradiquée et que les campagnes de vaccination de masse ont pris fin était que d'autres virus similaires s'attaquent aux personnes qui n'étaient pas protégées. Pourtant, une étude menée dans les années 1980 dans ce qui est maintenant la République démocratique du Congo a estimé que la vaccination contre la variole humaine protégeait à 85 % contre la variole du singe. Mais lorsque la variole humaine a disparu, il a été recommandé d'arrêter la vaccination en raison des complications associées à ces vaccins et du coût des campagnes de vaccination.

Cependant, la même étude lançait alors également un avertissement : “L'ampleur et la durée moyenne des épidémies de variole du singe augmenteront à mesure que la protection dérivée du vaccin dans la population diminuera”. Ce premier avertissement n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Une autre étude, publiée en 2012 dans la revue scientifique PNAS, et une analyse récente de celle-ci dans sa consœur PLOS Neglected Tropical Diseases ont également noté la “préoccupation croissante” concernant une augmentation potentielle des cas de variole du singe. La prophétie s'est enfin réalisée.

En Europe, où la plupart des pays ont cessé de vacciner contre la variole humaine entre les années 1970 et 1980, un grand nombre de personnes sont désormais vulnérables au virus. “La population est à risque, principalement les personnes de moins de 50 ans. Ce sont des cibles de choix pour le virus [de la variole du singe], car elles ne présentent aucune résistance”, explique le virologue Mariano Esteban. Pour l'experte Mar Faraco, nous sommes aujourd'hui confrontés à une situation atypique : “C'est le contraire de ce qui se passe d'habitude. C'est une maladie pour laquelle les personnes âgées vont être mieux protégées que les jeunes.”

Les données publiées par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) confirment ce schéma : sur le total de 6 776 cas analysés jusqu'à la mi-juillet, 89,51% avaient moins de 50 ans. “Cela signifie que ceux d'entre nous qui sont vaccinés contre la variole [humaine] devraient être protégés, mais nous ne le savons pas pour le moment”, explique Esteban. La raison, selon Faraco, est que les anciens vaccins étaient “très bons, avec certes des effets secondaires importants, mais qui ont éradiqué la variole”. Et bien que personne n'ait été confronté à une véritable épidémie de la maladie depuis lors, les experts sont convaincus que cette vaccination continuera à assurer une immunité efficace dans le temps.

L’âge n’est pas le seul critère qui joue dans l’infection. La majorité des cas sont des hommes (98,6 %) entre 31 et 40 ans (40 %), note l’ECDC. Des 9 682 cas masculins dont l’orientation sexuelle était connue, 97 % “se sont identifiés comme des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes” – même si toute personne vivant avec quelqu’un ayant contracté la variole du singe est à risque, et ce quelles que soient les pratiques sexuelles, la maladie se transmettant par contact rapproché avec une personne présentant une éruption cutanée due à la variole du singe.

L'Afrique, comme toujours, oubliée

L'épidémie causée par ce virus oublié offre également une autre leçon importante. Pendant des années, la variole du singe semblait ne toucher que les pays africains où elle est le plus souvent transmise, comme la République démocratique du Congo, le Nigéria et le Cameroun. “Il est important d'aider les territoires où l'on trouve ces agents pathogènes, en améliorant les mesures prophylactiques, en cherchant des vaccins et des traitements efficaces”, explique Jacob Lorenzo-Morales, professeur de parasitologie à l'Université de La Laguna et directeur de l'Institut universitaire des maladies tropicales et de la santé publique des îles Canaries, en s'adressant au Science Media Centre España.

Quand il passe dans les pays les plus développés, le virus agit comme une alerte, le résultat d'une panique s’emparant la société, qui pense jusque là que les virus ne touchent que les autres, qu'ils se trouvent dans la jungle ou dans d'autres environnements, et que nous en sommes protégés”, explique Esteban. Depuis 2022, les Centres de contrôle et de prévention des maladies en Afrique ont recensé 1 715 cas suspects et confirmés, ainsi que 73 décès dus au virus.

Avant qu'un voyageur ne sorte de ces pays, personne ne s'est soucié des cas là-bas”, convient Faraco, qui affirme que “la meilleure stratégie” serait de contrôler la variole du singe là où elle reste endémique, ce qui permettrait de freiner les infections et les décès dans ces régions, et d'empêcher sa diffusion ailleurs. “Cela permettrait probablement de régler un grand nombre d'épidémies, mais cela n'a pas été fait”, déplore-t-elle.


MÉTHODOLOGIE

David Cabo a collaboré à l’article en vérifiant les données accessibles publiquement. En outre, ce travail est le résultat d'une recherche dans le cadre d’EDJNet, à laquelle des journalistes de quatre pays de l'Union européenne ont participé. Civio a notamment été assisté par Danuta Pawłowska (Gazeta Wyborcza), qui a révisé les données sur la Pologne ; Alessandro Follis (Euractiv Italia), qui a fourni des informations sur l’Italie ; Neja Berger (Pod črto), qui a fourni des données sur la Slovénie ; et Tiago Ramalho (Público), qui a fourni des informations sur le Portugal.

Civio a contacté tous les ministères ayant des responsabilités en matière de santé publique dans les pays de l'UE pour savoir quand la vaccination contre la variole humaine a cessé et à partir de quand ce type de vaccination n'était plus obligatoire. Comme certains pays actuels de l'UE faisaient à l'époque partie de l'URSS, il a été demandé aux autorités quelle était la situation à l’époque sur le territoire qui constitue leur pays aujourd'hui. En Autriche, en Italie et au Portugal, les informations proviennent de diverses sources spécialisées, tandis que Civio n’a pas obtenu les données pour la Croatie, la Grèce, la Hongrie, la Lituanie et Malte.

En outre, il a été demandé à ces pays si, avant la crise sanitaire actuelle, ils disposaient de stocks stratégiques de vaccins antivarioliques et, dans l'affirmative, quel était alors le nombre de doses et le type de vaccin. Civio n’a pas reçu de réponse, malgré des demandes répétées par courrier aux autorités sanitaires, des pays suivants : l'Autriche, la Croatie, le Danemark, la Finlande, la Grèce, la Hongrie, la Lituanie et Malte.

En outre, ont été contactés les bureaux de presse de la Commission européenne, de Bavarian Nordic et de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour en savoir plus sur l'achat groupé de vaccins et le stock stratégique de vaccins antivarioliques pour les urgences. Civio a également demandé aux pays de l'UE le nombre de doses commandées par le biais de l'approvisionnement de l’HERA et les protocoles de vaccination mis en place pour contrôler l'épidémie actuelle.

L’équipe a également mené des recherches sur le portail d'achat espagnol et a interrogé le ministère de la Santé au sujet des 200 vaccins achetés début juin, avant l'arrivée des unités Imvanex par l'intermédiaire de l’HERA, sans recevoir de réponse. Aucune autorité européenne ou nationale n'a voulu répondre au sujet du prix unitaire des vaccins en raison d'accords de confidentialité avec Bavarian Nordic.

Enfin, les données sur les cas publiées par l'OMS ont été recueillies par le biais de la diffusion des Disease Outbreak News (DON) et Civio examine les données régulièrement publiées par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC).

Comme les autorités nationales mettent souvent leurs chiffres à jour plus régulièrement, les cas collectés par Civio proviennent dans la plupart des pays d'institutions publiques (Allemagne, Autriche, Bulgarie, France, Irlande, Italie, Lettonie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Suède et Royaume-Uni), sauf dans les cas où les États membres ne publient pas leurs statistiques ou leurs bulletins épidémiologiques, ou lorsque leurs données sont plus anciennes – auquel cas les informations proviennent de l'OMS, qui fournit les chiffres les plus récents.

Dans le cas de l'Espagne, les données proviennent des autorités sanitaires nationales ou régionales (Aragon, Castilla-La Mancha, Catalogne et Communauté de Madrid) ou du rapport le plus récent publié par le ministère de la Santé.Les données n'ont pas la même périodicité ni la même date de publication, elles ne sont donc pas entièrement comparables. Elles sont disponibles ici.

👉 Article original dans Civio
En partenariat avec European Data Journalism Network

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